Mer d'Aral Environnement Crustacé Artémie Monopole

L’exploitation de l’artémie en mer d’Aral : petit crustacé, gros enjeu

L’artémie, un petit crustacé vivant en eaux salées, est devenu la seule source d’activités en mer d’Aral et de tous ses affluents en Ouzbékistan. Les enjeux y sont importants puisque les larves sont exportées vers d’autres pays d’Asie. Aujourd’hui, alors que l’État ouzbek souhaite centraliser ces activités en une seule entreprise, cette mesure ne semble pas plaire à tout le monde localement.

Il y a 60 ans, elle était le quatrième lac au monde. La mer d’Aral est aujourd’hui presque totalement asséchée par l’activité humaine, provoquant la disparition de millions de poissons et divisant le nombre d’espèces par cinq. Cependant, malgré cette catastrophe écologique, une espèce subsiste : l’artémie. Avec l’assèchement de la mer, les pêcheurs locaux se sont tournés vers ce crustacé vivant dans les eaux salées pour assurer l’essentiel de leurs revenus, près de la mer d’Aral et de toutes ses parties à l’intérieur du territoire ouzbek. Les pêcheurs de Moynaq, dans l’ouest du pays, se sont ainsi tournés vers le ramassage et la transformation de ce crustacé après la pénurie de poissons.

Novastan est le seul média en français et en allemand spécialisé sur l'Asie centrale. Entièrement associatif, il fonctionne grâce à votre participation. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de vous ! Vous pouvez nous soutenir à partir de 2 euros par mois (défiscalisé à 66 %), ou en devenant membre actif par ici.

De fait, la diminution du niveau et du volume de la mer d’Aral a laissé place à l’hypersalinisation, contribuant à la multiplication de l’artémie, qui se plaît dans les eaux très salées. D’une longueur d’un millimètre, ce crustacé permet généralement de nourrir les poissons et peut être utilisé en sciences, aquariophilie, médecine, pharmacie et cosmétique. Les larves – scientifiquement appelées les kystes – peuvent être stockées pendant des années et être soumises à des différences de températures extrêmes, selon le média ouzbek Gazeta.uz.

Vers un monopole de l’exploitation d’artémies

Mais depuis l’automne 2019, un vif débat agite le milieu en Ouzbékistan. Aujourd’hui fragmenté en une vingtaine d’entreprises, le secteur devrait être centralisé en une seule, a proposé le gouvernement ouzbek le 31 octobre 2019, avec en ligne de mire une application au 1er avril 2020. Malgré l’avis négatif du Comité anti-monopole d’Ouzbékistan et ses multiples recommandations contre ce projet publiées le 15 juin dernier, le Premier ministre ouzbek, Abdoulla Aripov a signé le 14 juillet dernier un décret imposant le transfert de toutes les parties de la mer d’Aral du territoire d’Ouzbékistan vers une seule entreprise d’État.

Celle-ci aura pour nom Oral Artemia Sanoat, d’après le média ouzbek Spot.uz. Cette décision sera à l’origine de la création d’une entreprise de 11 personnes qui sera en charge de sa gestion, selon le communiqué du ministère de la Justice sur Telegram, rattachée auprès de la mairie du district de Moynaq, dans le Karakalpakistan.

Artémie Crustacé Eaux salées Mer d'Aral

Le but de la création de ce monopole est de développer les activités de ramassage et de transformation des larves d’artémies aux abords de la mer d’Aral, comme l’a indiqué le média ouzbek Kun.uz. L’enjeu est de taille puisque l’Ouzbékistan est un des premiers producteurs et exportateurs de cette denrée au monde.

Lire aussi sur Novastan : Une entreprise ouzbèke exclue des projets de la Banque mondiale pour fraude

Dans la région, il est estimé que 23 entreprises mènent des activités de ramassage, de séchage et d’exportation de produits transformés des larves d’artémies. En s’appuyant sur un texte visant à réduire la participation de l’État ouzbek dans l’économie, le Comité anti-monopole d’Ouzbékistan juge inapproprié ce transfert monopolistique, selon le média ouzbek Uz24.uz. Ces conclusions s’alignent également sur les orientations politiques du président Chavkat Mirzioïev, qui veut privatiser l’économie intérieure en limitant la part de l’État.

Un impact difficile à mesurer

Il est difficile de mesurer l’impact d’une telle décision sur ce marché. Novastan a tenté d’obtenir des informations au niveau local, mais peu d’interlocuteurs se sont confiés. De fait, l’opacité de cette activité et le contexte tendu des négociations depuis plusieurs semaines avec les autorités ont pris le dessus. Ainsi, les pêcheurs de Moynaq n’ont pas souhaité s’exprimer.

Envie d'Asie centrale dans votre boîte mail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire en cliquant ici.

Seul le service de presse de l’agence anti-monopole a accepté de répondre en soulignant l’importance de cette denrée pour le pays. Selon la responsable du service presse au sein du Comité anti-monopole, Manzoura Khasanova, des données précises concernant le prix de vente des artémies, le volume des exportations et le salaire des pêcheurs d’artémies n’existent pas. La gestion des parcelles de ramassage d’artémies sont quant à elles sous la tutelle du Comité gouvernemental ouzbek de la géologie et des ressources minérales.

Le secteur demeure opaque et très fermé en Ouzbékistan malgré un secteur qui ne semble pas particulièrement sensible a priori. Les seules données disponibles proviennent de l’association commerciale internationale Global Aquaculture Alliance, qui classe l’Ouzbékistan parmi les premiers fournisseurs de larves d’artémies au monde en 2017 avec plus de 20 tonnes produites par an. Côté ouzbek, peu d’informations sont disponibles en source ouverte. Il existe toutefois une association de producteurs locaux à Moynaq, créée en 2018, qui cherche à mettre en avant et rendre transparentes ses activités et promouvoir l’export, sans néanmoins donner beaucoup de détails, d’après le média ouzbek Nuz.uz.

Les pêcheurs de Moynaq se sont quant à eux lancés dans la récolte, la transformation et la vente des larves d’artémies dès le début des années 2000, époque où la demande mondiale de ces larves s’élevait à 2 000 tonnes par an, selon un rapport scientifique publié sur Elsevier. Ce petit crustacé constitue donc un enjeu majeur de survie économique pour les pêcheurs de Moynaq puisqu’il est devenu le seul produit possible à pêcher, et une des seules activités économiques.

Malaurie Le Bail
Rédactrice pour Novastan

Relu par Anne Marvau

 

Merci d'avoir lu cet article jusqu'au bout ! Si vous avez un peu de temps, nous aimerions avoir votre avis pour nous améliorer. Pour ce faire, vous pouvez répondre anonymement à ce questionnaire ou nous envoyer un email à redaction@novastan.org. Merci beaucoup !

Des pêcheurs d’artémies près de Moynaq, dans l’ouest de l’Ouzbékistan.
Novastan
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *