Pénuries de pétrole en Ouzbékistan : l’indépendance énergétique à tout prix ?

Ce 10 janvier 2014, les automobilistes ouzbeks ont subi une mauvaise surprise. En une nuit, les prix du pétrole à la pompe ont augmenté de 20%, une hausse qui choque autant par sa rapidité que son ampleur. Toutefois, ce n’est pas tant une nouveauté pour ce pays riche en gaz mais fragile en ce qui concerne la sécurité de ses approvisionnements et de sa distribution en produits pétroliers. La politique d’indépendance (ou d'isolation) énergétique menée par le régime a conduit à un effondrement de la production pétrolière interne. Face à une demande croissante et dans le contexte d'une économie extrêmement régulée, cela conduit à des pénuries récurrentes dans tous les domaines mais aggravées pour le pétrole. 

Dix ans de pénuries annuelles

Cela fait dix ans que des déficits pétroliers affectent l'Ouzbékistan à la veille de chaque Nouvel An. Ces problèmes ne cessent de s’intensifier et concernent aujourd’hui la quasi-totalité du pays. Les consommateurs ouzbeks en sont les premiers touchés, comme le montrent les longues files d’attente devant les stations-service de Tachkent comme dans le reste du pays. De plus, des restrictions de vente imposées aux stations limitent le plein d'essence à 15 litres par voiture. Les augmentations de prix, chaque 1er janvier, sont habituellement de l'ordre de 1 à 3%.

Ces « micro chocs pétroliers ouzbeks » sont très souvent liés au dépassement du seuil de consommation annuel établi par l'État. Ce seuil dépend des capacités de subvention des prix du pétrole et fait partie du budget étatique. Ce n'est pas une particularité du secteur énergétique: la stricte surveillance étatique, héritage de l’URSS, s'étend sur tous les secteurs considérés comme vitaux, tels que l’agriculture -surtout la production de coton-, l'importation de blé et l’extraction d’or. Les pénuries, en principe, ne durent jamais plus de quelques jours à une semaine.

Dans cette dynamique, cette année marque une rupture. D’abord, le déficit en produits pétroliers a commencé plus tôt – à la mi-novembre – et a duré plusieurs semaines. Jusqu’à la veille du Nouvel An, de longues lignes de voitures étaient visibles jusque tard dans la nuit devant les stations-service. La crise a atteint un tel niveau que l’agence nationale «Uzneftmahsulot» a pour la première fois reconnu l'existence d'une pénurie, rejetant la faute sur les automobilistes. Ceux-ci auraient provoqué une vague de panique par leur consommation excessive (30 litres en moyenne par voiture par passage au lieu de 15). Ce faisant, «Uzneftmahsulot» a nié tout problème d’approvisionnement en produits pétroliers, écartant ainsi la responsabilité de l’administration et de l'État.

Raffinerie de Boukhara

 

Baisse de la production et hausse de la demande

Pourtant, le problème semble structurel. D'abord, les niveaux d’extraction de pétrole brut en Ouzbékistan sont en chute libre et qui ne représentent aujourd'hui que la moitié des niveaux d'il y a dix ans (153 000 barils/jour contre 68 000 barils/jour en 2013). L'année 2012-2013 a vu les taux d'extraction baisser de 11000 barils/ jour (12%). En conséquence, l'offre de pétrole interne ne satisfait plus la demande (82 000 barils/jour). Pour assurer la sécurité de l'approvisionnement, l'Ouzbékistan devrait donc encore trouver plus de 14 000 barils/jour. Ainsi, depuis 2003, Tachkent importe du pétrole depuis le Kazakhstan voisin, pour un volume de 0,4 millions de tonnes en 2011. Ces importations sont toutefois contraintes par des moyens budgétaires limités. Depuis 2013 le pays teste également l'achat de pétrole depuis le champ de Kyanly au Turkménistan. Un autre facteur de ces crises est l'état des raffineries de Boukhara, Ferghana et Altaaryk, qui représentent une capacité cumulative de 11,12 millions tonnes de pétrole brut mais qui ne fonctionnent qu’à une fraction de ces capacités en raison de la baisse de l’extraction interne. Par ailleurs, deux de ces raffineries datent de l’ère soviétique et ne sont plus tout à fait adaptées au brut ouzbek, puisqu’elles avaient été construites pour raffiner du brut venu de Sibérie (Omsk).

Pourtant, la hausse de la consommation est susceptible de se poursuivre à l'avenir. Selon le centre de recherches économiques de l'Ouzbékistan, le nombre de voitures en circulation dans le pays devrait doubler d’ici 2025 et atteindra 132 voitures pour 1000 habitants (pour 67 voitures aujourd'hui). La production de pétrole en Ouzbékistan va très probablement continuer à subir des difficultés alors que les compagnies pétrolières quittent le pays l'une après l’autre : Petronas en 2013, Tethys Petroleum en 2014, partis sans avoir trouvé de pétrole sur les territoires de leurs concessions.

Evolution pétrole UZ

 

Mettre fin à l’indépendance énergétique pour résoudre les crises d’approvisionnement ?

Une solution possible à ce problème de pénuries serait d’accroitre les importations de produits bruts et raffinés depuis les pays voisins. Cette solution a été écartée jusqu’à présent, puisqu'elle pèserait trop sur le budget, déjà maigre, de l'État. La récente augmentation des prix à la pompe de 20%, la première depuis le 1er août 2011, témoigne de ces soucis budgétaires. En effet, elle fait suite à l’autorisation  pour certaines stations de vendre le pétrole à des prix dérégulés (2500 soums/litre contre 1670 soums/litre de prix réglementaire) pendant la période de déficit. Le budget de l'État se trouve ainsi allégé de ces subventions intenables. 

Cela montre que l’Ouzbékistan essaie d’alléger son budget en renonçant aux régulations de prix pour certaines catégories de biens considérées comme peu prioritaires. Grâce aux épargnes ainsi réalisées, le gouvernement espère payer les dettes de salaires aux fonctionnaires, financer les obligations envers les investisseurs et servir les besoins de sa population toujours croissante (30 millions d’habitants – la plus nombreuse d’Asie Centrale), tout cela sans trop compromettre le régime au pouvoir ni la mainmise sur une économie largement clientéliste. A choisir, une augmentation des prix du pétrole semble préférable à des fonctionnaires privés de salaires : de vieilles habitudes soviétiques qui semblent avoir subsisté.

Cette hausse des importations va pourtant à l'encontre de la politique étrangère de l’Ouzbékistan, qui louvoie entre plusieurs puissances régionales sans rester dans la zone d’influence de l’une ou de l’autre. L'indépendance avait ainsi été suivie d'un rapprochement avec la Russie, puis avec les États-Unis, jusqu'aux événements d'Andijan en 2005. La coopération plus étroite avec la Russie qui s'en est suivie jusqu'en 2008 s’est terminée sur une normalisation des relations avec les États-Unis. Ces dernières années, le vecteur chinois est également à remarquer. Ainsi, à la différence des voisins kazakh, tadjik et kirghiz et à l’instar des Turkmènes, mais en moindre degré, le régime ouzbek tient à son indépendance énergétique pour ne pas subir de pressions politiques extérieures.  

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Retour vers l’URSS ?

Ce 10 janvier 2014,  le prix du pétrole Ai-80, le plus fréquemment utilisé dans le pays, a ainsi été fixé à 2005 soums/litre. Même si cela peut s'avérer efficace à court terme,  soit jusqu’aux prochains déficits, cette décision ne résout pas le problème à long terme. D'autres mesures, plus radicales, seraient nécessaires.

Une approche possible serait de graduellement libéraliser le marché du pétrole et d’augmenter les importations, soit ce que le gouvernement tente de faire. Une autre solution serait de prendre exemple sur le Kirghizstan et le Kazakhstan et d’attirer des compagnies russes, les seules à pouvoir offrir un réseau proche et fonctionnel grâce aux infrastructures soviétiques reliées à la raffinerie d’Omsk. C’est d’autant plus possible que Lukoil et Gazprom sont déjà très actifs dans le pays en exploration/production. La tendance de la baisse de la production interne accompagnée de l'augmentation de la consommation laisse apparaître la menace d'une crise majeure. La question est ouverte : les Ouzbeks finiront-ils par se vendre aux Russes, comme leurs voisins ? Si non, comme au Turkménistan voisin, la Chine aura peut-être un rôle important à jouer dans le maintien d'une stratégie semi-isolationniste.

La rédaction

Sources :

http://www.eia.gov/countries/cab.cfm?fips=UZ

http://www.worldbulletin.net/?aType=haber&ArticleID=116944

http://www.ung.uz/business/fergana_npz

http://www.profi-forex.org/novosti-mira/novosti-sng/uzbekistan/entry1008185829.html

http://www.thefreelibrary.com/UZBEKISTAN+-+The+Oil+Refining+%26+Petrochemical+Sectors+In+Uzbekistan.-a0186836211

http://www.eia.gov/countries/country-data.cfm?fips=UZ#pet

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