Chavkat Mirzioïev Parlement Ouzbékistan Président

Qui est Chavkat Mirzioïev, le nouveau président de l’Ouzbékistan?

Le 5 décembre 2016, Chavkat Mirzioïev a été élu sans surprise président de la République d’Ouzbékistan. Novastan fait le point sur un homme qui sera le premier à gouverner le pays après Islam Karimov, qui avait présidé à l’indépendance du pays et aux 25 ans qui ont suivi.

Il est très difficile en Ouzbékistan de trouver des sources fiables concernant le passé des hommes politiques. Islam Karimov, dont la vie a toujours été présentée par une courte biographie officielle sans aspérités, a fait l’objet de nombreuses spéculations concernant ses origines et sa vie avant de devenir un élément clé du système d’Etat soviétique en Ouzbékistan.

Lire aussi sur Novastan : Islam Karimov : un orphelin devenu « père de la Nation »

Chavkat Miromonovitch Mirzioïev s’inscrit dans cette même tradition, ce qui en dit long sur la continuité dans la manière de faire de la politique. Sa biographie officielle n’est parue que très récemment, au cours de la campagne présidentielle, mais son objectivité est discutable puisqu’il s’agit avant tout de le présenter comme un successeur crédible à Islam Karimov. Il est malgré tout possible de dresser un portrait partiel du nouveau chef de l’Etat en croisant les sources.

Une origine débattue

Le lieu de naissance même de Chavkat Miromonovitch Mirzioïev est sujet à débat. Selon sa biographie officielle, l’homme est né le 24 juillet 1957 dans la région de Djizak, d’un père médecin, et est de nationalité ouzbèke. La précision est importante car, en Ouzbékistan comme ailleurs en Asie centrale, « nationalité » et « citoyenneté » sont deux concepts différents. Alors que le second qualifie l’appartenance à un pays, le premier précise l’origine ethnique.

Le média indépendant tadjik Asia-Plus remet justement en cause la nationalité du président. Celui-ci serait né sur le territoire de la République Socialiste du Tadjikistan, dans un village nommé Ahtan qui se situe aujourd’hui au Tadjikistan, selon l’enquête d’un journaliste d’Asia-Plus, confirmée par d’autres. Les habitants locaux affirment ainsi que la famille Mirzioïev est originaire de la région, bien qu’ayant émigré en Ouzbékistan dans les années 1920 avant de revenir la génération suivante.

Cette possibilité n’est pas à exclure, puisque ces évènements ont eu lieu du temps de l’URSS, alors que Tadjikistan et Ouzbékistan appartenaient au même pays. Cela pose cependant la question de la nationalité de Mirzioïev. La population d’Ahtan est majoritairement ouzbèke, mais certains pensent que le président serait en réalité ethniquement tadjik. Cependant ce débat sur l’origine ethnique de Mirzioïev est très superficiel dans une région – celui de la vallée du Ferghana – où les ethnicités sont mêlées depuis plusieurs siècles, identités qui sont devenues plus conflictuelles avec les indépendances des années 1990.

De gouverneur à Premier ministre

Il est diplômé en 1981 de l’Institut d’ingénierie de l’irrigation et de mécanisation agricole de Tachkent, avant de travailler dans cet institut en tant que chercheur et professeur, puis vice-recteur. Il rentre en politique dès 1990, date à laquelle il est élu député du Conseil Suprême de la République.

Impliqué d’abord dans la politique locale, il devient hokim (gouverneur) d’un district de la ville de Tachkent de 1992 à 1996, puis jusqu’en 2001 hokim de la région de Djizak, et finalement de la région de Samarcande. Parallèlement, il est député de l’Oliy Majlis, la chambre basse du Parlement, à partir de 1995.

Islam Karimov le nomme Premier ministre de la République d’Ouzbékistan en 2003, et le Parlement lui renouvelle sa confiance après les élections présidentielles de 2005, 2010 et 2015. A ce poste, il a notamment été responsable de la récolte du coton, perpétuant ainsi le système établit par les russes puis les soviétiques et poursuivi depuis l’indépendance imposant aux gouverneurs d’assurer des quotas de production.

Cette récolte mobilise ainsi chaque année des millions de citoyens s’apparentant selon les organisations de défense des droits de l’homme à du travail forcé. Human Rights Watch, dans son rapport de 2015, explique ainsi que des professeurs, des médecins, des fonctionnaires et des employés du secteur privé se sont vu obligés de participer à la récolte sous peine de perdre leur emploi.

Chavkat Mirzioïev est décrit par Daniil Kislov, rédacteur en chef du journal d’opposition extrêmement critique Fergana News, comme proche d’Islam Karimov dans le caractère, à savoir sévère et dur. Il est également accusé par ses détracteurs d’être un homme violent. En tant que gouverneur de Djizak, il aurait selon des témoins frappé un fermier qui se plaignait du manque de ressources dans la région. Il aurait également fait patienter plusieurs chefs de fermes collectives pendant plusieurs heures dans un lac gelé après qu’ils aient échoué à remplir leurs obligations de récolte du coton. Des informations à prendre avec précaution, mais qui décrivent une violence indissociable de la politique en Ouzbékistan.

Chavkat Mirzioïev, héritier de l’ère Karimov

Régime karimovien oblige, Mirzioïev est resté un personnage extrêmement discret malgré son rôle de premier plan dans le système administratif ouzbek. Islam Karimov s’arrangeait en effet pour que personne ne puisse lui faire de l’ombre, et Mirzioïev s’est toujours gardé d’inquiéter le président à ce sujet. Selon un câble diplomatique américain de 2008 divulgué par WikiLeaks, il aurait même donné l’instruction aux médias de ne jamais le montrer à la télévision, pensant « que Karimov devient jaloux lorsque les médias montrent d’autres personnalités de haut niveau ».

Preuve de cette discrétion, la famille de Chavkat Mirzioïev est restée parfaitement hors des projecteurs et n’a été décrite pour la première fois que dans la biographie officielle. Le président est ainsi marié à une ingénieure, du nom de Z.M. Khochimova, actuellement femme au foyer, et père de deux filles et un garçon. La famille présidentielle n’a été photographiée publiquement pour la première fois que le jour de l’élection présidentielle, le 4 décembre.

Chavkat Mirzioïev Famille Ouzbékistan Président Asie centrale

Après sa nomination en tant que président provisoire, Mirzioïev a immédiatement mis en avant la nécessité de la continuité avec les politiques de son prédécesseur : « C’est notre devoir sacré de poursuivre l’héritage politique du chef de notre nation ». Tout au long de la campagne présidentielle, le président provisoire – tout comme les trois autres candidats par ailleurs – ont surtout accentué le besoin de continuité et de stabilité. Cela ne l’a pas empêché de chercher à se démarquer de son prédécesseur sur plusieurs points. Le président a par exemple ouvert une plate-forme en ligne sur laquelle les citoyens peuvent exposer leurs problèmes, dans un signe de rapprochement avec le peuple impensable sous l’ère Karimov. Une pratique qui a ensuite été étendue à l’ensemble des administrations publiques et des ministères.

Lire aussi sur Novastan : Un nouvel espoir pour l’Ouzbékistan ?

Un président annoncé

Lors de la période de flou ouverte fin août par l’hospitalisation puis la mort d’Islam Karimov, la question de la succession a conduit à de nombreuses spéculations. Le « père de la nation » s’était en effet bien gardé de désigner un héritier, de peur de donner le sentiment de se préparer à quitter le pouvoir.

Lire aussi sur Novastan : Chavkat Mirzioïev devient président (provisoire) de l’Ouzbékistan

Pourtant, la succession s’est déroulée de manière très fluide. Le président du Sénat, qui doit selon la Constitution assurer l’intérim en cas de vacance du pouvoir, a rapidement laissé sa place à Chavkat Mirzioïev qui, dès lors, s’est imposé comme le successeur annoncé de Karimov dont l’élection ne faisait guère de doute. Sa position de président provisoire lui a en effet permis, en 3 mois, de se forger une véritable image de chef d’état et de s’offrir une visibilité bien supérieure aux trois autres candidats à l’élection.

Lire aussi sur Novastan : Elections présidentielles ouzbèkes : retour sur 3 mois de transition

Quels chantiers pour le président élu ?

Les chantiers qui attendent le nouveau président sur le plan économique sont vastes. Selon les prévisions du Fond Monétaire International, la croissance du pays devrait se limiter à 5% en 2016, le taux le plus faible depuis 10 ans. La récession en Russie a fortement impactée l’Ouzbékistan puisque des millions d’Ouzbeks y travaillent, et l’économie nationale dépend énormément des économies renvoyées dans le pays. Celui-ci souffre d’une inflation galopante, cachée par le refus du gouvernement de dévaluer le Sum, ce qui a conduit à une rupture entre un taux de change officiel de 3000 soum pour un dollar et un taux de change au marché noir qui s’élève aujourd’hui à près de 7000 soum pour un dollar. Un taux officieux qui ne cesse d’augmenter à grande vitesse depuis le début de l’année.

Mirzioïev a axé sa campagne principalement sur l’économie, comme en témoigne d’ailleurs sa biographie officielle qui glorifie son travail pour l’amélioration des structures productives des régions dont il a été gouverneur, et du pays dans son ensemble en tant que Premier ministre. Ses promesses électorales sont principalement orientées sur ce thème, et le président a annoncé fin novembre sa volonté d’organiser une réforme fiscale de grande ampleur. Celle-ci vise principalement à libéraliser le cours du soum afin de l’aligner avec les taux internationaux et ainsi de mettre un terme au double taux de change.

Concernant les relations internationales, Chavkat Mirzioïev est généralement perçu comme pro-russe, plus que son prédécesseur Islam Karimov. Cependant, les experts ne prévoient pas une inflexion majeure de la diplomatie ouzbèke dans ses relations avec Moscou. Pour Arkadi Dubnov, la relation avec Moscou se renforcera sûrement « mais cela ne signifie pas une entrée dans l’Organisation du traité de sécurité collective ou dans l’Union économique eurasiatique ».

Lire aussi sur Novastan: L’Asie centrale, terre d’organisations régionales concurrentes?

Chavkat Mirzioïev a cependant montré les signes d’une volonté de rapprochement avec les pays voisins, principalement le Kirghizstan et le Tadjikistan avec qui, pour des questions de partage des ressources hydrauliques et de différends frontaliers, les relations sont au plus bas depuis des années. Depuis l’arrivée du Premier ministre au pouvoir, des déclarations d’intention et des visites de délégations entre ces pays préfigurent peut être une normalisation, mais les obstacles à surmonter demeurent nombreux.

Lire aussi sur Novastan : Frontière kirghize-ouzbèke : vers l’ouverture ? et Transition en Ouzbékistan et rapprochement avec le Tadjikistan

A l’épreuve de la réalité

Chavkat Mirzioïev a été élu président de la République d’Ouzbékistan le 4 décembre avec 88.61% des suffrages exprimés. C’est la fin de la phase de communication qui a inévitablement entourée une campagne présidentielle dont l’enjeu majeur était, pour l’ancien Premier ministre, de construire son image de successeur crédible à Islam Karimov.

Lire aussi sur Novastan: Elections présidentielles ouzbèkes: Chavkat Mirzioïev élu à 88.91% des suffrages

Reste à voir maintenant ce qui, dans le discours de Mirzioïev, relevait de la séduction électorale et dans quelles mesures il infléchira les grandes lignes de la politique de son prédécesseur. Les incertitudes restent nombreuses quant à la pérennité d’un système entièrement forgé autour de la personnalité d’un Islam Karimov qui aura régné en maître absolu pendant 25 ans, au point que le système ouzbek est souvent décrit comme sclérosé.

Bertrand Gouarné
Rédacteur en chef adjoint de Novastan.org

Chavkat Mirzioïev, ici en septembre dernier, se rendra au Kazakhstan pour sa deuxième visite officielle.
Gov.uz
La famille du président ouzbek Chavkat Mirzioïev
Kloop
Partager avec
Commentaires
  • Merci de cet article clair et renseigné. Après l’attentat de NY d’octobre 2017, les USA vont plus que jamais devoir coopérer avec un pays allié de la Russie et les services de renseignement russes, alors que les médias américains sont en pleine paranoïa antirusse promue par les Démocrates et les néoconservateurs anti-Trump.

    1 novembre 2017

Ecrire un commentaire

Captcha *