Présidents Islam Karimov Chavkat Mirzioïev

L’Ouzbékistan actuel ne plairait pas à Islam Karimov

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Après la mort d’Islam Karimov, le nouveau président ouzbek, Chavkat Mirzioïev, promettait de gouverner dans la continuité du premier leader de l’Ouzbékistan indépendant. Mais force est de constater que le chef de l’État, sans oublier de rendre régulièrement hommage à son prédécesseur, semble diriger le pays vers un autre chemin.

Novastan reprend ici un article initialement paru sur Centre-1.

Depuis son arrivée au pouvoir en novembre 2016, le président ouzbek, Chavkat Mirzioïev, n’a pas manqué de critiquer différents aspects du pays qu’il dirige désormais : l’état de droit, le système judiciaire, les services de santé et d’éducation. Mais, grâce à une communication bien huilée des autorités, les problèmes mentionnés par le chef de l’État ne sont pas associés au nom d’Islam Karimov.

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Le nouveau leader ouzbek a montré des signes d’ouverture depuis son accession à la fonction suprême. Ces changements et réformes pourront être appréciés par la population, mais elles ne plairaient sans doute pas au premier président ouzbek, Islam Karimov, dont le nom orne aujourd’hui de nombreux monuments en Ouzbékistan, de Tachkent à Samarcande, en passant même par l’aéroport international du pays.

Une inflexion dans les politiques étrangère et migratoire

Au cours des dernières années, la politique étrangère de l’Ouzbékistan dépendait essentiellement des préférences personnelles du président Islam Karimov. C’est ainsi que s’est développée une véritable hostilité avec son homologue tadjik, Emomalii Rahmon, ce qui a entravé les relations de bon voisinage entre les 2 pays. Les mêmes causes ont eu les mêmes effets avec son homologue kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, et ont mené à diverses crises frontalières et dans le domaine commercial.

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Avec l’arrivée de Chavkat Mirzioïev aux affaires, un tournant diplomatique s’est opéré : au bout de 8 mois, le chef de l’État s’est entretenu avec l’ensemble de ses homologues centrasiatiques. L’amélioration des relations bilatérales avec le voisin tadjik a eu pour conséquence le rétablissement de la liaison aérienne entre Tachkent et Douchanbé. De même, les échanges commerciaux de l’Ouzbékistan avec le Kazakhstan ou avec la Russie ont sensiblement augmenté.

Le nouveau président ouzbek maintient toutefois une certaine continuité avec son prédécesseur : la question de la construction du barrage de Rogun au Tadjikistan reste un point de friction entre les 2 pays et la position de Chavkat Mirzioïev sur ce dossier ne s’est pas modifiée par rapport à celle d’Islam Karimov en son temps.

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En 2013, Islam Karimov décrivait les travailleurs émigrés ouzbeks comme fainéants et indignes de la patrie. Jusqu’en 2016, des émissions télévisées montraient ces travailleurs et leurs conditions de vie en mettant en avant les maladies sexuellement transmissibles, l’abandon des enfants, la destruction des familles. Mais la situation a changé en 2017 : les travailleurs émigrés sont maintenant présentés comme une part essentielle de la société et le gouvernement promet de les aider et de leur porter assistance, notamment dans le domaine juridique.

Le pouvoir actuel agit de façon pragmatique avec les travailleurs émigrés ouzbeks. Les 3 milliards de dollars envoyés à l’Ouzbékistan depuis l’étranger par ces travailleurs constituent, en effet, une contribution importante pour l’économie nationale.

Le passé soviétique et les prisonniers politiques

L’une des modifications qui plairait le moins à Islam Karimov dans l’Ouzbékistan actuel, c’est le changement d’attitude de l’État vis-à-vis du passé soviétique. En son temps, le premier président ouzbek avait ordonné la suppression des mots « Soviet », « Parti communiste », « URSS » ou encore « Lénine » des manuels scolaires. La Grande Guerre patriotique avait été rebaptisée en Seconde Guerre mondiale, la période soviétique était qualifiée d’occupation par les historiens du pays. Et de nombreux monuments commémorant les victimes de la guerre avaient été démantelés.

Affiche Propagande Communiste Ouzbékistan 1933

Avec Chavkat Mirzioïev, c’est un virage total auquel les Ouzbeks ont assisté avec la célébration en grande pompe de la capitulation nazie le 9 mai 2017. Des parades militaires ont eu lieu dans les grandes villes du pays, des concerts ont été organisés un peu partout, des films soviétiques sur la guerre ont été diffusés par la télévision d’État.

Un autre changement majeur concerne les opposants politiques en Ouzbékistan. Du temps d’Islam Karimov, ces derniers étaient soit contraints de s’exiler, soient condamnés à de lourdes peines de prison. Après son décès, la situation a évolué, notamment avec la libération du plus ancien prisonnier politique, Samandar Koukanov, enfermé depuis 1993 et finalement libéré en novembre 2016.

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Le 22 février 2017 avait également été annoncée la libération du journaliste Muhammad Bekjanov après 18 ans de prison. Et d’autres personnalités politiques d’opposition ont aussi été amnistiées. Mais il n’y a pas eu d’amnistie générale des prisonniers politiques, selon les organismes de défense des droits de l’Homme. C’est peu dire que les évolutions récentes ne seraient certainement pas vues d’un bon œil par Islam Karimov, réputé pour sa paranoïa et son inflexibilité.

Des changements en matière économique

Dans le domaine économique, le nouvel homme fort du pays hérite d’une situation complexe. Souhaitant libéraliser l’économie ouzbèke, Chavkat Mirzioïev doit faire face aux distorsions économiques engendrées par l’utilisation d’un double taux de change du soum, la monnaie nationale ouzbèke, dans le pays. Dans les fait, 8 000 soums peuvent être échangés pour un dollar sur le marché noir, 3 700 soums pour un dollar à la Banque nationale.

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N’hésitant pas à trafiquer les statistiques économiques afin d’améliorer l’image du pays, Islam Karimov annonçait une croissance annuelle de 8% du PIB chaque année. Les institutions financières internationales ont revu ce chiffre à la baisse (6%) et ont surtout calculé une inflation de 10% dans le pays, essentiellement due à l’utilisation du double taux de change.

Aujourd’hui, afin de développer l’économie, Chavkat Mirzioïev se tourne vers l’étranger et cherche à développer des projets d’investissements avec les pays voisins, mais aussi avec la Chine, la Russie et la Turquie. À la date du 5 mai 2017, la somme totale dont pourrait bénéficier l’Ouzbékistan par le biais de ces projets s’élèverait à 40 milliards de dollars.

Par ailleurs, il n’est pas certain qu’Islam Karimov apprécierait le retour en Ouzbékistan de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD). En effet, les relations entre la BERD et les institutions financières ouzbèkes avaient été brusquement interrompues au milieu des années 2000.

Traduit du russe par Jérémy Lonjon
Rédacteur en chef de Novastan

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Les 2 présidents ouzbeks, Islam Karimov et Chavkat Mirzioïev, son successeur
Centre-1
Une affiche de propagande communiste en Ouzbékistan datant de 1933
Wikimedia Commons
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