Gourbangouly Berdimouhamedov

Première visite d’État du nouveau président ouzbek au Turkménistan

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Chavkat Mirzioïev a été accueilli en grande pompe lundi 6 mars à Achgabat, capitale du Turkménistan, pour sa première visite officielle à l’étranger depuis qu’il a été élu à la tête de l’Ouzbékistan en décembre dernier. Après des rumeurs envoyant le président ouzbek pour sa première visite à l’étranger en Russie puis au Kazakhstan, c’est finalement le Turkménistan qui a été choisi, démontrant ainsi l’importance que veut accorder Chavkat Mirzioïev à  la politique régionale, notamment vis à vis de l’Afghanistan.

C’était une visite inattendue. Lundi 6 mars, le nouveau président ouzbek Chavkat Mirzioïev  s’est entretenu en tête à tête avec son homologue turkmène, Gourbangouly Berdimouhamedov, au sujet de la coopération entre leurs pays. Le président turkmène s’est félicité que le nouveau leader ouzbek ait choisit le Turkménistan pour première visite officielle, soulignant que les deux pays ont « une seule et même histoire, une seule et même culture, tradition et habitude ». 

Le Turkménistan lui a ensuite fait cadeau d’un étalon de la race turkmène Akhal-Téké et a inauguré un monument en l’honneur d’Islam Karimov, décédé en septembre 2016, puis le président ouzbek est également allé déposer des fleurs au mausolée du premier président turkmène Saparmourat Niazov. Un geste qui souligne les similarités entre les parcours des deux pays les plus autoritaires de la région et donnant également des indices sur l’orientation politique du régime ouzbek, qui tend plus vers le Turkménistan que vers le modèle kazakh.

Une destination inattendue

Le choix du Turkménistan arrive comme une première visite à l’étranger  surprise du nouveau président ouzbek. Jusqu’à samedi dernier, des sites d’information tels que Sputnik Ouzbékistan annonçaient en effet que Mirzioïev avait choisi de se rendre au Kazakhstan. Avant cela, c’était à Moscou qu’il devait effectuer sa première visite officielle, ce qui aurait expliqué que Vladimir Poutine ne se soit pas arrêté en Ouzbékistan lors de sa récente tournée diplomatique en Asie centrale.

Ce changement de destination s’inscrit pourtant dans la continuité de la politique extérieure de l’Ouzbékistan, qui depuis longtemps cherche à diminuer les influences étrangères dans le pays, par exemple en refusant de rejoindre l’Union économique eurasiatique (dont le Turkménistan n’est pas membre non plus). Comme le note Andrei Kazantsev, directeur de l’Institut d’études internationales de l’université MGIMO à Moscou, Tachkent ne veut « pas être trop proche de l’une des grandes puissances, [c’est-à-dire] les Etats-Unis, la Chine ou la Russie » et met donc l’accent sur « le développement des relations avec ses voisins », afin de pas entrer dans un nouveau « Grand jeu ».

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L’expert ajoute qu’une des promesses électorales de Chavkat Mirzioïev était d’améliorer les relations avec ses voisins. Choisir le Turkménistan plutôt que la Russie ou la Chine est donc un moyen pour le nouveau président ouzbek de remplir ses engagements.

En effet, comme l’a souligné le chef de l’Etat ouzbek lors de sa visite au Turkménistan et rapporté par le communiqué officiel turkmène, « le Turkménistan était et reste pour l’Ouzbékistan le partenaire stratégique dans la région. Et c’est loin d’être un hasard que la première visite à l’étranger au plus haut niveau après l’élection du président de la République d’Ouzébkistan en décembre de l’année passée soit au Turkménistan. Ce fait met une fois de plus en évidence les principales priorités de la politique étrangère de l’Ouzbékistan (…). »

Le journaliste Rafael Sattarov note également la portée symbolique de cette rencontre en soulignant les ressemblances entre les deux hommes : s’il s’agit de la première visite d’État de Chavkat Mirzioïev depuis son élection, c’est aussi la première fois que Berdimouhamedov accueille un visiteur haut-placé depuis le début de son troisième mandat, en février dernier. Tous deux ont accédé à leurs fonction après le décès du premier président de leur pays, Islam Karimov en Ouzbékistan et Saparmourat Niazov au Turkménistan.

Mirzioiev, Berdimouhamedov et cheval

Le président turkmène Gourbangouly Berdimouhamedov a offert un étalon à Chavkat Mirzioïev, son homologue ouzbek.

Cependant, ce changement de dernière minute (la visite au Turkménistan a été annoncée 4 jours auparavant seulement) par rapport aux annonces précédentes semble démontrer une fois de plus les dissonances au sein de l’élite ouzbèke sur les grandes réformes à mener. Comme l’évoque l’agence Reuters, le récentes reculades sur le premier vol Douchanbé – Tachkent annulé au dernier moment et avant cela le report jusqu’en 2021 de la fin des visas de tourisme annoncée par le président Mirzioïev suite à son élection en novembre 2016, participe de cette même logique de tensions au sein des élites ayant succédé à Islam Karimov.

Le leader turkmène, a remarqué–comme le rapporte l’agence de presse officielle turkmène–que « c’est la première visite d’Etat du président Chavkat Mirzioïev au Turkménistan en qualité de président de la République d’Ouzbékistan. Ainsi cette rencontre possède un caractère particulier et donnera aux relations bilatérale une forte impulsion de qualité ».

La sécurité, la stabilité et l’Afghanistan et quelques accords économiques

Comme l’annonce le site du gouvernement turkmène, les deux présidents ont signé de nouveaux accords entre leurs États dans tous les domaines, sans plus de précisions. Et entre plusieurs accords économiques de coopérations entre régions ouzbèkes et turkmènes, quelques contrats ont été signés, d’achat par le Turkménistan de tracteurs pour les récoltes de coton, de ciment et d’engrais.

Les deux présidents ont également souligné l’importance de la stabilité et de la coopération pour la sécurité en Asie centrale, et leur entière coopération en matière de lutte contre « le terrorisme et les idéologies radicales ».

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Selon le communiqué turkmène, la question afghane a été spécialement abordée. Les présidents ont fustigé « la contre-productivité et l’absence de toutes initiatives pour régler le conflit par la force », favorisant ouvertement le dialogue et une solution politique. Cette déclaration va en effet dans le sens d’une plus grande inclusion des Taliban dans la politique afghane, alors que l’administration Trump semble encore hésiter entre renforcer sa présence et quitter le pays.

Vers une plus grande coopération entre les deux berges de l’Amou-Daria

Le développement des transports est un autre aspect crucial de cette rencontre. Les deux chefs d’État ont inauguré deux ponts sur l’Amou-Daria, fleuve qui traverse l’Asie centrale et marque la frontière entre l’Ouzbékistan et le Turkménistan, ce qui devrait faciliter le transport de marchandises d’Asie du Sud et du Sud-Est vers le Moyen-Orient et l’Europe. Les deux présidents ont d’abord inauguré un pont sur lequel ils ont été les premiers passagers du train qui reliera désormais les deux pays, puis ensuite un pont destiné aux automobiles. Selon le leader ouzbek ces ponts « sont un pas de plus vers la reconstruction à l’époque moderne de la grande route de la soie ».

Pont sur l'Amou-Daria

Le nouveau pont ferroviaire inauguré par les deux présidents

Cela s’inscrit dans une volonté de développement de l’infrastructure afin de mieux relier les systèmes de transport centrasiatiques à ceux du reste du monde. Le premier pas a été fait dès 2011 avec la signature d’un accord en vue de la création d’un couloir de transport allant de l’Asie centrale au Moyen-Orient (Ouzbékistan – Turkménistan – Iran – Oman). Par le Turkménistan, l’Ouzbékistan pourrait alors avoir un accès à la mer Caspienne et donc une voie de transport vers la Russie et le reste de la CEI, mais aussi vers le golfe Persique.

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Le Turkménistan reste néanmoins l’un des pays les plus fermés du monde. En effet, il est officiellement complètement neutre depuis 1995, . Luca Anceschi, professeur d’études centrasiatiques à l’Université de Glasgow, note que cette politique de neutralité permet au Turkménistan de « rester en marge de la communauté internationale » et de « s’assurer que les pressions extérieures pour la libéralisation politique et pour les droits humains n’aient jamais pu influer sur le Turkménistan ».  De plus, le pays limite la liberté de mouvement de ses citoyens et de ses visiteurs, qui doivent être accompagnés d’un guide, à moins d’être en transit et de ne passer que quelques jours sur le territoire. Le gouvernement contrôle également l’accès à l’information : selon la NGO Amnesty International, il n’existe « aucun organe indépendant » et Internet est « surveillé et limité ».

Il faut noter qu’une seule phrase du communiqué officiel turkmène concernant la visite d’État du président ouzbek a mentionné la volonté des deux côtés de tout faire pour subvenir au besoin des minorités turkmènes et ouzbèkes de chacun des deux États, alors qu’elles sont souvent mise de côté dans leur construction nationale, comme le raconte un ancien haut fonctionnaire dans les colonnes du média d’opposition Alternative News Turkmenistan (ANT).  Au Turkménistan, les Ouzbeks représentent pourtant approximativement 10% de la population, et environ 150 000 Turkmènes vivent dans les zones frontalières de l’Ouzbékistan.

Valentine Baldassari
Rédactrice en chef adjointe de Novastan

Violette Lagleize
Traductrice pour Novastan

Rencontre entre les présidents Chavkat Mirzioïev et Gourbangouly Berdimouhamedov.Gouvernement turkmène
Le président turkmène Gourbangouly Berdimouhamedov a offert un étalon à Chavkat Mirzioïev, son homologue ouzbek.Turkmenistan.gov
Le nouveau pont inauguré par les deux présidentsuza.uz
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