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Ouzbékistan : le maire de Tachkent menace de mort des journalistes

Le maire de Tachkent, Djakhonghir Artykkhodjaïev, a menacé de mort des journalistes du média indépendant Kun.uz. Alors que les autorités annoncent que tout est réglé, deux des journalistes en question ont démissionné de Kun.uz. C’est peut-être là un tournant pour la liberté de la presse dans le pays.  

Les relations entre le maire de Tachkent, la capitale ouzbèke, et les journalistes du média indépendant Kun.uz sont au plus bas. Djakhongir Artykkhodjaïev a proféré des menaces de mort explicites envers les journalistes, avant de se réconcilier très officiellement.

Comme le rappelle le média russe spécialisé sur l’Asie centrale, Fergana.ru, le scandale a commencé après la publication le 16 novembre dernier sur les réseaux sociaux et dans les médias d’un enregistrement audio réalisé lors d’une réunion entre le maire Djakhonghir Artykkhodjaïev et les journalistes Rakhmatilla Israilov, Sherzod Egamberdiev et Bakhodir Akhmedov, datant d’août dernier.

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Cette réunion avait lieu au lendemain d’un conflit impliquant des journalistes du média ouzbek et le chef adjoint du district d’Almazar dans la capitale, Abdurasul Vakhabov. Ce dernier avait menacé les journalistes et endommagé leur matériel vidéo alors qu’ils filmaient une de ses discussions, comme l’expliquait alors Gazeta.uz.  Durant l’entretien, le Hokim (maire) de Tachkent a d’abord tenté de discuter, avant de passer à des menaces explicites de mort.

L’enregistrement permet d’entendre un homme, dont la voix est semblable à celle du maire de la capitale ouzbèke, disant : « Ils écrivent au sujet de mes usines, appellent cela un monopole. Mais si vous leur donnez 10 000 dollars, ils commenceront à les louer ! Qui sont-ils ? Ils sont les dernières créatures ! (…) Je peux faire en sorte que le mahalla (le quartier, en ouzbek, ndlr) ne vous accepte plus, que vos voisins aient honte de vous saluer, je peux le faire, pour qu’ils se moquent de vos parents ! Je peux facilement te rendre gay. C’est facile ! Nous avons la liberté de parole ! Je vais vous mettre dans un taxi avec un gay et prendre une photo. Vous pouvez disparaître de la maison sans laisser de traces et personne ne vous cherchera ! Mais je ne le ferai pas. (…) Par conséquent, il vaut mieux travailler avec nous et nous aider. »

Le média ouzbek Gazeta.uz ainsi que Kun.uz ont ensuite publié la version entière de l’enregistrement, où quelques phrases auraient été coupées. Cela ne change pas les menaces qui ne sont atténuées que d’un « je ne le ferai pas », entendu au début de la bande-son. Cependant, cela questionne la volonté de porter un préjudice politique au maire de Tachkent à peine un mois avant des élections législatives qui s’annoncent clefs.

Fortes réactions de la société civile et des autorités ouzbèkes 

La publication de cet enregistrement a eu une large résonance sur les réseaux sociaux. L’agence de l’information et des communications de masse sous l’administration du président de l’Ouzbékistan a formé un recours devant le procureur général et le ministère de la Justice. Le chef du service de presse de l’agence Hikmatilla Ubaidoullaïev a expliqué que de telles déclarations à propos de journalistes sont inacceptables. Le bureau du procureur général a déclaré par la suite qu’il étudiait le dossier. L’administration de Tachkent a également créé un groupe de travail pour analyser la situation.

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Suite à l’importance du scandale, les pressions politiques ont poussé la direction de Kun.uz à rencontrer le maire de Tachkent le 17 novembre et ont appelé à « ne plus parler de cette affaire », car celle-ci est « instrumentalisée par certains politiques qui sont intéressés dans des considérations étroites ». Cependant, la mairie n’a pas nié que le maire a effectivement tenu ces propos.

En réaction, l’influente Agence de communication et d’information auprès de l’administration présidentielle ouzbèke, qui se veut depuis sa création le fer de lance de la liberté d’expression dans le pays, a publié un texte sans équivoque sur la page Facebook de son directeur. « L’agence exhorte les blogueurs et les journalistes à tenir compte des résultats de la réunion du hokim de la capitale avec le personnel de Kun.uz et à ne pas exagérer davantage cette question. » L’agence est codirigée par Saïda Mirzioïeva, la fille du président ouzbek Chavkat Mirzioïev.

Le maire de Tachkent : intouchable du système Mirzioïev ?

Le fait que cette affaire soit étouffée aussi rapidement pose question. Djakhongir Artykkhodjaïev est devenu l’un des hommes les plus influents du président ouzbek depuis qu’il a été nommé maire de la capitale en mai 2018. Il devait représenter la nouvelle génération d’hommes politiques du pays, jeune et businessman, ne venant pas du sérail de l’administration de l’ancien président Islam Karimov (1989-2016). Cependant, il a été vertement critiqué pour son attitude et ses conflits d’intérêts plus que nombreux et se retrouve au cœur des critiques sur le système mis en place par le président depuis plus de deux ans déjà.

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Cependant, le maire de Tachkent a toujours eu le soutien absolu du président ouzbek qui l’a nommé à ce poste. Il est peu probable que Chavkat Mirzioïev se prive de son plus fidèle allié politique, qui pèse de par la taille de ses entreprises, qui, prises ensemble, constituent le groupe le plus grand du pays en termes de revenu. Comme le remarque Fergana.ru dans une tribune, « dans n’importe quel pays un tel scandale conduirait à poser la question de la démission du maire ayant perpétré de telles menaces, mais pas en Ouzbékistan », démontrant ainsi l’état réel de la liberté d’expression dans le pays.

La fin d’une période d’ouverture pour la liberté d’expression en Ouzbékistan ?

« Il ne peut y avoir qu’un seul shérif dans une ville. Soit des journalistes, la loi et l’ordre, soit un hokim, les menaçant de meurtre. Ensemble, ils ne peuvent pas coexister », a affirmé le journaliste et activiste Nikita Makarenko sur son canal Telegram. « J’estime qu’il est inapproprié de demander « n’exagérons pas le sujet » et de tenter de réduire ce conflit à un simple « conflit entre deux parties » ». Il s’agit en effet de menaces de mort proférées à l’encontre de journalistes en raison de la nature-même de leur travail, par le maire de la plus grande ville et capitale du pays.

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Selon Nikita Makarenko, et contrairement aux déclarations de la direction de Kun.uz qui visent à dire que l’incident est clos, « aucun de nous (journalistes) ne peut se sentir en sécurité à Tachkent pour le moment ». C’est pour lui un moment crucial, car si le Hokim de Tachkent s’en sort sans dommage après ces menaces de mort, c’est la fin de la « tentative (actuelle) d’établir la liberté d’expression en Ouzbékistan ».

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Toujours selon lui, deux des journalistes impliqués dans l’affaire, dont celui qui a reçu les menaces de mort, ont démissionné de Kun.uz suite à la rencontre entre la direction du média et le maire de Tachkent. Cela interroge d’ailleurs sur la viabilité de Kun.uz en tant que média le plus libre du pays depuis deux ans, Nikita Makarenko comparant la situation avec la fermeture de la chaîne de télévision NTV dans le pays en 2005.

Inquiétudes internationales

Les réactions internationales se sont exprimées sur Twitter. C’est d’abord l’ambassadeur anglais en Ouzbékistan, Tim Torlot qui a manifesté son inquiétude quant à la situation de la liberté de la presse dans le pays. Harlem Désir, le représentant spécial de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) pour la liberté de la presse, a également exprimé sa préoccupation quant à cette affaire. La délégation de l’Union européenne en Ouzbékistan a également partagé dans un communiqué son inquiétude vis-à-vis des menaces adressées à des journalistes.

Cependant, il semble peu probable que la mairie de Tachkent fasse plus que le communiqué établi avec la direction de Kun.uz.

La rédaction

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Le maire de Tachkent Djakhonghir Artykkhodjaïev a proféré des menaces de mort sans être inquiété (ici en décembre 2018).
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