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Ouzbékistan : restaurer les mahallahs et monétiser plutôt que détruire, un impératif pour le tourisme

Les vieilles mahallahs, les anciens quartiers communautaires musulmans, comptent parmi les joyaux touristiques de l’Ouzbékistan. Situées au cœur des villes et notamment de la capitale Tachkent, elles sont pourtant en danger de démolition un peu partout.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par le média ouzbek spécialisé dans l’économie, Spot.uz.

Depuis plusieurs années et plus spécifiquement depuis l’arrivée au pouvoir de Chavkat Mirzioïev en décembre 2016, l’Ouzbékistan a misé sur le tourisme. Il suffit de regarder l’ensemble des projets déjà réalisés pour mesurer le sérieux de cette intention. Fin 2017, dans une interview à Spot, les fondateurs de Topchan Hostel dressaient la liste des principaux problèmes qui gênaient la croissance du tourisme dans le pays : un an plus tard, ils étaient presque tous résolus.

Chaque année le tourisme reçoit un peu plus de soutiens et de privilèges. Cela a d’abord été de simples aides à l’obtention de terrains, puis des avantages fiscaux et douaniers, et enfin le 6 janvier dernier, le gouvernement a décidé de prendre en charge une partie des coûts de construction d’hôtels.

Le tourisme, un secteur stratégique…

Au cours des deux dernières années, c’est dans le tourisme que la plupart des changements a eu lieu : de l’introduction de montants différenciés de taxes de séjour à des nouveaux standards de classification, en passant par la simplification du processus d’ouverture d’établissements hôteliers et l’annulation de diverses exigences dans ce secteur.

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Pour couronner tout cela, le tourisme a été une des rares sphères à trouver un intérêt dans presque chacun des points du programme gouvernemental de l’année 2018. On ne pouvait pas en dire autant des autres industries.

… non exempt de problèmes

Dans le même temps, certains incidents ont eu lieu, comme cela a été le cas de l’affaire des « soupçons raisonnables d’actes immoraux », un projet du Comité d’Etat pour le tourisme en janvier dernier qui visait à permettre aux hôtels de refuser les clients en cas de “soupçons d’actes immoraux”. La méthode de décompte de millions de touristes suscite par ailleurs un doute méthodique, en particulier concernant les données du comité des statistiques de l’Etat.

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Le problème de l’application des mesures n’a pas disparu, comme en a fait l’expérience l’équipe de tournage de « Pile ou face » qui a été constamment confrontée à des interdictions injustifiées de filmer et de photographier. Comme le souligne Spot.uz, ces problèmes peuvent cependant être résolus en renforçant le contrôle des commandes et en développant des projets plus élaborés.

Les mahallahs, âme du tourisme ouzbek, en danger

Ce qui menace vraiment la croissance du tourisme, en particulier dans la capitale Tachkent, c’est la potentielle destruction des mahallahs de la vieille ville. Les mahallahs sont des quartiers communautaires typiques d’Ouzbékistan. Comme le souligne le média ouzbek, la destruction du patrimoine est toujours regrettable, mais elle est particulièrement préoccupante dans cette situation.

En janvier dernier, Spot a appris qu’il était prévu d’abattre Chakar, une ancienne mahallah de Tachkent, afin de construire à sa place un complexe multifonctionnel de bâtiments contemporains. Les images du projet montrent qu’il prévoit la destruction de la mahallah.

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Chakar est un lieu extraordinaire, qui est déjà en partie tombé sous l’assaut des bâtiments modernes. De cette mahallah autrefois immense, il ne reste que deux ou trois rues et le vieux mausolée ou mazar, lui-même un monument d’histoire et d’architecture. Il est possible que cela soit trop tard pour Chakar, mais d’autres mahallahs de la ville pourraient bientôt subir le même sort.

Les touristes « veulent quelque chose de vivant »

Ce serait une erreur de croire que les vieilles mahallahs n’ont d’intérêt que du point de vue de l’histoire culturelle locale. Toute potentielle destruction de quartiers anciens de n’importe quelle ville en Ouzbékistan a une répercussion directe sur l’économie et le marché du tourisme.

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« Nous avons un potentiel écologique et ethnique. Les gens s’intéressent déjà moins au simple fait de voir des constructions et des paysages : ils veulent quelque chose de vivant, d’authentique. Ils veulent de la culture » a expliqué dans une interview à Spot.uz Léonid Ibragimov, associé gérant de Hotelios.uz, OrexCA.com, Otpusk.uz et Bilet.uz. « Voir comment vit une famille dans l’arrière-pays où se portent encore les vêtements traditionnels, où l’on parle une langue qui n’a pas changé au cours des derniers siècles, plonger dans notre authenticité. Bien sûr, ce n’est pas du tourisme de masse, mais il faut aller dans cette direction : il y a là d’énormes possibilités », a estimé celui qui travaille dans cette industrie depuis près de 20 ans.

L’une des seules attractions de Tachkent

Tachkent n’est pas Samarcande et encore moins Boukhara, deux villes connues pour leurs mosquées et écoles coraniques (madrassas). Il n’y a dans la capitale pratiquement pas de constructions monumentales médiévales, mais cela ne signifie pas qu’il n’y là rien à voir.

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« Dans un premier temps on peut se demander : mais que voir ? Parce qu’en fait, si nous prenons Tachkent dans le contexte de toutes les villes d’Ouzbékistan, bien sûr, en comparaison de Samarcande, Boukhara et Khiva, et bien, il ne reste rien de ces sites historiques, semblables à ces nombreux palais et mosquées aux mosaïques d’azur », a décrit Tatiana Kotioukova, doctorante en sciences historiques et chercheuse senior à l’Institut d’histoire mondiale de l’Académie des sciences de Russie, dans une interview à Radiovesti.ru. « Ici, à Tachkent, vous ne voyez pas cela, mais il s‘agit là du premier coup d’œil sur la ville. Parce que d’un autre côté, la ville regorge de sites très intéressants », a poursuivi la chercheuse.

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Léonid Ibragimov est lui aussi convaincu que les mahallahs de la vieille ville ont une valeur indéniable pour les touristes, et que pour cette raison il est indispensable de les préserver. « Par exemple, tout préserver coûterait 1 million. Alors que tout démolir puis tout restaurer, puisque c’est pour cela que viennent les touristes, cela coûterait dans les 10 millions. De nombreux pays et villes sont déjà passés par là », souligne l’homme d’affaires.

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Selon lui, sans ses mahallahs, Tachkent perdra toute attractivité pour les touristes, qui n’y viendront plus, voire ne s’y arrêteront même pas. Tachkent deviendra alors une métropole parmi d’autres.

L’Europe prise en exemple

Pour Spot.uz, une façon de résoudre ce problème serait que le président signe un oukase (décret) interdisant d’effectuer des travaux de démolition, de reconstruction et de construction d’envergure dans la vieille ville de Tachkent jusqu’à l’élaboration d’un plan directeur de rénovation urbaine. Rien ne doit être planifié sur ces sites en attendant.

Le président Chavkat Mirzioïev porte toujours beaucoup d’attention aux expériences étrangères. L’Ouzbékistan est clairement en retard par rapport aux autres pays qui, comme le souligne Léonid Ibragimov, ont déjà décidé depuis longtemps du sort de leurs centres historiques.

Récemment, le cadastre ouzbek a déclaré que “dans tous les pays et villes développés, si l’on regarde le centre-ville, il n’y a pratiquement plus de bâtiments résidentiels.” Ceci n’est pourtant pas tout à fait exact. Ilya Varlamov, blogueur russe spécialiste en urbanisme et espaces publics, a écrit à plusieurs reprises à ce sujet, alors qu’en Russie également les bâtiments historiques sont régulièrement visés par des démolitions sous divers prétextes.

Stockholm, modèle de restauration

Le blogueur montre ainsi que l’exemple étranger, au contraire, incite à la préservation des bâtiments historiques et des centres résidentiels. Ilya Varlamov prend pour exemple les centres de villes comme Stockholm, Helsinki, Göteborg, Riga et d’autres où le cœur historique a été préservé avec succès bien que la tâche ait parfois été encore plus difficile du fait que de nombreuses maisons étaient construites en bois.

Ces villes ont sauvegardé, modernisé et tout remis en état, des toits des maisons aux pavés des rues. Tous les détails ont été soignés, jusqu’aux cadres des fenêtres : aucun profilé en aluminium ou en acier, uniquement du bois véritable. Il n’y a aucun panneau composite de fortune sur les façades.

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Le territoire de Stockholm représente près de la moitié de celui de Tachkent, mais cela n’est pas une raison pour détruire les bâtiments historiques de la capitale suédoise. “Ils se tiennent ici depuis près de 300 ans, et personne ne songe à les détruire. Dans les années 1979-1980, ils ont été soigneusement restaurés, et à présent ces maisons appartiennent à l’Etat et sont louées comme logements et mini-hôtels. Tous les éléments historiques ont été minutieusement préservés”, précise Ilya Varlamov.

Un impact économique important

Les chiffres sont également parlants, puisqu’en 2017, un peu plus de 13 millions de touristes ont visité la Suède, dépensant environ 139 milliards de couronnes suédoises (13,3 milliards d’euros) dans le pays. D’ici 2028, ces chiffres devraient atteindre respectivement 20 millions de touristes et 224 milliards de couronnes (21,45 milliards d’euros).

Dans le même temps, la ville gagne et développe activement de nouveaux bâtiments, y compris des gratte-ciel de style moderne, mais l’ancien et le nouveau coexistent harmonieusement.

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En ce qui concerne l’Ouzbékistan et Tachkent en particulier, la même chose pourrait être réalisée. Léonid Ibragimov souligne ainsi que les anciennes mahallahs pourraient être transformées en sites ethno-touristiques. Les avis montrent que ce format est particulièrement populaire auprès des touristes.

Conserver plutôt que détruire

Evgueny Sklyarevsky, passionné par l’histoire de Tachkent, déclare aussi qu’il aimerait voir la vieille ville préservée afin d’avoir la possibilité de se promener et flâner dans l’atmosphère des rues Langar, Farobiy ou autres. « La question qui se pose aux résidents est de savoir s’ils veulent continuer à vivre dans des huttes en terre battue. On pourrait fournir à ceux qui le souhaitent des logements aux conditions de confort normales, et ne laisser dans les mahallahs que des magasins, des boutiques d’artisans, etc. », propose Evgueny Sklyarevsky.

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Il a lui aussi remarqué que Chakar était déjà pratiquement détruit par les nouveaux bâtiments. Il ne reste que deux ou trois rues et il est peu probable qu’elles survivent parmi les nouvelles constructions. Cependant le mazar est intéressant : il serait bien de le conserver, de le faire contourner par les nouvelles constructions, et pas seulement le vieux bâtiment, mais tout le territoire adjacent.

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Le passionné d’histoire est aussi convaincu que les anciennes mahallahs peuvent constituer des lieux intéressants pour les habitants comme pour les touristes, en particulier européens ou russes. La ville doit se développer, s’étendre et se renouveler, les gens veulent vivre dans des maisons et des appartements avec tout le confort moderne, mais cela ne signifie pas que les anciennes mahallahs ne sont bonnes que pour la démolition.

Des investissements potentiellement rentables

L’année 2019 a été déclarée “Année des investissements actifs et du développement social”, mais l’investissement ne se résume pas à la construction de bâtiments multi-étages à la place du centre historique. Le développement du tourisme ne doit pas se limiter à l’augmentation du nombre d’hôtels. Qui viendra y loger, s’il n’y a rien à voir dans la ville ?

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Sur la base de l’expérience de la Suède ou d’autre pays européens, Spot.uz estime qu’il est possible d’attirer des investisseurs dans la restauration de ces mahallahs, mais en conservant tous les détails, laissant de côté l’utilisation de matériaux modernes bons marché comme les panneaux composites. L’idée serait de les transformer en sites touristiques, changer les maisons en boutiques, mini-hôtels et ethno-musées si la population ne souhaite plus y demeurer, en abandonnant les nouvelles constructions. Il ne s’agit plus spécifiquement de Chakar, mais de toute autre ancienne mahallah dont les habitants ne sont pas opposés au déménagement.

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Compte tenue de la forte demande du marché, ces investissements seront rentabilisés bien plus rapidement qu’un centre d’affaire ou un bloc d’immeubles résidentiels supplémentaires. Un petit “ethno-village” dans le centre de la ville attirera un solide flux de touristes, puisque c’est précisément pour cela qu’ils viennent actuellement en Ouzbékistan.

Une « vitrine » importante

Un flux de dividendes stable et de long terme sera garanti, sans oublier le fait que des dizaines de nouveaux emplois seront créés et que Tachkent conservera son identité. Les grands programmes de centres d’affaire, de résidences et de nouvelles constructions ne peuvent rien garantir comme cela. A l’avenir il faudra simplement maintenir la “vitrine” de ces mahallahs suivant l’exemple suédois.

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Si l’Ouzbékistan souhaite vraiment se développer selon les lois du marché et tirer profit du tourisme, alors il s’agit là de la meilleure réponse à la question “que faire des anciennes mahallahs du centre-ville ?”. Autrement, en recherchant des investissements à court-terme, Tachkent risque de perdre tout intérêt pour les touristes. Les pertes seront alors si importantes qu’elles seront impossibles à calculer.

Timourmalik Elmouradov
Rédacteur en chef de Spot.uz

Traduit du russe par Juliette Chevée

Edité par Etienne Combier

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Les mahallahs de Tachkent, la capitale de l’Ouzbékistan, sont en danger.
Francisco Anzola via Visual Hunt
Un cliché de l’émission « News » de la chaîne de télévision « Uzbekistan 24 » du 24 janvier 2019 montrant les plans pour le centre de Tachkent.
Capture d'écran
Les rues des mahallahs sont souvent des terrains de jeux pour les enfants.
Goetz Burggraf via Visual Hunt
Tachkent perdrait beaucoup de la destruction de ces vieux quartiers, estime Spot.uz.
Evgueny Sklyarevsky / “La Lettre de Tachkent”, mytashkent.uz
Les mahallahs sont un symbole de l’histoire de l’Ouzbékistan, comme ici à Samarcande.
Tomasz Przechlewski via Visual Hunt
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