Nozigul Djuraeva

Portrait d’une agricultrice ouzbèke de 20 ans qui défie les clichés ambiants

A 20 ans seulement, Nozigul Djuraeva est propriétaire d’une ferme de 50 hectares et, le moment venu, ce sera elle qui choisira son mari. Portrait d’une femme rurale pas comme les autres.

Novastan reprend et traduit ici un article publié initialement par Center 1.

La ferme est située à 15 minutes en voiture de Boukhara. Elle dépend du district de Kogon et fait figure de modèle dans la région.

Au total, elle compte 50 hectares de terres arables et un terrain attenant bien entretenu. Mais son atout principal est sa propriétaire, Nozigul Juraeva. En effet, c’est la plus jeune agricultrice du pays.

« Très souvent, on me demande s’il n’est pas difficile pour une fille de faire un tel travail. Je pense qu’au contraire, c’est difficile de ne pas faire son travail. Je gère une ferme entière, une équipe. J’ai une famille, une maison, des machines, une voiture, 50 hectares de terrain. Je n’ai pas le temps de réfléchir à ce qui est difficile ou ne l’est pas. J’aime ce que je fais », confie Nozigul.

La succession

Nozigul a appris à aimer la terre dès l’enfance. Elle aidait son père et son grand-père à s’occuper du jardin et à cultiver un petit bout de terrain appartenant à sa famille.

Nozigul et Buron Djuraev

Lorsque son père, Buron Djuraev, a décidé en 2005 de devenir agriculteur, Nozigul avait 8 ans. A l’époque, personne ne se doutait que 10 ans plus tard, elle prendrait sa suite.

« J’ai trois enfants, seulement des filles, raconte Buron Djuraev. Nozigul est celle du milieu, et au départ, c’est ma fille aînée, Dildorakhon, qui a repris la ferme. Puis elle s’est mariée, a eu un enfant, et n’a plus été en mesure de s’occuper de la ferme. »

A un conseil de famille, la question du sort de la ferme a été soulevée. Et Buron Djuraev s’est montré catégorique.

« Si vous vous mariez toutes et quittez la maison, peut-être vaudrait-il mieux vendre la ferme ? Nous pouvons acheter un appartement en ville, je deviendrai taxiste. J’ai une bonne retraite qui nous suffit, à votre mère et moi », a alors dit Buron.

C’était un moment important pour Nozigul, 18 ans à ce moment-là. Elle promet alors de reprendre la ferme. Tous les membres de la famille approuvent sa décision, et comme le veut la tradition, une maison est construite à côté de celle des parents pour la fille aînée et son mari.

« Il aide aussi, bien qu’il travaille en ville. Maintenant, je suis sûr que cette terre ne se transformera jamais en steppe. Elle reviendra à nos petits-enfants et arrière-petits-enfants. Ils récolteront les fruits que nous plantons aujourd’hui », assure Buron.

Avec ou sans mari

Nombreuses sont celles, dans le pays, qui brisent les stéréotypes. Malgré l’idée encore répandue dans la société ouzbèke, que la femme doit se soumettre à l’homme, l’égalité entre les sexes progresse chez certains.

« Mon futur époux devra accepter de vivre ici avec moi, parce que je ne laisserai pas tomber la ferme. S’il n’y connait rien, nous lui apprendrons, nous lui trouverons un travail dans ses cordes. Il y a beaucoup de choses à faire. Sinon, autant vivre sans mari », dit Nozigul.

Il y a vraiment beaucoup de travail à la ferme : 26 hectares de coton, un jardin d’un hectare, un hectare de mûriers avec des vers à soie et un étang de 5 000 alevins. Il y a aussi 17 hectares où sont cultivés alternativement du riz et d’autres céréales.

Les ruches de la ferme de Nozigul

La ferme possède ses propres ruches, de gros et petits bovins, quelques volailles. Les autorisations ont été obtenues pour l’ouverture d’un atelier d’entretien automobile et de fabrication de portes et de fenêtres en plastique.

Une équipe de 8 personnes aide aux travaux agricoles. Parfois, ils sont plus nombreux, cela dépend des saisons. Le père de Nozigul est son bras droit, il lui donne des conseils mais c’est elle qui prend les décisions seule.

A 18 ans, on ne la prenait pas au sérieux

En Ouzbékistan, les terres appartiennent à l’Etat, et les fermiers peuvent les cultiver à certaines conditions. Par conséquent, les autorités locales exercent un contrôle strict sur les activités agricoles. Il faut obtenir leur accord pour chaque décision.

Nozigul a pris la tête de la ferme en 2015, alors qu’elle avait 18 ans. D’après Buron, les représentants des autorités locales avaient du mal à prendre au sérieux une jeune fille, à discuter des questions importantes avec elle, et on lui avait fortement déconseillé de léguer la ferme à sa fille.

« Mais tout a radicalement changé lorsque le nouveau président s’est adressé à la jeunesse. Juste après, Nozigul a commencé à être invitée partout, à participer à toutes les réunions, à servir d’exemple. D’ici peu, ma fille sera la meilleure fermière du pays », assure Buron Juraev.

Des nouvelles technologies trop onéreuses pour les fermiers

Nozigul est diplômée de l’université de pédagogie et d’industrie légère de Boukhara, spécialité administration informatique. Elle voudrait installer un jour des caméras de vidéosurveillance sur tout le territoire de la ferme, ce qui lui permettrait de surveiller ses terres depuis son ordinateur en temps réel

Mais pour le moment, beaucoup de fermiers ouzbeks n’ont pas les moyens d’utiliser de telles technologies.

« Nous ne pouvons pas prendre de tels risques. Si une année, les récoltes sont mauvaises, nous ne pourrons pas rembourser le prêt. Si nous ne remboursons pas le prêt, nous n’obtiendrons pas le suivant. Par conséquent, si une année, nous travaillons à perte, nous serons obligés de vendre la ferme. Si ces technologies étaient abordables, nous les utiliserions volontiers », explique Nozigul.

Maintenant, elle apprend à conduire. Bientôt, elle sera au volant de la voiture familiale. Elle a toujours l’envie de poursuivre ses études. Mais pour le moment, c’est peut-être le seul luxe qu’elle ne peut pas se permettre.

« Je suis vraiment impatiente que le système change dans notre pays pour que les jeunes gens comme moi qui veulent étudier tout en continuant à travailler puissent le faire », espère la jeune agricultrice.

Traduit du russe par Alexia Choffat

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Nozigul Djuraeva dans ses champs
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Nozigul et son père Buron sur les terres de leur ferme dans la région de Boukhara
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Les ruches de Nozigul
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