L’Ouzbékistan fait son retour sur la scène diplomatique

En se faisant l’hôte d’une conférence diplomatique dédiée au processus de paix en Afghanistan le 27 mars dernier, Tachkent a fait d’une pierre deux coups : elle apporte sa contribution à une solution politique chez son voisin et se relance sur la scène régionale.

C’est avec tact que l’Ouzbékistan fait son retour sur la scène internationale, après près de vingt ans de quasi-absence. Le 27 mars dernier, Tachkent a accueilli la conférence « Processus de paix, coopération sécuritaire et connectivité régionale » dédiée à l’Afghanistan, en présence notamment du Président afghan Ashraf Ghani et de Federica Mogherini, Haute Représentante de l’Union européenne (UE) pour les Affaires étrangères et la Politique de Sécurité. Plus d’une vingtaine de délégations au total pour un évènement qui s’inscrit dans le « Processus de Kaboul », dont la deuxième réunion dans la capitale afghane, le 23 février dernier, a débouché sur une offre de paix inédite (aux Talibans) de la part du Président afghan.

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Son homologue ouzbek, Chavkat Mirzioïev, a opportunément saisi la balle au bond en proposant de faire de Tachkent l’hôte d’une conférence qui réunirait les acteurs clés pour une solution politique, le tout en ligne avec la politique étrangère qu’il est en train de mettre en place et qui vise à replacer son pays dans la diplomatie régionale et à le rendre attractif pour les investisseurs.

Encore trop tôt pour initier le dialogue intra-afghan ?

Certes, ladite conférence n’a pas produit de résultats tangibles pour l’Afghanistan. Mais qui s’y attendait ? Les Talibans, qui contrôlent plus de la moitié du territoire afghan, ont décliné l’invitation. Cependant, plusieurs indices montrent qu’une partie d’entre eux voient d’un œil favorable le rôle que Tachkent pourrait jouer dans la recherche d’une solution politique. La « Conférence de Tachkent » aura d’ailleurs été accompagnée tout du long d’une incertitude quant à la venue finalement de représentants talibans, incertitude reposant seulement il est vrai sur des sources anonymes citées par le quotidien russe Kommersant, mais niées sans fermeté absolue par nos interlocuteurs ouzbeks.

Ces derniers ont-ils voulu entretenir l’idée que Tachkent pourrait fort bien convenir aux rebelles afghans ? « Tachkent a une vraie expérience de dialogue avec toutes les parties au conflit en Afghanistan, dont les talibans. C’est nous qui avions initié en 1997 le groupe de contact 6 + 2, sous l’égide des Nations-Unies, avec la Chine, l’Iran, le Pakistan, le Tadjikistan, le Turkménistan, plus les Américains et les Russes », nous rappelle Vladimir Norov, le directeur de l’Institut pour les Études Stratégiques et Régionales sous le Président de la République d’Ouzbékistan. Mais peut-être est-il simplement « encore trop tôt pour initier le dialogue intra-afghan en tant que tel », comme l’estime Sodiq Safoev, le premier vice-président du Sénat ouzbek.

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En effet, l’offre d’Ashraf Ghani suscite de fortes réticences côté Talibans. Elle n’est pas aussi « sans préconditions » qu’elle ne le prétend : les talibans se voient demander de renoncer à la lutte armée, alors qu’ils tiennent fermement nombre de provinces, et accepter la Constitution du pays. Mais c’est aussi que le mouvement est divisé, depuis toujours. Et cela ne fait que s’accentuer du fait de la recrudescence des opérations américaines mais aussi, sinon surtout, par des divergences qui s’expriment dans le leadership du mouvement avec l’affaiblissement politique de l’Emir Haibatoullah Akhoundzada.

Réticences russes à endosser l’initiative ouzbèke ?

Côté acteurs extérieurs, chacun sait que la diplomatie est une affaire ingrate, les grandes avancées y étant rares et n’existent pas sans le travail patient et discret fournis souvent pendant des années. Réunir autour d’une même table tous les acteurs externes clés était déjà une entreprise difficile. Il n’en manquait pas un, représenté tantôt par le chef de leur diplomatie (Sergueï Lavrov pour la Russie, Khawaja Asif pour le Pakistan ou Mevlüt Çavuşoğlu pour la Turquie) tantôt par de haut-représentants. La déclaration commune finale souligne le « fort soutien » des signataires « pour l’offre du Gouvernement d’Unité Nationale de lancer des discussions directes avec les talibans, sans aucune précondition ».

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Le texte, discuté et adopté le dimanche précédent, a lissé les désaccords qu’il y a pu y avoir entre les délégations. Ce qui est apparu peut-être avec le plus de netteté au cours de la journée de conférence du 27 est la réticence russe à endosser l’initiative ouzbèke. « Lavrov a tenu à souligner que le « format de Moscou » est selon lui plus efficace, sans expliquer en quoi. C’est un signe que la Russie n’a guère envie de voir les ex-républiques soviétiques agir en sujets indépendants dans les relations internationales », pense l’expert russe de l’Asie centrale Arkady Dubnov. Ce dernier estime en outre que la réunion du 15 mars à Astana entre les cinq pays de l’Asie centrale post-soviétique, suggérée par le Président ouzbek Chavkat Mirzioïev, s’inscrit dans une logique de la part de ceux-ci de redéfinir une nouvelle identité à travers leur politique étrangère.

Une diplomatie des petits pas et désir de créer une nouvelle atmosphère dans la région

La « Conférence de Tachkent » a semble-t-il répondu aux attentes de M. Mirzioïev, lequel a ouvert celle-ci en assurant que son pays « est prêt à créer toutes les conditions nécessaires, à n’importe quel étape du processus de paix, à organiser sur le territoire de l’Ouzbékistan des discussions directes entre le gouvernement de l’Afghanistan et le mouvement taliban ». La conférence a dans une certaine mesure permis aux grands acteurs extérieurs du conflit afghan de s’exprimer, de dialoguer, de reprendre le dossier en main. Pendant que Mme Mogherini agitait la carotte, en proposant de lever les sanctions de l’UE contre les talibans qui soutiendront le processus de paix, Thomas Shannon, le sous-Secrétaire d’Etat américain aux Affaires Politiques, brandissait lui le bâton en avertissant les mêmes que s’ils refusaient l’offre de M. Ghani son pays n’aurait « d’autre choix que de s’opposer à eux » (militairement sous-entendu).

Quelques voix plus critiques, de diplomates ou d’observateurs, insistaient sur le côté « comm’ » de l’évènement, n’ayant aucun résultat concret à en attendre pour l’Afghanistan. « Bien sûr que le processus sera long, mais pour l’Ouzbékistan chaque pierre apportée à l’édifice de la paix chez nos voisins est importante, voire vitale. Pour nous, les enjeux sont considérables. Le retour de la paix permettrait à l’Ouzbékistan de se désenclaver et de faire en sorte que nos productions puisse atteindre les mers ouvertes en deux trois jours plutôt que plus de vingt actuellement, et pour beaucoup moins cher donc. D’où notre volonté de construire une voie ferrée entre Mazar-i-Sharif et Hérat qui permettrait à notre pays d’être relié à l’Iran. Notre intérêt est également sécuritaire évidemment », explique Sodiq Safoev. Tachkent a démontré son désir de créer « une nouvelle atmosphère dans la région », le tout fortement articulé à une série de réformes à l’intérieur lancées par le nouveau Président, souvent à rebours de la politique de son prédécesseur Islam Karimov, décédé en septembre 2016.

Régis Genté
À Tachkent

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