Photo Samarcande Ouzbekistan touristes

Ouzbékistan : la ville de Samarcande à vendre

La ville de Samarcande, principal centre touristique d’Ouzbékistan, est en pleine mutation. Un projet immobilier de plus d’un milliard de dollars a été lancé. Mais qui tire les ficelles de ce grand plan ?

Novastan reprend et traduit ici un article publié initialement par le média indépendant basé en Russie, Fergananews.

Les journalistes, entrepreneurs et fonctionnaires ouzbeks sont unanimes : le pays est en plein boom immobilier. De nouveaux quartiers fleurissent partout, destinés à fournir aux citoyens des appartements, aux hommes d’affaires d’élégants bureaux et aux touristes des hôtels dernier cri. Le vent du changement a fait naître nombre de nouvelles constructions dans presque toutes les grandes villes du pays.

Ainsi, Tachkent City, avec ses investissements de plus d’un milliard de dollars, constitue le projet immobilier le plus important des dix dernières années, depuis la construction du controversé Palais des forums, colossale extravagance voulue par Goulnara Karimova que l’État ouzbek n’a d’ailleurs pas terminé de payer.

Lire aussi sur Novastan : Deux ans après son élection, que deviennent les promesses électorales du président ouzbek?

Le secteur du tourisme connaît un essor exponentiel depuis que le président, Chavkat Mirzioïev, en a compris la rentabilité par rapport à la culture du coton. Le chef d’État a ainsi facilité les démarches d’enregistrement et de séjour pour les touristes. Pour sa part, le Parlement a rapidement proposé des lois permettant au ministère du Tourisme de développer fortement le flux touristique.

Photo Samarcande Ouzbekistan plan

Or, la construction de nouvelles infrastructures hôtelières est au cœur des discussions depuis des années en Ouzbékistan. La priorité est mise sur les principaux centres touristiques, en premier lieu Samarcande, un point incontournable pour tout voyageur qui se respecte.

Novastan est le seul média en français et en allemand spécialisé sur l'Asie centrale. Entièrement associatif, il fonctionne grâce à votre participation. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de vous ! Vous pouvez nous soutenir à partir de 2 euros par mois, ou en devenant membre par ici.

En juin 2017, un décret gouvernemental « sur les mesures visant à accélérer le développement du potentiel touristique de la ville de Samarcande et de sa région » a été adopté. Il présentait la construction d’un complexe baptisé Samarcande City, comportant des hôtels et d’autres infrastructures touristiques, ainsi que le développement d’aires dédiées au sport, au bien-être et aux loisirs sur le canal de Samarcande, elles aussi pourvues de complexes hôteliers et de villages pour vacanciers.

Hôtels privés pour besoins publics

Le décret cite cinq endroits spécifiques où seront érigés des hôtels privés, ainsi que plusieurs autres sites dans la province destinés à accueillir les touristes. Le plan semblait convenir et ne menaçait pas le patrimoine historique de la ville, du moins jusqu’à ce qu’il s’avère que Samarcande City n’avait pas de limites définies.

A la fin de l’année 2018, la décision du maire du joyau de l’antique Route de la soie, Fourkat Rahimov, était rendue publique, confirmant que, pour mener ce projet à bien, certains bâtiments privés seraient détruits. Mécontents, les urbanistes ont considéré que le plan n’était pas assez ambitieux. Le maire a donc cédé sept autres terrains supplémentaires aux investisseurs.

Lire aussi sur Novastan : Comment la Nouvelle route de la soie peut métamorphoser l’Asie centrale

Pourquoi tant d’empressement ? La raison est simple : la construction rapporte beaucoup d’argent aux investisseurs, aux entrepreneurs et aux promoteurs. Qui plus est, obtenir des terrains de construction, surtout en centre-ville, n’est pas chose aisée.

Et ce n’est pas la première fois. En 2018, l’ancien responsable de la province, Tourobjon Djouraïev a été jugé avec plusieurs de ses complices pour une affaire de fraude immobilière.

Photo Samarcande Ouzbekistan futur

L’administration locale n’hésite pas non plus à attribuer des parcelles protégées par l’UNESCO aux plus généreux donateurs. Le Premier ministre en personne, Abdullah Aripov, a dû intervenir auprès du ministère public, tandis que le maire, Fourkat Rahimov, a suspendu tous les chantiers avant l’approbation du plan général. Toutefois, selon les habitants, le gel des travaux n’a pas eu lieu, la décision de la ville n’existant que sur le papier. Quant au plan général en question, il pourrait tout aussi bien ne pas exister.

Démolition scandaleuses

Comme à Tachkent, la capitale, le projet de Samarcande City promet son lot d’histoires scandaleuses de démolition de maisons et de protestations d’habitants. Cela a déjà commencé : les autorités ont réclamé le départ des propriétaires d’un immeuble du quartier de Houja Ahror Ouali. Des dizaines d’habitants qui risquaient de se retrouver à la rue en plein hiver se sont révoltés. Le conseil municipal a dû faire marche arrière. Jusqu’à quand ? Mystère.

En août 2018, le président Mirzioïev a signé un décret réglementant le processus d’expropriation pour cause d’utilité publique. Selon le document, les décisions ne peuvent être adoptées qu’après un débat public avec l’ensemble des parties et une évaluation des avantages et des coûts. En outre, la démolition de logements n’est effectuée qu’après le dédommagement intégral de la valeur marchande du bien pour les personnes physiques ou morales lésées.

Lire aussi sur Novastan : Les quartiers historiques de Samarcande menacés par de nouvelles démolitions

Les habitants de Samarcande rencontrés par Fergananews n’ont jamais vu la couleur de ces dédommagements, ni entendu la moindre bribe de débat public avant de se faire exproprier. De nombreux quartiers vouées à être démolis abritent des familles nombreuses. Les inquiétudes qu’elles nourrissent concernant leur relogement et les indemnités qui leur seront allouées ne rencontrent qu’un silence assourdissant.

Le décret présidentiel répertorie les infrastructures légitimant la démolition de maisons : routes et voies ferrées, aéroports, ponts, réseaux de transport d’énergie et de communication. Pas un mot toutefois sur les hôtels, a fortiori privés. Dès lors, le service d’urbanisme de la ville outrepasse ses compétences.

En effet, selon le Code civil, les investisseurs doivent dans ce cas négocier eux-mêmes avec les habitants des bâtiments qu’ils ont l’intention de raser. Le promoteur a le droit de négocier avec le propriétaire le rachat du bien, en tenant compte de la valeur historique de ce bien et de la volonté des habitants. Or, s’il est clair que la construction d’hôtels privés ne relève pas de l’expropriation pour cause d’utilité publique et que l’on nage donc en pleine infraction, les fonctionnaires locaux ne semblent pas s’en formaliser.

Des trésors culturels protégés par l’UNESCO

Les monuments historiques sont légion à Samarcande. Pourtant, le nombre de ces trésors culturels protégés par l’UNESCO diminue au fil du temps, car les autorités les transforment en parcelles qu’ils vendent sans état d’âme. Et c’est tout le paradoxe, car ces sites contribuent à attirer les touristes dans l’antique cité.

Le projet, qui prévoit la construction de complexes hôteliers modernes, affectera certaines parties des rues Amir Timour, Isaïev et Firdaus. L’arrêté du maire Rahimov indique en outre que le périmètre du site sera élargi aux quartiers voisins, ce qui ne figurait pas dans le plan initial. Au total, ce sont plus de 500 maisons, abritant près de 6 000 citoyens, qui seront démolies.

Lire aussi sur Novastan : Chakhrisabz, patrimoine ouzbek en péril : le tourisme de masse en cause ?

Parallèlement, des projets d’investissement visent une vaste zone sur laquelle se trouvent des monuments protégés par l’UNESCO ou des zones tampon. Ainsi, le quartier ceinturant la mosquée Namozgoh s’est vu transformé en parcelle. À en croire les photographies de présentation des projets immobiliers pour Samarcande exposées au Forum d’investissement pour le Tourisme, qui s’est tenu du 19 au 22 novembre 2018, un hôtel quatre étoiles avec spa sera construit sur ce site protégé par l’UNESCO.

Photo Samarcande Ouzbekistan nuit

Contrairement à Tachkent City, qui possède un site officiel avec description des parcelles, des projets et des investisseurs, on ne sait presque rien des détails du chantier à Samarcande. Seul un bref communiqué a été diffusé par les autorités locales.

Dans de nombreux quartiers, des mosquées et monuments de l’époque soviétique sont menacés pour faire place à des centres commerciaux, des hôtels et des quartiers résidentiels. En théorie, les promoteurs immobiliers ne peuvent pourtant s’approprier des zones à valeur historique qu’en concertation avec le ministère de la Culture et souvent avec l’accord de l’UNESCO.

Envie d'Asie centrale dans votre boîte mail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire en cliquant ici.

Les autorités de Samarcande ont-elles consulté des experts et ont-elles obtenu des autorisations de la part des pouvoirs compétents ? Encore une fois, mystère. La position officielle du conseil municipal reste la même : « C’est notre ville et c’est nous qui décidons de tout sans consulter les citoyens ni les spécialistes ».

Lire aussi sur Novastan : 5 milliards d’euros de contrats signés entre l’Ouzbékistan et la France

La situation est d’autant plus étonnante qu’il n’y a pas si longtemps, l’Ouzbékistan a pratiquement perdu une autre de ses villes historiques, Chakhrisabz, dans la province de Kachkadaria, qui compte nombre de monuments protégés par l’UNESCO. Après rénovation, la ville avait presque tout perdu de son cachet historique unique.

La 42ème session du Comité pour le patrimoine mondial de l’UNESCO, qui s’est tenue à l’été 2018, a d’ailleurs envisagé de supprimer la localité de sa liste, notamment en raison de la démolition des quartiers résidentiels traditionnels. Jusqu’ici, les représentants locaux ont réussi à défendre le statut de Chakhrisabz. Si l’ampleur du projet prévu à Samarcande se concrétise, il est possible que la ville suive la même trajectoire.

Aziz Yakubov
Journaliste pour Fergana News

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Si vous avez aimé cet article, n'hésitez pas à nous suivre sur Twitter, Facebook, Telegram, Linkedin ou Instagram ! Vous pouvez également vous inscrire pour recevoir notre newsletter hebdomadaire ou nous soutenir en devenant membre de la communauté Novastan.

Touristes dans le cœur historique de Samarcande
Fergananews
Le plan immobilier de Samarcande tel que prévu par Chavkat Mirzioïev
Fergananews
Le projet de centre financier à Samarcande City
Fergananews
Samarcande de nuit
Fergananews
Partager avec
Commentaires
  • Bien triste comme avenir , le tourisme massif est une horreur a bannir car niveau culturel , ecologie etc une catastrophe
    Adieux tranquilitee, savoir vivre et beaute de paysage , juste pour assouvir la soif d argents de quelques personnes !

    27 septembre 2019

Ecrire un commentaire

Captcha *