Liberté de la presse journalisme Ouzbékistan

Malgré les réformes, le travail des journalistes reste difficile en Ouzbékistan

Près de trois ans après l’arrivée d’un nouveau pouvoir en Ouzbékistan, la liberté de la presse progresse peu à peu dans le pays le plus peuplé d’Asie centrale. Pour autant, les défis restent nombreux.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par le média ouzbek Gazeta.uz.

Être journaliste en Ouzbékistan est encore difficile et dangereux. Lors de la journée mondiale de la liberté de la presse le 3 mai dernier, le journaliste ouzbek Nikita Makarenko a décrit à nos confrères de Gazeta.uz la situation de la liberté d’expression dans le pays et des difficultés que les journalistes doivent surmonter.

Le texte qui suit est écrit par Nikita Makarenko à la première personne.

Allô ! Ami lecteur. Si vous nous entendez maintenant, c’est nous, la presse libre. Nous existons. Ces mots ne sont pas dictés par le fonctionnaire, il n’y a pas de superviseur dans le dos, ils ne seront pas approuvés par le censeur. Je vais mettre un point et l’éditeur cliquera sur le bouton « Publier ». C’est déjà une réussite énorme pour l’Ouzbékistan.

Peut-être qu’après avoir cliqué sur le bouton et que le texte apparaîtra sur le site, nous n’aurons pas de problème pour cela. Ils n’appelleront pas, ne nous mettront pas la pression, ne nous menaceront pas. Peut-être. A chaque fois, c’est une énigme. Y aura-t-il des conséquences, ou pas ? C’est la plus grande question pour un journaliste dans notre pays. Nous leur demandons à chaque fois et sautons dans l’inconnu à chaque fois en cliquant sur le bouton « Publier ». Et si ça ne plaît pas à quelqu’un « là-bas » ?

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C’est la raison pour laquelle l’édito est appelé « Dans l’attente des conséquences ». La pièce « Liberté d’expression en Ouzbékistan » se compose en deux actes. L’acte 1 : « La rédaction ». L’acte deux : « Dans l’attente des conséquences ». Le processus créatif en Ouzbékistan dans les médias indépendants se déroule aujourd’hui librement, et c’est un progrès incontestable. Mais la tragédie du deuxième acte va encore peser sur le journaliste.

La loi, protectrice en théorie

Quelles pourraient être les conséquences ? Elles peuvent être de n’importe quel type. D’un appel téléphonique exigeant de « supprimer » ou de « corriger » jusqu’à des allusions directes à la fluctuation et à la longévité de la vie humaine. Les journalistes se sentent-ils en sécurité en Ouzbékistan? Je ne parlerai pas pour tout le monde. Je ne me sens pas en sécurité en tout cas.

Est-ce que la loi nous protège ? Oui, en théorie. Pour tous ceux qui étaient présents dans la salle d’audience du procès du journaliste Bobomurad Abdoullaïev en mai 2018, c’est clair, la question n’est pas la loi. C’est la répression. Les chefs d’accusation étaient absurdes. Et c’est heureux que la justice ait finalement vaincu sur cette affaire.

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0. 0. 0. C’est le nombre de journalistes, blogueurs et employés de médias tués en Ouzbékistan en 2019. Les statistiques proviennent de l’organisation Reporters sans frontières. J’aime beaucoup ces zéros. Je les aime vraiment. Pourvu que ce compteur ne tourne jamais. Je souhaite à tous mes collègues ouzbeks qu’ils ne fassent jamais partie de ces statistiques.

Mais nous ne le savons pas… Car, il est possible que tout à coup, quelqu’un dans le silence des cabinets des hauts fonctionnaires un poing frappe soudainement la table et dise : « Bon, ça suffit ! Assez joué. Attrapez-les tous ! ».  Je connais certains fonctionnaires qui, avec une haine et une irritation non dissimulées, observent nos activités et rêvent de « tout ramener comme par le passé ». J’espère que leurs rêves resteront dans leurs nuits agitées et anxieuses.

Le rouge et le noir

Jusqu’à présent, en dépit de toutes les difficultés, les progrès sont conséquents. Cette année, nous avons « rougi ». Dans le classement mondial de la liberté de la presse pour 2019 (World Press Freedom Index), nous avons grimpé de plusieurs places et sommes passés du statut de « situation très grave » au statut de « situation difficile ».

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Je ressens ici ma contribution et la contribution de tous mes collègues, je ressens ici les conséquences de la volonté politique de la direction du pays, visible avec la libération de journalistes emprisonnés et l’ouverture du pays à la presse étrangère. Cependant, nous sommes 160ème sur la liste de 180 pays. Soit vingt places avant le dernier.

Liberté de la presse Reporters sans frontières 2019 2018 Asie centrale Kirghizstan Kazakhstan Ouzbékistan Tadjikistan Turkménistan

En observant cette carte, on peut tirer une conclusion très évidente. La liberté d’expression affecte directement le niveau et la qualité de vie de la population. Les pays en blanc et en jaune sont des repères convoités, des phares sur cette planète.

La presse libre et la liberté d’expression garantissent que l’opinion de chacun soit entendue. Sans débat, la pensée politique stagne, dégénère. Après tout, il n’y a pas de politique qui ne prend que des bonnes décisions. Tout doit être discuté et remis en question par des analyses critiques.

Sans la presse libre, la transparence et la lutte contre la corruption sont impossibles. La corruption frappe le pays comme un cancer, et la route avec elle est à sens unique : le dépotoir de l’Etat défaillant, des Etats à l’abandon.

Pendant que nous remontons dans le classement, d’autres reculent. Vous serez surpris, mais les États-Unis sont passés de « jaune » à « orange ». L’une des démocraties les plus anciennes au monde connaît aujourd’hui de graves problèmes de liberté de la presse, ce qui est dû en grande partie à la politique de l’administration de Donald Trump, qui dans les meilleures traditions de Joseph Staline stigmatise certains journalistes comme des « ennemis du peuple ».

D’ailleurs, les tendances mondiales n’incitent pas à l’optimisme. Dans le monde entier, la liberté d’expression et d’expression s’aggrave. Il semble que dans les pays de la «vieille démocratie», on a oublié à quoi servent ces valeurs. Alors que dans de nombreux pays « non libres », on tient la corde de plus en plus solidement. Selon le rapport « Freedom in The World-2019 » de l’ONG américaine Freedom House, le monde entier a régressé en termes de libertés pour la treizième année consécutive.

Dans le contexte de ce processus mondial, l’Ouzbékistan, avec ses réformes et son « dégel », semble être une île étonnante et unique. Et une grande expérimentation.

Les obstacles

Qu’est-ce qui nous empêche de travailler ? Qu’est-ce qui nous empêche de passer à l’orange voir au jaune dans le classement ? Je vais exprimer mon point de vue, mais aussi donner la parole à mes collègues.

Notre sécurité. Nous devons être sûrs que nous ne serons pas poursuivis pour notre travail. Nous n’avons pas encore cette certitude. Il faut un dialogue avec les autorités publiques. Avec de magnifiques exemples comme avec la Direction générale du ministère de l’Intérieur à Tachkent qui à mon avis dispose du meilleur service de presse du pays, alors qu’il existe toujours des institutions publiques complètement sauvages et qui ne recherchent pas le progrès. Nous avons besoin du respect des autorités publiques et une réaction rapide est dans l’intérêt de nos lecteurs. Il faut mettre fin à la pression, peu importe sous quelle forme, tant sur les médias que sur les journalistes.

Protéger nos droits. Nous avons besoin d’un syndicat indépendant responsable des journalistes qui sera derrière nous, au lieu de cette parodie de syndicat qui existe maintenant. Je n’ai pas un seul collègue dans mon cercle social qui en fait partie. Nous n’avons pas entendu la voix de ce syndicat en vue de notre défense, ni en 2018 ni en 2019. Tous les scandales lui sont passés au travers.

Débloquer l’accès aux médias. Cette question a été soulevée récemment par l’OSCE. Il faut un mécanisme clair et simple d’accréditation des médias étrangers.

Éducation : enseigner aux jeunes non pas « quoi » écrire et « qui » louer, mais « comment » écrire.

Dans la catégorie de la fiction : la réforme des médias d’Etat (ou plus exactement des médias publics), qui sont financés à partir de l’argent public. Ils ne répondent pas aux intérêts des lecteurs. Les mécanismes de propagande et les manipulations qui sont encore utilisés sur les chaînes de télévisions publiques et dans les journaux dégoûtent les téléspectateurs. Des concours nationaux sérieux, au lieu de l’opaque « Oltin Kalam » avec un jury composé de personnes inconnues et un mécanisme de prise de décision douteux.

La parole aux collègues

Lola Islamova, rédactrice en chef de Anhor.uz:

Lola Islamova Anhor.uz

« Les réponses aux requêtes sont souvent simplement des réponses bureaucratiques. Pas de transparence, pas d’open data, alors que ce sont les principaux outils du journalisme moderne. Après cinq ans de travail chez Anhor.uz, je n’ai pas rencontré de censure, mais je rencontre quotidiennement des fonctionnaires, des médecins, des enseignants, des ingénieurs, des constructeurs, des hommes d’affaires. La position citoyenne est faible, les gens croient que ce qu’ils pensent « n’est pas pour la presse », « juste entre nous ». Ceci gêne, mais aussi paralyse. »

Alicher Asimov, rédacteur en chef de Daryo.uz:

Alicher Asimov Daryo.uz

« La garantie de transparence. Outre les secrets d’État, dont la liste doit être rendue publique, tout a le droit d’être examiné publiquement. Les lois doivent être les mêmes pour tous, compréhensibles et sans double standard. Toutes les questions controversées concernant les documents des journalistes ne doivent être résolues que par des tribunaux indépendants. »

Andrey Kudryashov, correspondant de Fergana News:

Andrey Kudryashov Fergana News

« La peur panique de l’opinion publique chez les fonctionnaires gêne. Les responsables de tous niveaux peuvent être soupçonnés de machinations ennemies dans le but de déstabiliser le pouvoir et la société dans les tentatives du journaliste de discuter publiquement de toute question. »

Sacha Ivanioujenko, autrice de la chaîne sur Telegram Insider.uz »:

Sacha Ivanioujenko Insider.uz

« Il manque la compréhension de la part des autorités que c’est un système contradictoire : soit tu parles, soit tu gardes tout pour toi, auquel cas les journalistes n’apprendront rien. Ce qui gêne, ce sont les corrections après publication. Supprimez ceci, supprimez cela. Tu fais des concessions pour ne pas perdre un bon contact. C’est une ville trop petite où tout le monde se connaît et où il te faut vivre. »

Ferouzkhan Iakoubkhodjaev, auteure de la chaîne sur Telegram « Observations sous le platane »:

Ferouzkhan Iakoubkhodjaev « Observations sous le platane »

« Personnellement, je suis gêné par les interdictions stupides et complètement non fondées. L’interdiction la plus importante est l’utilisation des drones. Nous avons un pays incroyable avec une très belle nature et de beaux paysages. Tout le monde ne parle que de l’augmentation du potentiel touristique de la République, alors qu’en même temps, des lois prohibitives décevantes sont adoptées. »

Evguénia Grande, correspondante chez Ouzbékistan News :

Evguénia Grande Ouzbékistan News

« Le mauvais travail des services de presse individuels est le plus gênant. Dans certains services, le travail n’a pas été modernisé au cours des deux dernières années. Parfois, les réponses aux questions des journalistes sont préparées et convenues pendant une journée entière, voire une semaine. La pertinence est alors perdue. Une autre difficulté, à mon avis, est le manque de cadres qualifiés dans notre domaine ».

Shoukhrat Latipov, journaliste de Gazeta.uz:

Shoukhrat Latipov Gazeta.uz

« Je ne suis pas entravé dans mon travail d’écriture. Mais je rencontre des problèmes en tant que photojournaliste. Il n’y a toujours pas de liste des bâtiments à côté desquels vous ne pouvez pas prendre des photos et filmer. Les forces de l’ordre continuent d’interférer quand je prends des photos, ce qui est désagréable dans mon travail. »

Voici quelques opinions en cette importante journée internationale de la liberté de la presse. Il était temps de mettre la lumière sur les obstacles auxquels les journalistes font face.

Je souhaite à nouveau à tous nos collègues et tous nos lecteurs une belle journée internationale de la liberté de la presse. Je suis heureux de voir que les Ouzbeks consultent le site « Gazeta.uz » dès le matin et apprennent la vérité sur leur pays. Les nouvelles en Ouzbékistan ont cessé d’être synonyme du mot « mensonges ». Pourvu que tout aille uniquement vers le mieux.

Appuyons sur le bouton « Publier ».

Nous attendons les conséquences.

Nikita Makarenko
Journaliste, producteur, musicien et dramaturge.

Traduit du russe par Mathieu Lemoine

Edité par Etienne Combier

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Le journaliste ouzbek Nikita Makarenko décrit l’état de la presse ouzbèke en 2019.
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La liberté de la presse en Asie centrale reste très délicate.
Capture d'écran RSF
Lola Islamova, rédactrice en chef de Anhor.uz.
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Ferouzkhan Iakoubkhodjaev, auteure de la chaîne sur Telegram « Observations sous le platane ».
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Evguénia Grande, correspondante chez Ouzbékistan News.
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Commentaires
  • Article tres interessant , par contre n oublions pas que l Ouzbekistan s ouvre tout doucement mais surement , quand a la liberte de la presse , ne soyons pas dupe non plus , car meme en France , la presse n est pas totalement independante aujourd hui , et la liberte d etre entendu de chacun n est pas forcement compatible avec le pouvoir en place !
    Ne croyons pas non plus que la censure n existe pas ici , elle est presente et largement favorable a une certaine classe de personne

    16 septembre 2019

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