Ouzbékistan samarcande Adeeb Khalid

L’Ouzbékistan : naissance d’une Nation à l’époque de la Révolution

Adeeb Khalid, chercheur et professeur d’Histoire au Collège de Carleton dans le Minnesota, a prononcé un discours le 15 mars dernier à l’Université G. Washington dans le cadre d’un programme sur l’Asie centrale et portant sur le thème de son dernier livre, « Making Uzbekistan : Nation, Empire and Revolution in the Early USSR » publié par Cornell University Press en novembre 2015.

 Adeeb Khalid Ouzbékistan Making Uzbekistan

Les domaines scientifiques d’Adeeb Khalid portent sur l’histoire des sociétés sédentaires en Asie centrale, depuis les années 1860, soit depuis l’époque de la conquête russe, à nos jours. Il s’intéresse particulièrement à l’évolution de la culture et de l’identité qui se sont produits suite à des changements historiques. Le destin de l’Islam au temps tsariste et soviétique occupe une place centrale dans ses études.

Il est l’auteur de deux livres, « The Politics of Muslim Cultural Reform : Jadidism in Central Asia » (1998) et « Islam after Communism : Religion and Politics in Central Asia » en 2007. Ce dernier a remporté le prix Wayne Vucinich en 2008 « pour la plus importante contribution des études russes, eurasiennes et européennes de l’Est » dans le cadre du concours de l’Association américaine pour le développement des études slaves.

Dans son livre « Making Uzbekistan : Nation, Empire and Revolution in the Early USSR », Adeeb Khalid retrace l’histoire mouvementée de l’Asie centrale à l’époque de la Révolution. Les importants ébranlements, la guerre, l’effondrement économique, la famine ont bouleversé la société locale et a conduit de nouveaux groupes au pouvoir dans la région. Ce nouvel État révolutionnaire a entrepris de créer de nouvelles institutions. Ce fut un temps d’espoir et d’ambition lorsque les acteurs locaux ont saisi l’opportunité qu’offrait la Révolution, afin de transformer leur propre société. Alors que la Révolution est étroitement liée aux aspirations du peuple, les rêves des intellectuels d’Asie centrale ont acquis de nouveaux visages. Dans la région ont commencé à se former des républiques nationales parmi lesquelles l’Ouzbékistan qui a gagné en importance.

Adeeb Khalid Ouzbékistan Making Uzbekistan

En utilisant les documents d’archives de l’Ouzbékistan et de la Russie, ainsi que la presse et la littérature de fiction de la période soviétique en Ouzbékistan et Tadjikistan, Khalid donne une première description complète de la situation politique des années 20 en Ouzbékistan. Il analyse les relations complexes entre les intellectuels ouzbeks, les Bolcheviks locaux ainsi que ceux de Moscou, en démontrant comment a évolué la situation au début de l’ère soviétique en Asie centrale. Le zoom sur l’Intelligentsia ouzbek lui permet de présenter une nouvelle interprétation de la politique nationale soviétique. « L’Ouzbékistan, affirme-t-il, ne fut pas une création dû à la politique soviétique mais il est né d’un projet des intellectuels musulmans qui ont émergé dans un contexte de gestion soviétique, et de la politique complexe de cette période. L’énergie générée par la Révolution est devenue le fondement de « l’âge d’or » de la culture contemporaine, où les auteurs ont expérimenté de nouvelles formes littéraires et où s’est formée la langue ouzbek moderne. » Le livre présente les textes clés de cette période et affirme que cette décennie a été une véritable révolution culturelle.

Dans son discours à l’Université Georges Washington, Adeeb Khalid s’en tient à la question centrale du livre : « Qu’est-ce que l’Ouzbékistan ? D’où est-il apparu ? » Il y a un siècle, la carte de l’Asie centrale semblait tout à fait autre, sans hypothétique apparition de nouveaux États-nations. Par conséquent, lorsqu’à l’époque de la guerre froide, les spécialistes ont commencé à chercher une explication à la formation des Républiques en Asie centrale, il était devenu courant de dire que leur naissance est le résultat de la politique arbitraire de Staline, suivant le principe de « diviser pour mieux régner ». La division de la région selon le principe ethnique et la délimitation volontaire des frontières, a été décrété, selon l’avis de la majorité, au préjudice des caractéristiques ethniques de chaque république et par méfiance envers la naissance d’une union religieuse forte (par exemple le panturquisme, ou le panislamisme), capable de défier le régime soviétique.

Drapeau Ouzbékistan URSS

Adeeb Khalid soutient que de telles affirmations se concentrent trop sur la politique nationale soviétique et accordent peu d’importance au rôle des acteurs locaux de la région, en premier lieu les intellectuels musulmans prérévolutionnaires (appelé les Djadid). Les frontières de l’Ouzbékistan actuel ont été délimitées non par les ethnographes soviétiques mais par les intellectuels musulmans chez qui l’idée de la nation est venue et s’est enracinée quelques temps avant la Révolution. Si avant 1917 ils (les représentants de la première population établie en Asie centrale) se sont identifiés comme « musulmans du Turkestan », c’est à partir de 1917 que s’est produit une véritable  prise de conscience ethnique et a entrainé la montée du panturquisme (ou turkisme). À présent, les intellectuels se présentent comme des « Turcs du Turkestan » en se réclamant d’appartenir aux même racines. Cependant, cette montée du panturquisme ne signifie pas un développement de celui-ci : il s’agit davantage de fraterniser avec les autres Turcs, de créer une communauté imaginaire que de s’unir politiquement. Le panturquisme a donné la possibilité aux musulmans d’Asie centrale de faire leur entrée sur la scène mondiale en tant que Turcs.

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L’historien et poète Abdurrauf Fitrat (1886-1939) prend une position notoire dans l’explication du panturquisme apparu dans cette région. Né à Boukhara, parlant le persan, Fitrat a passé 4 ans à Istanbul (1909-1913), où il s’est imprégné des idées du panturquisme. Dans un de ses poèmes les images miraculeuses s’entrelacent à celles préislamiques de Turan et à celles médiévales des Oghouzes, du mogol Gengis Khan et du non descendant Timur (ou Tamerlan). La grande Turan est une politique imaginaire, un rêve qui est tangent à l’image de Timur, celui-ci héritier des traditions nomades et musulmanes, conquérant qui a bâti la capitale Samarcande et soutient le développement de la culture, de la littérature et de la langue Tchaghataï.

Le Tchaghatisme est devenu une forme d’identité en Ouzbékistan, neutralisant la culture, l’Islam, le panturquisme, l’héritage timuride. Cela car, Boukhara devenue l’héritière des Timurides, était le dernier exemple de l’État musulman, ayant survécu à la domination russe mais détruit sur ordre de Frounze.  Frounze était un des jeunes Boukhariotes réformateurs, tout comme Fitrat et ses partisans qui, durant 3 ans, ont guidé la population Boukhariote de l’Union soviétique et ont exercé une politique de turquisation des Boukhariotes (en particulier, lors du passage de la langue persane à l’ouzbek, qu’ils ont déclaré d’État juste après l’arrivée au pouvoir). Entendons que le turkisme en Asie centrale s’est développé en premier lieu à Boukhara et non au Turkménistan. D’après le projet des jeunes Boukhariotes, la ville devait constituer le fondement de la création de l’Ouzbékistan, comprenant presque toutes les régions où habitaient des populations sédentaires et semi-sédentaires et constituant le « peuple ouzbek », mais excluant les populations nomades, telles que les Kazakhs et les Turkmènes.

Faïzoulla Khodjaïev, un autre célèbre jeune Boukhariote, argumente dans son « projet ouzbek » que le « peuple ouzbek » uni plus tôt dans l’État des Timourides, s’est décomposé à cause de « l’expansion économique, de la perte de l’unité nationale, de la destruction physique du peuple sous la domination du Khanat, de l’Emirat, du tsarisme ». « Le but du gouvernement soviétique, a écrit Khodjaïev, était une unification du peuple ouzbek. »

Après la délimitation nationale territoriale en 1924, la République socialiste d’Ouzbékistan nouvellement formée comprenait presque toutes les villes historiques d’Asie centrale. Jalalabad et Och ont été restituées au Kirghizstan par logique soviétique. L’Ouzbékistan était considéré comme le Grand Boukhara, amputé du Tadjikistan autonome.

Carte Ouzbékistan révolution identité ouzbèke

Pendant la période soviétique, conformément aux règles et aux restrictions invoquées par le pouvoir central, l’identité ouzbèke s’est affirmée et, puisant dans son « passé glorieux » que chantaient Ulugbek et Alisher Navoï, a soutenu l’idée d’une identité Tchaghataï. C’est pourquoi il n’est pas étonnant qu’en 1991, Timur soit devenu le symbole du nouvel État ouzbek. De plus, l’Ouzbékistan ne prétend pas être le fruit de l’héritage des tribus ouzbeks Sheybanid mais l’unique héritage de la culture sédentaire dans toute l’Asie centrale.

Article paru sur Central Asia Anatycal Network (CAAN) et traduit du russe par Nancy Rault
Relu par Grégoire Domenacg

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