les deux présidents

Ouzbékistan : première visite d’Etat pour le président turkmène

Le président turkmène Gourbangouly Berdimouhamedov s’est rendu en visite d’Etat en Ouzbékistan le 23 et 24 avril. Cette visite préparée depuis longtemps n’a pas mené à des accords significatifs, mais a été l’occasion de mettre en avant de nombreux symboles du rapprochement des deux voisins.

Ce mardi 24 avril, le président turkmène Gourbangouly Berdimouhamedov a terminé sa visite d’Etat de deux jours à Tachkent, la capitale de l’Ouzbékistan. Pour sa première visite sous la présidence de Chavkat Mirzioïev, le président turkmène a été relativement avare en annonces.

La principale information a été dévoilée par le président ouzbek, Chavkat Mirzioïev. Il a annoncé la participation de son pays au projet phare du développement du Turkménistan – la construction du pipeline TAPI (pour Turkménistan – Afghanistan – Pakistan – Inde).

L’Ouzbékistan va participer au projet TAPI

« Le TAPI est un projet très ambitieux, qui apporte la paix et la stabilité, ce que nous voulons faire ensemble en Afghanistan », a déclaré Chavkat Mirzioïev lors de la conférence de presse commune. « Nous avons convenu que l’Ouzbékistan participera également à ce projet. Nous trouverons un terrain d’entente avec nos amis turkmènes et participerons à ce projet grandiose », a-t-il ajouté.

Lire aussi sur Novastan : La construction du pipeline TAPI : un bluff turkmène ?

« Je suis très reconnaissant que le président du Turkménistan ait accepté et donné l’ordre à nos représentants de venir à Achgabat (la capitale turkmène, ndlr) après notre réunion afin qu’ils commencent à se mettre d’accord sur les paramètres dans lesquels nous pourrons définir notre participation au projet », a souligné Chavkat Mirzioïev.

Ce projet est d’une importance capitale dans la stratégie de diversification des exportations de gaz du Turkménistan, qui pour l’instant est entièrement dépendant de son seul client – la Chine. La participation de Tachkent à ce projet, dans les tuyaux depuis plus de 20 ans et qui tarde à voir le jour à cause des retournements de situations violents en Afghanistan, semble être un gage de la volonté de la politique étrangère ouzbèke de s’investir le plus possible dans la coopération avec son voisin turkmène.

Plus de 30 accords signés au cours de la visite

Durant la conférence de presse à Tachkent le 23 avril, 17 documents ont été signés concernant le développement de la coopération interrégionale, l’ouverture de la maison de commerce « Amoul », l’organisation de conseils de développement des échanges commerciaux, le transport, le transit, l’agriculture, la science et la technologie, les syndicats et le sport.

15 autres documents ont été signés entre les établissements d’enseignement supérieur des deux pays, ainsi que sur la coopération dans le domaine des technologies de l’information et de la communication. Ces documents n’annoncent aucune décision majeure, mais plutôt des petits pas vers plus de coopération, comme l’illustre l’accord mis en avant lors de la conférence de presse sur l’utilisation commune des ondes radios dans les zone transfrontalières afin de couvrir mieux ces zones par les deux compagnies nationales de radio.

Des relations commerciales positives

Le développement des échanges économiques a été au cœur des discussions entre les deux présidents à Tachkent. Les deux Etats ont notamment décrit la dynamique positive des échanges commerciaux, qui ont augmenté de 55% pour le premier trimestre de l’année 2018 par rapport à l’année précédente. Il a également été question lors des discussions de continuer le développement des infrastructures, notamment routières, de transport entre les deux pays. Un pont ferroviaire reliant les deux pays avait été inauguré lors de la visite de Chavkat Mirzioïev au Turkménistan en mars 2017.

Lors de la conférence de presse, le président turkmène a proposé à l’Ouzbékistan d’utiliser le nouveau port de Turkmenbachy sur la mer Caspienne, qu’il inaugurera le 2 mai prochain. La proposition revêt une importance particulière pour l’Ouzbékistan, un pays doublement enclavé. Enfin, des contrats pour un montant de 250 millions de dollars ont été signé, selon la chaine d’informations en continu Ozbekistan24.

La relation avec le Turkménistan, la plus demandeuse pour la diplomatie ouzbèke

Depuis son élection en décembre 2016, la politique extérieure de l’Ouzbékistan de Chavkat Mirzioïev a été tournée vers l’amélioration des relations avec ses voisins centrasiatiques. Politique affichée dès la campagne électorale d’octobre 2016, et poursuivie constamment depuis. Le Turkménistan avait été, à la surprise des observateurs, le premier pays dans lequel s’est rendu en visite d’Etat le nouveau président ouzbek les 6 et 7 mars 2017. Ce qui a permis, selon les mots même du président ouzbek lors de la conférence de presse commune du 23 avril dernier de donner « une impulsion nouvelle » à la relation bilatérale.

Lire sur Novastan : Ouzbékistan : le nouveau président veut d’abord plaire à ses voisins

Le Turkménistan est le pays avec lequel les discussions et les échanges de la diplomatie ouzbèke ont été les plus nombreux et constants. Comme l’a souligné le président ouzbek lors de le conférence de presse commune, ce sont plus de 40 délégations ouzbèkes qui se sont rendues au Turkménistan en 2017, lui même s’y étant rendu à trois reprises au cours de cette même année. Pourtant, les résultats ne sont pas à la mesure de l’activisme diplomatique de Tachkent, notamment si on les compare aux résultats atteints avec le Tadjikistan et au Kirghizstan.

Lire sur Novastan : Pourquoi la visite du président ouzbek au Tadjikistan est historique

Les succès de la politique d’ouverture de l’Ouzbékistan sont illustrés principalement par la relation avec le voisin tadjik. Durant la visite d’Etat de Chavkat Mirzioïev à Douchanbé en mars dernier, les visas entre les deux pays ont été annulés, les différents frontaliers presque entièrement réglés. La qualité de la relation personnelle des deux présidents est constamment affichée par des photos main dans la main ou des étreintes appuyées dès qu’ils se rencontrent.

Il est intéressant de remarquer que photographiquement parlant, la relation entre Gourbangouly Berdimouhamedov et Chavkat Mirzioïev semble plus distante, n’offrant pas des moments de complicité physique comme avec son homologue tadjik. Le président turkmène a certes emmené Chavkat Mirzioïev à la salle de sport et faire du vélo lors de sa visite à Avaza sur la côte caspienne du Turkménistan, mais Gourbangouly Berdimouhamedov le fait régulièrement avec ses propres ministres.

« Toutes les questions résolues », ou pas ?

Bien que le président ouzbek ait déclaré lors de la conférence de presse commune du 23 avril qu’il « ne restait plus aucune question non résolue », de nombreux points restent pourtant en suspens. A commencer par le nombre exact d’accords signés entre les deux pays depuis l’établissement des relations diplomatiques en 1993. Selon le communiqué officiel turkmène précédant la visite présidentielle en Ouzbékistan publié par l’agence de presse officielle TDH, ces accords sont au nombre de 180, alors que dans le communiqué similaire publié par l’agence officielle ouzbèke, Jahon, ils seraient au nombre de 200.

Avec le Turkménistan, à la différence de la relation avec le Tadjikistan, l’Ouzbékistan n’a pas mis en place un régime sans visa pour ses citoyens. Plus largement, le Turkménistan n’a aucun accord de régime mutuel sans visa avec quelque pays que ce soit. Pourtant, la situation avec le Turkménistan est similaire à celle du Tadjikistan : de nombreuses familles sont séparées par la frontière avec l’Ouzbékistan et ne peuvent obtenir des visas dans leur lointaine capitale respectives, visas qui sont par ailleurs chers à obtenir.

Plus épineux encore, c’est l’absence d’accord sur la délimitation des frontières entre les deux pays, un an après la visite ouzbèke, qui semble-t-il n’a pas suffit pour régler les différents frontaliers. Une commission bipartite de délimitation de la frontière commune s’est tenue le 2 avril 2018 rapporte l’agence de presse officielle ouzbèke Uza.uz, et s’est accordée pour poursuivre les discussions. La frontière commune est principalement constituée par le fleuve Amou-Daria, et les différents se situent avant tout sur la répartition des ressources en eau, pour l’instant basé sur le principe d’une répartition 50-50. Il a d’ailleurs été annoncé lors de la conférence de presse commune des deux présidents qu’une commission bipartite sur la gestion commune des ressources en eau serait créée.

Lire sur Novastan : Ambiance électrique entre l’Ouzbékistan, le Turkménistan et l’Asie du sud 

Les relations avec le Turkménistan sont également faites de compétition pour l’export d’électricité vers l’Afghanistan. Le Turkménistan a annoncé la construction d’une ligne d’export d’électricité vers l’Afghanistan, ce qui reviendrait à concurrencer Tachkent.

Les symboles pour relancer la relation

Face à ses complications dans la relation avec un Turkménistan neutre, mais penchant souvent vers l’isolationnisme, le président ouzbek a décidé d’activer des symboles forts dans la relation bilatérale. Des milliers d’étudiants avec des drapeaux des deux pays ont attendu l’arrivée du leader turkmène le 23 avril au matin pour agiter des drapeaux à son passage, de même qu’à son départ ce mardi.

La photographe Umida Akhmedova note sa page Facebook qu’une visite d’un président n’a pas été aussi préparée depuis l’époque soviétique lorsque Fidel Castro s’était rendu à Tachkent en 1963. Cet accueil particulier vise à répondre à l’accueil qu’avait fait le président Gourbangouly Berdimouhamedov au président ouzbek l’année passée, la pratique des rassemblements de masses d’étudiants sur les routes étant une pratique courante au Turkménistan.

Depuis un an, le parc « Achgabat », du nom de la capitale turkmène, est en construction sur 10 hectares au centre de Tachkent. Ce parc a été ouvert en grande pompe par le deux président le 23 avril, reprenant les principaux symboles d’Achgabat, tels que les fontaines et sculptures de chevaux Akhal-Tékés et le nouvel aéroport en forme d’oiseau, marque l’importance symbolique accordée au Turkménistan en plein cœur de la capitale ouzbèke.

Ce parc se trouve sur l’une des plus grandes et plus anciennes avenues de Tachkent, renommée pour l’occasion d’après le principal poète turkmène – Magtymguly Pyragy. Les deux présidents ont d’ailleurs ouverts eux-mêmes le monument à ce poète qui ouvre cette avenue. A Khiva, dans la région du Khorezm frontalière avec le Turkménistan, les deux présidents ont également visité l’école coranique où Magtymguly Pyragy a étudié au XVIIIème siècle.

Le président ouzbek s’est rendu lui-même trois fois dans le parc et sur cette avenue au cours de l’année passée afin de s’assurer lui-même que ceux-ci seraient à la hauteur des ambitions de sa politique envers le Turkménistan, démontrant ainsi l’importance attachée à ces symboles par Chavkat Mirzioïev.

Des symboles, mais aussi des flatteries. La bibliothèque du centre culturel – ou maison de l’amitié turkmène-ouzbèke – , ouverte dans la région du Khorezm dans un village à majorité turkmène par les deux présidents le 24 avril dernier, était composée des ouvrages du président turkmène, savamment mis en avant. Le communiqué de la présidence ouzbèke note d’ailleurs que cet événement « a fait grande impression sur ces invités ».

Une visite turkmène à l’âge de l’ouverture de l’Ouzbékistan

Au-delà de ces attentions, cette visite de Gourbangouly Berdimouhamedov a été celle de l’image. Alors que la visite de Chavkat Mirzioïev au Turkménistan avait été avare en images, dans un pays où l’image présidentielle est très contrôlée, il était possible de suivre en direct dès sa descente de l’avion la visite du président turkmène en Ouzbékistan sur la chaîne d’informations en direct Ozbekistan24, créée il y a un an sous l’impulsion du président ouzbek.

Sur les réseaux sociaux, les préparatifs de la visite ont été raillés, notamment la réfection de l’asphalte de l’avenue Magtymguly faite à la hâte. L’éditorialiste du site d’informations gazeta.uz Nikita Makarenko a pointé les drôles de signalisation faites à la va-vite sur sa page Facebook, tandis qu’Umida Akhmedova a montré l’asphalte encore chaude dans l’attente du président turkmène. Une source d’étonnement pour Umida Akhmedova a été la passivité des policiers, qui n’interdisent plus de filmer ou de photographier ces préparatifs comme auparavant.

Certains ont vivement critiqué l’obligation pour des étudiants de se tenir sur la route du président turkmène avec des drapeaux, notamment au moyen de la page Facebook Troll.uz, très populaire dans la capitale ouzbèke. Comme le remarque l’administrateur de la page, la vitesse – que l’on peut constater sur cette vidéo officielle – à laquelle le cortège du président turkmène est passé ne permet certainement pas d’avoir pu apprécier le spectacle offert par les étudiants qui ont pourtant attendu sur les bords de la route depuis 7h du matin, alors que le cortège n’est passé que vers 10h30. Des scènes similaires ont été rapportées sur les réseaux sociaux à Khiva, là où le président turkmène est passé lors du second jour de sa visite en Ouzbékistan. Le média en ligne ouzbek, Anhor.uz, s’est ouvertement demandé si rater les cours pour être présent lors du passage du cortège présidentiel turkmène était une bonne chose.

Néanmoins, malgré ces critiques, la politique « d’amitié des peuples » de la région lancé par le président ouzbek, rappelant le slogan soviétique analogue, semble réussir. Selon le communiqué turkmène, le président Gourbangouly Berdimouhamedov aurait proposé de constituer un « conseil consultatif des chefs d’Etat centrasiatiques » plus formel, rebondissant ainsi sur la proposition phare de la politique étrangère ouzbèke qui s’était concrétisée lors de la réunion d’Astana le 15 mars dernier, où le président turkmène était absent. La visite en grande pompe organisée en Ouzbékistan aurait-elle réussi à convaincre le président turkmène de suivre la politique d’ouverture régionale de Chavkat Mirzioïev ?

La rédaction

Le président turkmène et son homologue ouzbek dans la région ouzbèke du Khorezm
president.uz
La réception officielle du président turkmène à la résidence présidentielle ouzbèke
president.uz
Comparaisos des accueils au pied de l’avion présidentiel entre le président turkmène (à gauche) et le président tadjik (à droite).
canva
L’ouverture par les président du monument au poète turkmène Magtymguly Pyragy à Tachkent
president.uz
Le parc Achgabat à Tachkent – avec un bâtiment en forme de l’aéroport d’Achgabat
president.uz
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *