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Un an après la mort d’Islam Karimov, l’Ouzbékistan redémarre

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Avec la mort d’Islam Karimov le 2 septembre 2016, les observateurs sur l’Ouzbékistan s’attendaient à tout : entre les batailles agitées sur les réseaux sociaux et les pronostics des différents commentateurs, un sentiment général d’anxiété dominait. Personne n’aurait alors pu prédire ce qui s’est réellement passé.  

Novastan reprend ici un article initialement publié sur Gazeta.uz.

Le 2 septembre 2016, l’Ouzbékistan perdait son premier président, Islam Karimov. L’homme, au pouvoir depuis 1989, était le seul homme politique majeur que les Ouzbeks connaissaient. Un an après, les célébrations de l’indépendance ont donné au journaliste Nikita Makarenko l’occasion de résumer l’année écoulée.

Après ce 1er septembre, chacun perçoit cette fête différemment : pour certains c’est une date importante et particulière, pour d’autres il s’agit simplement d’un jour férié ordinaire.

La fin des « grands-pères soviétiques »

Pour Nikita Makarenko, ce jour représente le symbole de l’effondrement logique de l’Union soviétique. C’est une piqûre de rappel annuelle pour ne pas oublier qu’un pouvoir totalitaire mène toujours une société dans l’impasse. C’est une fête pour se rappeler que les « méchants » ont perdu et les « gentils » ont gagné. Et ce sera toujours ainsi.

Le journaliste de Gazeta se souvient encore très bien de la musique du lac des cygnes à la télévision, même s’il n’avait que trois ans à l’époque. Cette musique était habituellement diffusée lorsqu’un dirigeant soviétique décédait. Mais en 1991, elle cachait le coup d’Etat contre Mikhaïl Gorbatchev.

«  Et qui est notre président alors ? Gorbatchev ? », avait-il demandé à son grand-père. « Je n’en sais rien », avait-il répondu. Cette génération a grandi dans une tout autre réalité géopolitique, où le « grand-père » Lénine n’était plus qu’un personnage assez drôle dans les anciens manuels scolaires soviétiques.

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Vieille dame Tachkent

Une époque révolue

Une nouvelle époque commençait. Les billets du soum, la monnaie ouzbèke, se sont succédé à une vitesse folle, les Ouzbeks se sont mis à vendre leurs affaires aux marchés aux puces, les émigrants arrivaient en masse… Nikita Makarenko est entré à l’école de musique après avoir dû apprendre par cœur l’hymne de l’Ouzbékistan.

Il devait le chanter à chaque cours de musique. Jusqu’à la fin de sa scolarité, il le chantait aussi à chaque pause. L’idée de l’indépendance nationale a commencé à être enseignée à l’école. Une matière étrange, que ne comprenaient pas même les enseignants.

Quelques signes de cette époque : les embouteillages que personne ne tente de détourner, la décision d’abattre tous les arbres de la place centrale de Tachkent, la capitale du pays -à présent moins dangereuse la nuit mais triste le jour-, l’achat de dollars sur le marché devenu aussi banal que celui d’herbes ou de figues, l’amitié des peuples dorénavant slogan des extrémistes.

Un nouveau point de départ

Dans son article, le journaliste ouzbek se pose une question rhétorique : « Vous allez certainement demander : « Et où se trouve donc la liste de toutes nos victoires et de toutes nos réalisations ? » Il n’y en aura pas ». Pour le journaliste, durant toutes ces années, on n’a écrit que du bien de ce temps-là. Mais la roue a tourné et maintenant, les Ouzbeks ont envie de peindre cette époque sous d’autres couleurs. « On trouve encore beaucoup de spécialistes de l’éloge chez nous. Ce qu’il nous manque, ce sont surtout des gens honnêtes et intransigeants », affirme Nikita Makarenko.

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En 2016, de manière totalement inattendue, cette époque a pris fin, avec la mort d’Islam Karimov et son remplacement, en décembre 2016, par Chavkat Mirzioïev. Pour Nikita Makarenko, la signification de la fête a quelque peu changé et est aujourd’hui un nouveau point de départ.

Des premières fois à la chaîne pour les Ouzbeks

« Une longue hibernation a brusquement pris fin. Mais le printemps n’a pas encore repris tous ses droits. Malgré tout, nous voyons déjà les premières jeunes pousses percer à travers la neige qui fond, et, à certains endroits, même à travers l’asphalte », décrit le journaliste.

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Et de mentionner les premières fois que les Ouzbeks ont vécu durant l’année écoulée : « Le premier magasin à accepter les paiements par carte bleue.  Waouh. La première fois que le journal télévisé a été retransmis en direct à la télévision. Fantastique. Le premier train à aller à Almaty (capitale économique du Kazakhstan, ndlr). Le premier avion pour Douchanbé (la capitale du Tadjikistan). Joie. L’obligation pour les fonctionnaires de déclarer leurs revenus. Impossible. La possibilité de retirer de l‘argent liquide aux distributeurs. Incroyable. La première personne à acheter le premier dollar à la banque. »

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tachkent karimov statue

Apprendre à marcher de nouveau

Pour le journaliste, tout se passe comme si les Ouzbeks apprenaient à marcher de nouveau. Le flux d’information a quintuplé. Lorsque les internautes ouvrent leur navigateur le matin, ils « s’y noient totalement ».

Les gouvernements se sont succédé à la vitesse de la lumière. « Aujourd’hui, il est clair que la question de la main-d’œuvre qualifiée est d’une actualité brûlante. C’est d’elle que dépendra le succès de toutes les autres réformes », décrit Nikita Makarenko.

Qui regrettent qu’encore aujourd’hui les étudiants à l’université y entre par des moyens détournés. « Ceux remplis d’enthousiasme sont renvoyés chez eux pendant que ceux qui sont pistonnés peuvent grimper le haut de l’échelle sociale, et tout cela tire la société et le pays vers le bas. Parce qu’avec des cadres pistonnés, on ne peut que dégrader et non réformer le pays », lance-t-il.

« Nous voulons aussi prendre part à la discussion »

Nikita Makarenko note que de nombreuses bonnes idées et bons projets viennent d’en haut, mais aussi d’autres moins bons. « A présent, nous voulons aussi prendre part à la discussion et, parfois même, qu’on nous écoute. C’est en écoutant ces nouvelles idées et ces projets qu’on prend conscience du problème », affirme-t-il.

Et le journaliste d’imaginer que l’Ouzbékistan tout entier soit réuni dans une mahalla. Ce nom est donné, notamment en Ouzbékistan, à une forme d’organisation sociale spécifique : une communauté établie le plus souvent dans un quartier, auto-administrée par ses habitants, où les liens sociaux et de solidarités sont forts. C’est une référence très souvent utilisée dans les médias pour renvoyer à un modèle de société idéale.

« La roue s’est mise à tourner »

« Un canal circule à travers la mahalla, et en amont se trouve une vieille roue à aubes rouillée, que le temps a rendue friable. Tout  le monde a besoin d’eau pour irriguer, mais la roue marche mal », commence Nikita Makarenko.

« Pendant longtemps, on a essayé de la réparer et de la rafistoler. A un endroit on a essayé de combler un trou, et ailleurs on a tenté d’y ajouter un moteur construit avec les moyens du bord, qui n’a pas marché. Peu de gens ont l’espoir qu’elle puisse de nouveau procurer de l’eau à tous. Quelqu’un a même déjà commencé à détourner tout seul l’eau d’un autre aryk (nom donné aux petits canaux d’irrigation en Asie centrale, ndlr) et quelqu’un d’autre creuse un puit. Beaucoup sont partis vivre dans les mahallas voisines », décrit-il.

« Mais voilà que la roue s’est mise à tourner. Avec grande difficulté : elle grince, elle bouge tout doucement, mais elle fonctionne.  L’eau s’est mise à couler. Certains se réjouissent et se hâtent de planter des concombres et du basilique, d’autres se méfient et ne peuvent pas croire que cela va durer longtemps.

Maintenant il s’agit de prendre soin de cette roue afin qu’elle tourne plus vite. Remplacer les aubes, installer un moteur importé, bétonner les canaux.  Il faut mettre en jambe nos ingénieurs et les envoyer en stage à l’étranger. Que tout le monde aide à tourner cette roue en utilisant ses mains si c’est nécessaire. Ne fermons pas les yeux si quelqu’un vole des pièces de rechange. C’est essentiel pour que la roue ne s’arrête pas. Alors notre mahalla fleurira comme jamais auparavant », décrit le journaliste.

Nikita Makarenko

Traduit du russe par Chloé Déchelette

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L’Ouzbékistan repart de l’avant avec son nouveau président, Chavkat Mirzioïev.
Gazeta.uz
Une vieille dame a pris ses quartiers sur les marches menant à une mosquée de la vieille ville de Tachkent (Ouzbékistan).
Etienne Combier
Une statue à l’effigie d’Islam Karimov a été érigée à Tachkent.
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