Ouzbékistan : le gouvernement répond pour la première fois en direct aux citoyens

Partager avec

Le 5 juillet dernier, le ministre des Affaires étrangères ouzbek Abdulaziz Kamilov a présenté la position du pays et répondu aux questions des citoyens en direct à la télévision. Une première.

Novastan reprend ici un article du site ouzbek Podrobno.uz.

Un événement sans précédent dans l’histoire du ministère des Affaires étrangères de l’Ouzbékistan s’est produit le 5 juillet dernier. Le ministre Abdulaziz Kamilov a présenté en direct la position du pays sur divers sujets pendant près de trois heures. Bien que tout cela ait été expliqué par une volonté de « dialogue avec le peuple », il semblerait qu’il y ait eu un deuxième objectif, non moins important : communiquer à la communauté internationale la position de l’Ouzbékistan sur plusieurs questions délicates.

Les citoyens pouvaient directement envoyer leurs questions. Elles concernaient dans l’ensemble les abandons de nationalité, le renouvellement de documents officiels, et des demandes d’aide pour des problèmes de la vie quotidienne. C’est-à-dire qu’elles se rapportaient surtout au travail de routine de n’importe quelle mission diplomatique de n’importe quel pays.

Pas de retour en arrière sur l’OTSC

Depuis l’élection de Chavkat Mirzioïev à la tête de l’Etat, de plus en plus d’indices laissent à penser que l’Ouzbékistan est en train de changer de posture. Par exemple, l’Etat le plus peuplé d’Asie centrale réfléchirait à une adhésion à l’Organisation du traité de Sécurité collective (OTSC), d’autant plus depuis l’annonce d’exercices militaires russo-ouzbeks sur son territoire cette année. Mais il semblerait qu’il ne faille pas en tirer des conclusions quant à l’inéluctabilité de la participation de l’Ouzbékistan à l’OTSC. Abdulaziz Kamilov a en effet assuré que le pays ne rejoindrait pas l’OTSC et que la question n’avait même pas été soulevée lors de la visite du président Mirzioïev en Russie. Le ministre a déclaré que l’Ouzbékistan n’avait pas l’intention de discuter ou de revenir sur quoi que ce soit.

En réaction à la possibilité, évoquée récemment, d’envoi de troupes kazakhes et kirghizes en Syrie, le ministre a également rappelé que l’Ouzbékistan ne comptait pas rejoindre d’alliance militaire, que ses troupes ne participeraient pas à des opérations de maintien de la paix et ne permettrait jamais la construction d’une base militaire sur son territoire.

Lire aussi sur Novastan : Syrie : Astana se félicite des pourparlers de paix, qui n’ont pourtant pas abouti

Soutien à la Russie

Abdulaziz Kamilov a ensuite abordé la question de la coopération bilatérale avec la Russie. « Dans le cadre des activités du ministère des Affaires étrangères, nous conduisons régulièrement des consultations politiques, il y a un bloc économique important », a-t-il déclaré. « Nous allons continuer à agir ensemble pour la sécurité régionale. Un des aspects les plus importants de notre relation est la coopération dans le domaine humanitaire : l’éducation, les liens culturels ».

Le ministre a souligné que l’Ouzbékistan avait soutenu et continuait de soutenir la Russie auprès de diverses institutions internationales et recevait le soutien de la Russie.

Abdulaziz Kamilov

L’Afghanistan, « très importante » pour l’Ouzbékistan

L’Afghanistan agit également de concert avec son voisin centrasiatique. Comme l’a remarqué le ministre, la politique extérieure menée par le président ouzbek dans la région est « très importante », et le pays construit avec l’Afghanistan un partenariat stratégique, et ce malgré le conflit armé qui continue de faire rage.

Lire aussi sur Novastan : Les enjeux de l’Afghanistan pour l’Asie centrale

La communauté internationale doit créer des bonnes conditions pour l’Afghanistan et non s’immiscer dans le règlement du conflit. L’exemple de la Syrie, a souligné Abdulaziz Kamilov, montre l’inefficacité de plusieurs sortes de pourparlers. L’Afghanistan doit donc lui-même organiser le dialogue au sein de son pays, « sans intermédiaire ».

« Le problème de l’Afghanistan est un problème international. Les Taliban font partie de la société, ce sont aussi des citoyens afghans. », a noté Abdulaziz Kamilov. « Le gouvernement doit donc dialoguer avec eux mais le problème est que chaque partie a ses conditions. Il faut les mettre de côté, s’asseoir à la table des négociations et établir des nouveaux principes fondamentaux de résolution pacifique des conflits. Se mettre d’accord et progressivement résoudre toutes les questions », a-t-il continué.

L’Ouzbékistan est quant à lui prêt à prendre part à n’importe quel rassemblement sous n’importe quel format, tant qu’il va dans la direction d’une paix durable et de stabilité en Afghanistan, a dit le ministre. « De nos jours de nombreux experts observent la politique de notre pays, de notre président, et en tirent la conclusion qu’il y a de moins en moins de conflits en Asie centrale, » a-t-il ainsi noté « Il y avait beaucoup de prévisions de conflit armé à cause de l’eau et des frontières. Nous continuons notre politique amicale envers nos voisins et envers les pays influents. »

Lire aussi sur Novastan : Ouzbékistan : le nouveau président veut d’abord plaire à ses voisins

Une diplomatie délicate

Mais, selon lui, l’Ouzbékistan suivra avant tout ses propres intérêts. « C’est là l’aspect délicat de la diplomatie », a souligné Abdulaziz Kamilov.  « Nous tenterons ensuite de satisfaire les exigences des autres pays, arriver à un compromis ».

En ce qui concerne ses relations avec le Tadjikistan, un autre de ses voisins, l’Ouzbékistan s’est exprimé sur la reprise des négociations au sujet du barrage de Rogoun. Le gouvernement considère toujours qu’il convient de prendre en compte la position de tous les pays en amont et en aval du fleuve.

Lire aussi sur Novastan : Rogoun, le barrage qui se fait prier au Tadjikistan

Le ministre a proposé comme meilleure solution au problème de l’eau la convention de répartition des ressources hydrauliques par la branche régionale du centre de diplomatie préventive de l’ONU et a appelé les autres pays à examiner le document au plus vite.

Porte ouverte au retour de Human Rights Watch ?

La plus grande surprise est la volonté de l’Ouzbékistan de ré-accueillir Human Rights Watch (HRW), qui avait quitté le pays en 2010. Abdulaziz Kamilov a souligné que cette « pause » ne signifiait pas une rupture totale des relations.

Les conditions de la reprise de la coopération entre HRW et l’Ouzbékistan sont les suivantes : les relations doivent se fonder sur le respect mutuel et la non-ingérence.  Abdulaziz Kamilov a sommé de respecter les rites et traditions ouzbeks. Selon lui, il ne faut pas prendre les valeurs d’un certain espace et les transférer machinalement à un autre endroit en disant qu’elles sont universelles. « Nous avons notre interprétation du développement démocratique de l’Ouzbékistan et il n’y a ici pas de sujets interdits », a-t-il souligné.

Lire aussi sur Novastan : Ouzbékistan : vers un retour de Human Rights Watch ? & L’Ouzbékistan se dit prêt à coopérer avec l’ONU sur les droits de l’Homme

La réponse de HRW ne s’est pas fait attendre. Steve Swerdlov, chercheur de HRW sur l’Asie centrale, a répondu aux remarques du ministre ouzbek : « En tant qu’organisation internationale, indépendant et non partisane dévouée à la recherche et la défense des droits de l’Homme dans plus de 90 pays, c’est avec le plus grand respect que nous appliquons en Ouzbékistan la même méthodologie que dans les autres pays où nous travaillons ».

Libération de prisonniers politiques

Il a également été question des prisonniers politiques, autre source de critiques envers l’Ouzbékistan. « Il y a une liste de prétendus prisonniers politiques qui ‘tourne’ entre les différentes organisations de protection des droits de l’Homme », a déclaré le ministre. « Nous avons à plusieurs reprises communiqué des informations sur leurs activités criminelles mais nous avons néanmoins des normes par rapport au traitement des prisonniers et avons récemment libéré un certain nombre de ces personnes qui sont vues comme des prisonniers politiques ». Selon lui, ces libérations se poursuivront mais ce n’est pas le résultat d’une campagne. Il y a plusieurs raisons : santé, amnistie, âge…

Abdulaziz Kamilov a appelé à ne pas généraliser les arrestations. Chaque situation est un cas particulier à propos duquel le ministère des Affaires étrangères est prêt à donner des informations.

Vers une (ré)ouverture aux médias étrangers ?

C’est peut-être une coïncidence, mais le service ouzbek de la BBC a annoncé qu’il recommencerait à travailler en Ouzbékistan, sans donner de date précise. « Pour ce qui est de l’ouverture de bureaux de médias étrangers, a commenté Kamilov, ce n’est pas la première que la question est soulevée. Il ne faut pas donner l’impression que notre pays est si fermé. Si quelqu’un veut ouvrir un bureau [en Ouzbékistan, ndlr], nous pouvons nous mettre d’accord, que ce soit CNN ou Fox ».

Lire aussi sur Novastan : La BBC recrute à nouveau en Ouzbékistan

Au sujet des récentes attaques terroristes en Europe, le ministre a souligné que la menace terroriste était internationale : « Ceux qui parlent d’une ‘piste ouzbèke’ ou autre, qu’ils réfléchissent donc à ce que l’on peut faire ensemble pour empêcher de tels phénomènes ». D’après lui, tous les pays sont plus ou moins vulnérables et seuls des « efforts internationaux » peuvent prévenir de futurs attentats.

Quelle que soit les émotions et opinions que suscitent l’intervention du ministre, il reste un évènement historique pour l’Ouzbékistan. Ce n’est pas sans raison que The Diplomat parle d’une « porte ouverte ».

Hamid Berdiev

Traduit du russe par Valentine Baldassari

 

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à nous suivre sur Twitter, Facebook, Telegram, Linkedin ou Instagram !

Tachkent
Vaidehi Shah
Abdulaziz Kamilov
US Department of Defense
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *