La politique culturelle ouzbèke critiquée par un clip

La chanteuse ouzbèke Lola Yo’ldasheva a sorti un nouveau clip qui aborde avec beaucoup d’humour l’octroi de licences aux musiciens en Ouzbékistan. Malgré le contrôle persistant de l’État sur la musique pop, la vidéo montre une ouverture perceptible ces dernières années.

Novastan reprend et traduit ici un article paru le 6 décembre 2019 sur notre version allemande.

Une audition dans une salle de concert presque vide. Sur une affiche rouge face à la scène, derrière le jury composé de deux personnes, il est écrit en ouzbek, en cyrillique : « Cela doit correspondre à notre mentalité ». Voilà ce qu’on peut découvrir dans le dernier clip de la chanteuse ouzbèke Lola Yo’ldasheva, dite Lola.

Cette audition fictive veut montrer comment est attribuée la licence nécessaire pour apparaître lors de concerts ou à la télévision en Ouzbékistan. Dans la vidéo, le président du jury commence par ces mots : « L’objectif principal de notre commission, c’est de suivre nos coutumes, nos mœurs et nos traditions. De plus, celle-ci interdit la diffusion de clips vidéo qui contredisent nos traditions sur Internet. »

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Ce deuxième clip vidéo de la chanson Sevgingni menga ayt (« Dis-moi ton amour ») de la chanteuse est sorti le 13 novembre dernier. Il s’inspire fortement du clip Tebe 20 (« Tu as 20 ans ») que le groupe de musique pop ukrainien Agon a fait paraître en juillet mais, dans le contexte ouzbek, il reflète puissamment l’actualité. Lola montre ainsi sept minutes d’une satire qui vise le contrôle de l’Etat sur le contenu culturel pop en Ouzbékistan et le souci que la culture soit toujours l’expression de la « mentalité nationale ».

Des allusions fines à la politique culturelle ouzbèke

Le clip est riche de symboles subtils aux sens multiples. À la suite de la remarque du jury « Quel type de chapeau portez-vous ? Vos vêtements européens ne correspondent pas du tout à notre mentalité », Lola met une Papakha, un couvre-chef pour les hommes que l’on trouve parfois dans l’ouest de l’Ouzbékistan. Une publicité à l’écran pour le « Barbershop Topor » indique le soupçon général à l’égard des hommes barbus. D’autres personnages dans le public, comme le « haineux » ou les deux femmes regardant de haut la chanteuse pourraient symboliser le contrôle social sur la musique et l’art en général.

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Après sa performance, la chanteuse rejoint un groupe d’aide aux « femmes, qui ont besoin d’un soutien spirituel ». Puis entre sur scène une jeune fille, au premier regard très conformiste, avec des tresses et un vêtement traditionnel, qui éblouit le jury par une danse très moderne. Elle s’avoue battue et signe la licence de Lola.

Les commentaires sur la vidéo Youtube publiée sur la propre chaîne de Lola et qui compte actuellement presque 365 000 vues, sont pour la plupart positifs. « Une bonne claque à ceux qui octroient les licences et aux prédicateurs du Ma’naviat (un mot ouzbèke signifiant « spiritualité », leitmotiv de la morale officielle, ndlr) », écrit par exemple un utilisateur. Un autre internaute vante « le premier clip de l’Estrada ouzbek qui est agréable à regarder ».

« Nous vivons une époque de changements »

Les médias ont salué le clip de Lola comme une « critique de la censure », « une pique astucieuse à l’encontre des contrôleurs de l’habillement » ou comme « un Trolling, niveau 80 ».

La chanteuse elle-même se dresse pourtant contre une trop forte politisation de son travail. « Je suis une artiste et l’art est un miroir de la vie. Nous vivons une époque de changements dans laquelle les gens peuvent enfin respirer plus librement et peuvent exprimer ouvertement leurs pensées, ce dont nous n’osions rêver il y a encore cinq ans », a-t-elle commenté dans un article posté sur son compte Instagram quelques jours après la publication de la vidéo.

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Lola, qui a lancé son premier hit en 2003 avec « Muhammatim » (Mon amour) a largement expérimenté l’ancien système. En 2015, on lui a temporairement retiré sa licence après un vêtement prétendument trop ouvert lors d’une performance et une vidéo trop provocante. À l’époque, une série de scandales dans le secteur de la musique ont conduit à un durcissement des conditions d’octroi des licences.

Les réactions officielles face à sa satire semblent plus modérées. Lors d’une conférence de presse le 27 novembre dernier, le directeur de l’agence O’zbekkonsert responsable des licences, Odiljon Abdkaxxorov a simplement indiqué que son agence ne délivrait des licences qu’aux artistes, non aux clips vidéos. « Lola a tourné le clip en tant que simple citoyenne du pays, non en tant que chanteuse », a-t-il déclaré, ajoutant qu’elle n’avait pas demandé de prolongation après l’expiration de la licence l’été 2018.

Elmira Basitxanova, la présidente du comité des femmes ouzbèkes, qui avait critiqué Lola par le passé, se montre également plus conciliante : « Peut-être a-t-elle critiqué à juste titre le système d’octroi et de distribution des licences par O’sbekkonsert. Mais fabriquer des vêtements pour les clowns avec de l’atlas (tissu traditionnel ouzbek) et fabriquer un jouet en se servant de la spiritualité, c’est trop».

Licences pour musiciens pop

L’octroi de licences pour des performances de musiciens pop en Ouzbékistan a été introduit en 2001 et a été la tâche principale de l’agence O’zbeknavo, qui a été dissoute en 2017, comme l’explique en détails l’ethnologue de la musique Kerstin Klenke dans son livre sur la musique pop et la politique à l’ère d’Islam Karimov, le premier président ouzbek décédé en 2016.

Les licences servent surtout à taxer les musiciens qui sont exonérés d’impôts supplémentaires après avoir payé les droits de licence. O’zbeknavo s’est également rapidement transformé en une sorte d’instance morale, avec des contrats de licence comportant une vague interdiction d’exécuter des œuvres qui « vont à l’encontre des valeurs spirituelles nationales et de tous les hommes ». Les formules officielles de l’instance se retrouvent également presque une à une dans le clip.

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En février 2017, peu de temps après sa prise de fonction, le président Chavkat Mirzioïev a dissous les agences de musique et de danse O’zbeknavo et O’zbekraks et a fondé à leur place le O’zbekkonsert sous l’égide du ministère de la Culture. La nouvelle organisation a également édicté des règles de comportement. Ainsi, par exemple en 2018, le port de tatouages et de vêtements aguicheurs dans les clips a été interdit.

La production culturelle pop en Ouzbékistan semble cependant plus ouverte ces dernières années qu’auparavant. Ainsi, des sous-cultures musicales comme le rap ou la musique électro sont plus actives, comme en témoigne l’organisation du festival de musique « Stihiia » sur le site de l’ancienne mer d’Aral. Le premier clip de Lola « Sevgingni menga ayt » n’aurait pas pu être tourné sous cette forme il y a encore quelques années, à l’époque où les prises vidéo étaient strictement interdites dans le métro de Tachkent.

Florian Coppenrath
Rédacteur en chef de Novastan

Traduit de l’allemand par Eva Philippon

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Extrait du clip vidéo de Lola Yo’ldasheva. Derrière la scène on peut lire : « je promets de faire mon travail sincèrement au profit du peuple »
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