Montagnes ouïghoures

Bughda Abdullah, le passé et l’avenir des âmes

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Bughda Abdullah est une des figures phares de la poésie ouïghoure contemporaine. Novastan vous présente son œuvre dans cet article tiré du sixième numéro la revue trimestrielle spécialisée sur la région ouïghoure Regard sur les Ouïghour-e-s.

Bughda Abdullah est un des représentants imminents de la nouvelle littérature ouïghoure. Né à Lanzhou en 1942, il est originaire d’Yéngisar dans la préfecture de Kachgar. Il a terminé l’école primaire, le collège et le lycée à Ürümtchi, puis a été reçu à l’Université du Xinjiang pour faire une licence en lettres ouïghoures de 1960 à 1965.

Bughda Abdullah est entré dans le monde de la poésie à l’âge de 13 ans, et a publié plusieurs recueils de poèmes, parmi lesquels Bourgeons printaniers, La Voile, Le Songe des grenades, Le fort des filles, et Le Lance-pierre. Ses œuvres poétiques ont été traduites non seulement en chinois, mais aussi en russe, kazakh et ouzbek. Elles ont pu être appréciées par un lectorat multiple grâce à leur diffusion dans des journaux publiés dans toutes ces langues.

Un poète reconnu à linternational

Les œuvres de Bughda Abdullah, utilisées dans les livres scolaires — de l’école primaire aux universités de la région ouïghoure — sont tenues en haute estime. Grâce à cette reconnaissance, il a fait partie de la délégation chinoise qui a rendu visite au Pakistan en mai 1988, et son nom se trouve également dans le deuxième tome de l’Encyclopédie de la littérature de Chine.

La poésie lyrique de Bughda Abdullah a la même élégance structurale que la poésie classique ouïghoure ; en même temps, sa création poétique possède des attributs marqués par l’époque contemporaine.  Le poète, en se concentrant sur la poésie lyrique, exalte ses thèmes chers, à savoir la nature et l’amour.

La lune

Ô Lune – fille solitaire dans la chambre du Ciel
Sans compagnon depuis la Création
Et avec le désir de balade nocturne
Un soupir se pousse, connu de personne

Dans cet exemple, le poète entrelace avec une habileté exceptionnelle le lyrisme de la nature avec le lyrisme de l’amour pour exprimer un désir d’errance étrange et dissimulé.

Morceau de bravoure

 Le Lance-pierre, poème épique mariant la forme traditionnelle de la poésie avec la forme moderne, est considéré comme la preuve de  l’accomplissement poétique de Bughda Abdullah.

« Le poète ne se contente ni de relater les légendes du passé appartenant au bassin de Tarim, au désert de Teklimakan et à la Route de la soie, analyse le critique littéraire Abdusalam Abdushükür Noh dans son éditorial « Le Lance-pierre – le passé des âmes », ni de parler des mythes de l’époque moderne ; il rejette le faux sens de mission, sanctifiée par la poétique traditionnelle, et, en donnant au sentiment poétique une intellectualité philosophique, il va au-delà de la compréhension de lobjet et du sujet daprès un seul critère, pour exprimer à laide dimages poétiques multidimensionnelles la place de son peuple dans lhistoire, le monde spirituel de la nation ouïghoure, la contribution qua apporté ce peuple à la civilisation humaine ainsi que le destin et les luttes du peuple même. »

 Shen Wei, célèbre poète chinois, a également loué ce poème. « Le Lance-pierre est pour moi un poème rempli de sentiments et d’émotions et doté dune formidable force dimagination. », affirme-t-il. « Du thème central qui porte sur la vie et la terre natale émanent les soucis sur lhistoire, la foi, lamour et la procréation. »

Lance-pierre

Du Qaraqorum à l’Idiqut,
Des palais royaux, aux temples.
La statue en or, et la lanterne doré,
Pour les connaisseurs, sont la vérité,
Pour les autres, ce sont des légendes.

L’Orkhon coule de loin, très loin,
Le Tarim baigne maintenant notre quotidien.
Tangritagh est une vertèbre géante
Tout comme la mère veillant sur le berceau

Lorsqu’il prend des plaisirs sans fin,
De délices de la langue maternelle.
Le cerveau comme les nuages des mers,
Rayonne de la joie de l’enfant rieur

C’est Mahmoud sur le cheval blanc,
Il fait le tour des pays, des clans.
Les mots naissent de la plume,
Leur sens ne sont ni abstraits, ni confus.

Yusuf lie le « bonheur » au « savoir»,
Tel un visionnaire
Un long tapis rouge s’étend sous ses pieds,
Au centre d’un tourbillon de lumières dorées

Dans cet extrait, le poète fait fusionner dans sa création poétique les lieux symboliques de la région Ouïghoure et les personnages mythiques ouïghours pour expliciter de façon complète sa propre culture ethnique ainsi que le caractère et la psychologie culturels du peuple de cette géographie.

« La poésie lyrique de Bughda Abdullah tire son origine des événements de la vie quotidienne, de lhistoire, de la mythologie et des thèmes culturels folkloriques et profite simultanément de la forme dexpression artistique des poésies traditionnelles et modernistes ; et, en réunissant l’émotion et la raison, ainsi que lidentité de soi et la conscience culturelle de lhumanité, le poète a rendu possible lenquête sur le destin esthétique de la poétique nouvelle. », remarque à ce sujet le chercheur littéraire Abdusalam Abdushükür Noh dans son article « Le soi de Bughda Abdullah »

« On constate que le poète Bugha Abdullah accorde dans son œuvre poétique une importance spéciale à la description des sujets ethno-culturels et aux fouilles des couches spirituelles et psychiques de sa propre ethnie à travers cette description », explique-t-il.  « Le plus remarquable, cest qu’à force d’écrire sur ces sujets, le poète est arrivé à obtenir une expérience précise dans l’exploration de la forme et du contenu poétiques. »

Lyrisme et tradition

Bughda Abdullah a basé sa création poétique sur le genre lyrique. Or, lors d’une conversation avec Ghalip Muhemmet Qarluq, le poète a déclaré que la véritable poésie lyrique n’a pas besoin d’embellissement. Il a également fait référence à la faiblesse de la poésie ouïghoure contemporaine en disant que les poètes d’aujourd’hui ignorent la poésie classique ; selon lui, bien que les thèmes de la poésie classique ne conviennent pas à l’exigence d’aujourd’hui, il faut toujours en conserver la forme et la structure.

De plus, Bughda Abdullah affirme qu’il est nécessaire pour les poètes de renforcer leur relation avec le peuple et d’entrer dans la vie des gens ordinaires ; le vrai poète, pour lui, se trouve au sein du peuple et de la vie sociale même.

Bughda Abdullah, considéré comme un poète lyrique contemporain, est pourtant un poète conservateur voué tant à la forme poétique traditionnelle qu’au modèle traditionnel de pensée poétique. Par rapport aux théories du post-modernisme, qui exigent une expression poétique libre et embellie des sentiments intimes, des caractéristiques psychiques et des idées philosophiques de l’homme, et qui encourage l’individualité par rapport à la collectivité, la poésie de Bughda Abdullah fait du peuple, de la culture ethnique, de la mythologie et de l’amour de sa propre ethnie ses thèmes essentiels, tel un funambule entre passé, présent et futur.

Ehsan Ismail 

Vue des montagnes à Ürümtchi, dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang. Asian Development Bank
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