Un Nouvel an pas comme les autres en Ouzbékistan

C’est le premier Nouvel an du nouveau président Chavkat Mirzioïev. A cette occasion, les codes habituels de cette fête sous son prédécesseur Islam Karimov, ont été largement chamboulés.

Accompagné depuis son élection d’un flux d’annonces plus fracassantes les unes que les autres comme l’annonce de la fin des visas pour les touristes, ou celle d’une régularisation du double taux de change à venir, le passage à l’année 2017 marque symboliquement le style de Chavkat Mirzioïev.

Pour la première fois depuis l’indépendance, le président ouzbek s’est adressé directement aux citoyens à la télévision pour leur souhaiter une bonne année 2017, quelques minutes avant minuit. Ce discours a rompu de façon remarquée par les médias ouzbeks avec la tradition sous Islam Karimov, décédé le 2 septembre dernier, qui voulait qu’un présentateur anonyme lise les vœux du président.

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Chavkat Mirzioïev, qui a placé l’année 2017 sous le signe de « l’intérêt de l’humain qui doit passer avant tout », s’est adressé en russe puis en ouzbek avec en fond le Sénat et un sapin – non décoré – précédé d’une musique de Nouvel an au son de cloches.

Un symbole de renouveau

Le symbole est fort, puisqu’Islam Karimov restait en retrait des célébrations de cette fête populaire hérité de l’URSS. Une fête souvent critiquée pour son caractère « occidental » et non conforme avec les traditions et religion en Asie centrale, comme le montre le vandalisme à l’encontre des sapins publics dans le sud du Kirghizstan. Le Nouvel an était mis de côté officiellement au profit de fêtes ayant plus de couleurs locales, comme le nouvel an perse Noorouz, fêté en mars.

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Le nouveau président a également envoyé des cadeaux à tous les enfants des orphelinats ouzbeks à l’approche du Nouvel an. Le 2 janvier a été décrété jour férié en Ouzbékistan par décret présidentiel. Enfin, la capitale, selon de nombreux commentaires et témoignages locaux, n’a jamais été aussi décorée de lumières et sapins pour le nouvel an que cette année, comme le rapporte un reportage photo du média ouzbèke gazeta.uz.

Des réformes multiples

Plus largement, la période précédant le Nouvel an a été extrêmement riche en annonces présidentielles. Depuis son élection le 4 décembre dernier, Chavkat Mirzioïev a placé le tourisme comme prioritaire pour l’économie ouzbèke. L’annonce de la fin des visas pour les touristes de 27 pays a clairement marqué la volonté de réforme de l’Ouzbékistan, poids lourd du tourisme dans la région.

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De plus, un débat officiel relayé par gazeta.uz semble aborder même les questions délicates et est relayé par la presse contrôlée par les autorités. De la rénovation des monuments historiques ouzbeks perdant leurs attributs internationaux – comme la menace de perdre le statut de patrimoine de l’humanité décerné par l’UNESCO pour la ville de Shakhrisyabz en juin dernier – jusqu’à la question de l’enregistrement quotidien des touristes aux autorités, en passant par l’état des toilettes publiques, rien ne semble épargné.

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Un nouveau souffle régional…

Les relations internationales au niveau de l’Asie centrale sont la marque la plus forte du nouveau président depuis son arrivée au pouvoir par intérim en septembre dernier. Les relations avec le Tadjikistan sont celles qui se sont réchauffées le plus, avec de multiples visites des deux parties et le rétablissement des vols direct entre les deux capitales. Le vice-premier ministre et ancien poids lourd du système d’Islam Karimov, Rustam Azimov, est même allé rencontrer le président tadjik Emomalii Rahmon à Douchanbé le 27 décembre dernier.

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Le Kirghizstan, autre pays avec lequel les tensions n’ont cessé de se réchauffer, a signé plusieurs accords avec le gouvernement de Chavkat Mirzioïev pour régler la question de la délimitation conflictuelle des frontières entre les deux pays. Le président kirghiz Almazbek Atambaïev est allé se recueillir sur la tombe de Karimov à Samarcande le 24 décembre dernier.

Le président kirghiz, Almazbek Atambaïev (à gauche) s'est particulièrement rapproché de son homologue ouzbek, Chavkat Mirzioïev (à droite).

Le chef de l’Etat kirghiz a même appelé Chavkat Mirzioïev son « frère », comme le rapporte le média kirghiz Akipress, illustrant les bonnes relations qu’entretiennent désormais les deux chefs d’Etats et les deux pays.

… autant politique qu’historique

Le Kazakhstan, rival de l’Ouzbékistan dans la course au leadership régional, a également fait l’objet de nombreuses visites officielles par diverses délégations ouzbèkes, annonçant également la volonté de Tachkent de trouver une solution à la délimitation des frontières entre les deux plus grands pays d’Asie centrale.

Enfin, le Turkménistan devient également plus proche de l’Ouzbékistan avec l’ouverture annoncée par le président turkmène Gourbanguly Berdimouhammedov, début 2017 d’un pont reliant les deux pays au-dessus de l’Amou-Daria.

Alors que sous Islam Karimov, l’Ouzbékistan accumulait les conflits latents avec ses voisins, refusant de même négocier sur les frontières, Chavkat Mirzioïev a rebattu largement les cartes en quelques mois et semble incliné à poursuivre sur cette lancé pour consolider sa stature internationale, comme un faiseur de paix et garant de la stabilité dans la région. Une stratégie éprouvée dans une région où le risque de déstabilisation est sans cesse mis en avant par les grandes puissances.

Accès aux médias étrangers et « année du dialogue »

Le 30 décembre dernier, Eurasianet a relevé que les sites web de grands sites d’information sur l’Ouzbékistan comme la BBC (en ouzbek), le site indépendant Fergana.ru ou le service ouzbek de RFE/RL, Ozodlik n’étaient plus bloqués dans le pays.

De plus les sites web d’organisation de défense des droits de l’Homme, comme Human Rights Watch et Amnesty International ont également été débloqués et sont maintenant accessibles en Ouzbékistan.

Plus étonnant encore, les sites des organisations d’opposition du mouvement populaire d’Ouzbékistan et le site eltuz.uz  ont été rendu accessibles. Une nouvelle accueillie avec scepticisme par Eurasianet (également débloqué par les autorités ouzbèkes), mais qui témoigne d’une volonté de montrer un nouveau visage, et peut-être de libérer un peu une des presses les plus contrôlée au monde.

Liberté de la presse : l’Asie centrale dans le bas du classement

En plaçant l’année 2017 sous le signe du « dialogue avec le peuple », Chavkat Mirzioïev, pourrait avoir l’occasion de libéraliser un peu la presse. Si les articles annonçant l’importance des médias de masses dans cette année du dialogue sont nombreux dans les médias officiels, les résultats concrets prendront certainement du temps, et avec un objectif qui ne sera certainement pas la libéralisation totale de la parole critique.

En attendant, pour dialoguer avec le peuple, Chavkat Mirzioïev continue d’étendre la possibilité pour les citoyens ouzbeks d’adresser leurs plaintes directement au président à travers – durant la campagne un site internet – et maintenant des services administratifs dans toutes les villes du pays. Ce service semble avoir été un succès selon les autorités avec plusieurs centaines de milliers de plaintes adressées au président.

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Réforme, changement et réalité

L’optimisme face à cette posture de réformateur du nouveau président reste très contenu après des années de contrôle très strict des libertés publiques. Chavkat Mirzioïev semble malgré tout multiplier les signes à l’attention de la communauté internationale, comme sur le sujet du travail forcé dans les champs de coton, principal critique au régime ouzbek par les organisations internationales, en faisant enfermer plusieurs responsables de la collecte du coton pour avoir forcé des gens à ramasser le coton.

Ces réformes semblent avant tout avoir pour but de construire à Chavkat Mirzioïev une stature de président et une certaine adhésion populaire – avec des réformes comportant des mesures très populaires qui passent sur l’augmentation des aides sociales.

Cependant, Mirzioïev se glisse également dans les habits d’Islam Karimov en faisant tourner les chaises du pouvoir en sa faveur. Il a ainsi remplacé la quasi-totalité des ‘Akims’ (maire-gouverneur) des régions et de la capitale, ainsi que plusieurs membres du gouvernement, dont un nouveau Premier ministre, Abdulo Aripov, un proche du nouveau président.

La nouvelle année semble s’ouvrir sur des changements en perspective pour l’Ouzbékistan, et difficile de prévoir quels seront les plus importants.

La Rédaction

Le président ouzbek, Chavkat Mirzioïev, a présenté ses voeux face caméra, une première pour l’Ouzbékistan indépendant.
Capture d'écran O'zbekiston
Le président kirghiz, Almazbek Atambaïev (à gauche) s’est particulièrement rapproché de son homologue ouzbek, Chavkat Mirzioïev (à droite).
Service de presse du gouvernement ouzbek
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