Un bazar dans la région de Samarcande en Ouzbékistan. Symbole de l'activité économique du pays.

Vers un « capitalisme sauvage » en Ouzbékistan ?

Selon l’ancien conseiller du président ouzbek Vladimir Paramonov, l’économie ouzbèke n’est pas en bonne santé. Mauvaise gestion et idéologie néo-libérale mènent au développement d’un « capitalisme sauvage », avec l’émergence d’oligarques et de conséquences connues dans l’espace post-soviétique.

Novastan reprend et traduit un éditorial initialement publié par le média ouzbek en ligne, Anhor.uz.

Vladimir Paramonov est le fondateur et directeur du groupe analytique « Eurasie centrale », docteur en sciences politiques et ancien conseiller du Président de la République d’Ouzbékistan sur la politique socio-économique. Il est également l’ancien responsable du Centre d’études du système de l’école d’études supérieures d’analyse stratégique et le pronostic de l’Ouzbékistan ainsi que l’ancien chef de l’Institut de stratégique et interrégionale.

Vladimir Paramonov a réalisé des études auprès du Président de l’Ouzbékistan Islam Karimov et est l’auteur de huit livres, de dizaines de rapports et de centaines d’articles sur l’économie, la politique et la sécurité dans les pays d’Asie centrale.

Novastan a traduit et édité légèrement son éditorial.

Le développement du capitalisme se prolonge en Ouzbékistan : la fin des services sociaux

« Tout d’abord, il faut rappeler à tous ceux qui ont oublié ou n’ont pas compris ceci : bienvenue dans le monde du capitalisme, ce monde dans lequel nous (tous les pays de l’ex-URSS) avons été catapultés en 1991 et qui continue de se prolonger, surtout en Ouzbékistan. Qu’est-ce que cela signifie en termes d’économie ? Une tendance constante à la baisse dans l’ensemble des subventions sociales, des privilèges et des avantages obtenus au cours du développement du socialisme.

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Concrètement, c’est l’augmentation progressive de l’âge de la retraite et les pensions qui se réduisent par rapport aux prix réels (corrigés de l’inflation). Il s’agit également d’une réduction de l’accès à l’enseignement gratuit à tous les stades : de l’enseignement préscolaire à l’enseignement supérieur. Il s’agit en fait de la transformation de l’éducation en service, même si, en réalité, l’éducation doit être un bien social, c’est-à-dire qu’elle doit être gratuite ! C’est une baisse de la qualité de l’éducation de masse. Il s’agit d’une réduction de l’accès aux soins médicaux gratuits, ainsi que d’une détérioration de sa qualité. C’est la transformation de la médecine elle-même en un service de plus en plus coûteux.

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Autrement dit, l’évolution qui caractérise l’économie ouzbèke est celle de la loi du marché, qui se réduit de manière primitive à éliminer tous les coûts inutiles – c’est-à-dire surtout les dépenses sociales – afin de maximiser les profits. Tout cela est observé dans d’autres pays post-soviétiques, pas seulement en Ouzbékistan. La Russie nous donne un exemple très clair de tout cela… Sauf que l’Ouzbékistan a retenu plus longtemps les avantages sociaux. Cependant, il ne semble aujourd’hui plus y avoir aucun désir de maintenir et de développer ces avantages sociaux qui sont aussi une ressource pour le pays.

L’idéologie néo-libérale venue de l’extérieur : une facilité bien pratique pour les fonctionnaires ouzbeks

Aujourd’hui dans les travaux des ministères et départements administratifs qui gèrent l’économie ouzbèke, l’approche néo-libérale n’a jamais été aussi répandue. A mon sens, c’est une approche extrêmement dangereuse. En suivant la logique néo-libérale pour réformer l’économie et apporter des solutions aux problèmes rencontrés par celle-ci, vous pouvez faire beaucoup d’erreurs et créer encore plus de problèmes.

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Par exemple, cette approche néo-libérale semble prouver une faisabilité économique pour augmenter l’âge de la retraite, augmenter les frais pour les services publics, augmenter les impôts dans l’ensemble pour réduire le coût de la vie, et finalement limiter l’accès à de nombreux biens sociaux … Et en général la tentation est grande de déplacer toute la sphère sociale des épaules de l’État vers le secteur privé, vers les entreprises et vers un peu n’importe qui. La justification de telles démarches est simple : parce qu’il semblerait que les temps sont durs, il faut souffrir un peu des réformes après tout, et surtout « laisser le marché tout ajuster lui-même ». Ces étapes sont dictées par l’expérience internationale présumée et fondée sur des soi-disant recherches, ainsi que des conseils de différents économistes étrangers de bonne réputation (principalement d’orientation néo-libérale), et les institutions financières internationales. On nous donne même de l’argent (à crédit bien sûr) pour réaliser ce type de réformes.

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À la suite de telles formations idéologiques, les fonctionnaires deviennent très étroits d’esprits et idéologiques. Ils ne voient pas, et ne veulent pas voir, l’interconnexion étroite de la sphère économique avec la sphère sociale, politique et sécuritaire. En outre, dans une telle situation, le système de gestion économique repose sur la « main invisible du marché », proposée ou imposée de l’extérieur, plutôt que sur eux-mêmes et leur capacité intellectuelle et sur l’État et la société. Un tel système de gestion de l’économie ne produit rien d’important, pas de stratégies analytiques et scientifiquement fondées, pas de concepts de développement. Les ressources intellectuelles de l’État et de la société ne sont pas mobilisées à ces fins.

 L’Ouzbékistan a besoin de grands projets économiques

Troisièmement, l’approche étroitement nationale prévaut dans le système de gestion économique et les approches régionales et mondiales sont extrêmement faibles. Notre système économique dans son ensemble est orienté soit vers les projets nationaux (y compris les investissements étrangers dans le pays) et le développement du marché intérieur, soit la promotion des produits ouzbeks sur les marchés étrangers.

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Toutefois, l’Ouzbékistan a besoin de grands projets économiques susceptibles d’accompagner toute l’économie, de renforcer la sécurité ainsi que la sphère sociale et de préserver la stabilité politique. Autrement dit, nous avons besoin de projets économiques moteurs qui influenceraient de manière positive tous les principaux domaines. Mais de tels projets à l’intérieur du pays, en particulier dans une économie à petite échelle comme celle de l’Ouzbékistan, sont très difficiles à identifier et encore plus difficiles à lancer. En fait, pour la plupart, ces projets ne peuvent être qu’inter-étatiques, liés à la coopération inter-étatique, régionale et inter-régionale, à la coopération internationale et à l’intégration.

Un quartier traditionnel de Tachkent sur fond de grues. Symbole du boom de la construction que connait l'Ouzbékistan depuis deux ans.

À cet égard, l’Ouzbékistan devrait certainement pousser à une coopération prioritaire avec de grands, et géographiquement proches, partenaires économiques : la Russie, la Chine, et, bien sûr, les autres pays d’Asie centrale, l’Afghanistan (dans le cas de soutien à leurs efforts par l’occident, qui est un des principaux donateurs en Afghanistan).

Un manque de personnels bien formés ? Non, simplement de mauvais chefs

A mon avis, en général il y a un problème central en Ouzbékistan, c’est le problème du personnel, de la qualité des ressources humaines. Il devrait être clair que des cadres mal formés, moins professionnels et moins éduqués prennent des décisions hors de la réalité et du bon sens, qui ne feront que créer des problèmes mais ne les résoudront jamais. Il y a une explication toute faite qui est utilisée en Ouzbékistan pour ce problème : il existerait une pénurie de cadres professionnels bien formés dans le pays. Il me semble que cette thèse n’est pas exacte : le personnel professionnel est toujours là, mais vous devez être en mesure de les voir, de les mettre au travail et surtout d’organiser le travail conformément aux qualités de ce personnel. C’est-à-dire qu’en premier lieu, il faut des bons gestionnaires aux postes de direction qui comprendraient tout cela. Cependant, très souvent, il est plus facile pour un haut fonctionnaire d’embaucher un proche, ou du moins une personne loyale, fidèle jusqu’au fanatisme, ce qui mène à une gestion souvent désastreuse.

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En conséquence, nous appliquons largement le slogan erroné selon lequel « même un cuisinier peut gérer l’État ». Non, ce n’est pas possible, pas un cuisinier, pas un étudiant, pas même un diplômé universitaire récent, comme on a pu le voir l’année passée avec des nominations impensables de jeunes à des postes cruciaux de l’Etat ouzbek. Peu importe combien il peut être intelligent… Bien que je sois d’accord qu’il faille rajeunir les effectifs, il faut le faire avec beaucoup de soin et laisser les jeunes monter les marches de l’administration peu à peu sans catapulter quelqu’un qui n’a jamais travaillé à un poste de direction avec beaucoup de pouvoir.

Quelles solutions pour l’économie ouzbèke ?

Premièrement, nous devons décider honnêtement quel pays nous voulons construire : allons-nous nous confronter au « capitalisme sauvage », à l’émergence des oligarques et à ses conséquences connues ? Si oui, nous devons nous préparer aux tensions sociales et politiques, à l’accroissement de la pauvreté, du chômage et du nombre de partisans de l’islam politique.

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Notre économie devrait-elle être socialement orientée ? Pour moi c’est une certitude. L’article 2 de la Constitution de la République d’Ouzbékistan nous rappelle que « l’État exprime la volonté du peuple et sert ses intérêts ». Par conséquent, suivons cela en menant des études de système, y compris en surveillant constamment l’opinion publique. Il est clair que les gens veulent la justice, une distribution honnête des revenus, l’accès aux biens sociaux et les libertés civiles. Augmenter les revenus, améliorer le bien-être social et donner aux gens une plus grande liberté.

Les trois cigognes, symbole de l'Etat ouzbek indépendant, sur la place de l'indépendance (mutaqilik) à Tachkent.

La nécessité de raviver les structures de recherche en Ouzbékistan

Les activités et les décisions des ministères et départements économiques de l’Etat devraient s’appuyer sur le fonctionnement et les propositions de structures de recherche, scientifiques et analytiques de l’Ouzbékistan. Il est extrêmement important de développer un système d’éducation interdisciplinaire pour les sciences économiques et d’autres sciences, en utilisant les meilleurs exemples de l’expérience soviétique, nationale et étrangère. A cet égard, l’expérience de la Chine, qui essaye de combiner le socialisme et le capitalisme, a déjà réussi à imprégner l’approche soviétique de la gestion de l’économie, et aussi de l’Occident.

À ce stade, l’Ouzbékistan, devrait développer des conseils auprès des institutions, à savoir inclure des groupes de conseillers menés par des personnes ayant une expérience précieuse dans la gestion et l’organisation de la recherche (et, peu importe l’âge de ces personnes). Entre autres choses, cela devrait constituer un obstacle important aux erreurs, notamment aux erreurs de calcul des « cadres de la croissance » actuels.

Simultanément, il est nécessaire de s’engager dans la préparation de nouveaux cadres et la reconversion des anciens cadres. Des connaissances de base et de nouvelles fonctions pour ce personnel peuvent leur permettre de participer régulièrement à des projets de recherche interdisciplinaires. En d’autres termes, le principe de l’éducation par la participation à la recherche devrait fonctionner.

En résumé, le plus important pour moi c’est la question du plan institutionnel et organisationnel : qui devrait faire cela et comment ? En Ouzbékistan, il n’y a pas eu et il n’y a pas un seul centre de recherche ou institut interdisciplinaire ! Les tâches de création de telles structures ont été seulement déclarées et, en fait, aucun des centres / instituts existants n’a jamais abordé la pleine mise en œuvre des principes de l’interdisciplinarité.

Il ne faut pas seulement créer de plus en plus de nouveaux centres : les mêmes « centres de soutien aux stratégies », « centres d’innovation », « centres de promotion des investissements », « centres touristiques », etc. Tout cela est bien beau, mais il n’y a toujours pas de centres de recherche multidisciplinaire ayant les moyens et fonctionnant avant tout pour faire de la recherche et non du lobyying. Ce n’est que la recherche indépendante et ouverte qui permettra à l’Ouzbékistan d’avoir un moteur à sa croissance économique.

Traduit du russe par la rédaction

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