Chimengul Awut

Chimengul Awut, poète ouïghoure

Cet article est inspiré de celui écrit par Gulnare Awtowa, chercheuse à l'Institut Oriental Suleymenov du Kazakhstan.

Née en 1973 à Khashghar, la poète Chimengul Awut est considérée comme l'une des étoiles montantes de la poésie moderne ouïghoure. C'est à partir de la fin de ses études en littérature qu'elle commença à publier ses recueils : « Bourgeon de la rancune » et « Pétale de pierre ». En 2004, elle fut reconnue comme l'une des dix plus grandes auteures féminines par le premier « Colloque de la Littérature Féminine » de la Région Ouïghoure. Au même moment, son « Le Chemin sans retour » a reçu le Prix littéraire Tulpar, considéré comme l’une des distinctions les plus importantes de la littérature ouïghoure.

Ses œuvres sont publiées en Chine mais également dans tous les pays turcophones de l'Asie Centrale. Tous les extraits présentés ci-dessous sont tirés du recueil « La Mer Ouïghoure », paru en 2011 à Almaty.

Chimengul Awut est l’une des représentantes du courant moderniste au  Xinjiang. Prônant un nouvel art poétique dégagé de l'académisme, les jeunes écrivain-e-s et poètes se sont rapidement emparé-e-s de ce courant venu des pays occidentaux. Mouvement littéraire hispano-américain de la fin du XIXe siècle, inspiré par les parnassiens et les symbolistes, le modernisme donne une nouvelle orientation à la poésie et à la prose. Il prône en effet une esthétique débarrassée du pathos et du prosaïsme qui encadraient l'art poétique. Concrètement, ils et elles adoptent le vers libre, plus apte à reproduire le langage naturel, manient métaphores et lexiques précieux pour créer des nouveaux rythmes et formes poétiques. Un demi-siècle plus tard, ce courant est arrivé dans la région Ouïghoure, introduit d’abord par Muhemmed Baghrash, Memetimin Hoshur ou encore Tohti Ayup. Décriée par les adeptes du classicisme, la jeune génération fut néanmoins encouragée dans sa démarche littéraire par son public.

Chimengul Awut puise une partie importante de son inspiration des traditions et de l'histoire ouïghoures. C'est aux figures des grandes femmes qu'elle s'adresse, dépassant les limites du temps et de l'espace. « Nuzugum » et « Rizwangul » en sont des exemples parfaits. Figure de l'héroïsme ouïghour, Nuzugum est une jeune fille, réelle, habitant Kashgar. Nuzugum refusa de se marier à un haut fonctionnaire chinois. Ce dernier essaya d'abuser d'elle, elle s'enfuit alors à travers les marais. Son prétendant, en rage, la fit poursuivre par ses soldats. Lorsque l'un des deux soldats la rattrapa elle se défendit avec son poignard puis retourna la lame contre elle. Nuzugum est l'incarnation pour tou-te-s les ouïghour-e-s du courage et de l'intégrité. Son corps restera à jamais intact et est le symbole de la lutte à mort, pour se sauver et protéger le destin de tout un peuple.

Nuzugum !

Quand j'ai crié ton nom,

Les roseaux ont frémi,

Les épines sciaient mes pieds,

Tu es venue à moi,

Tu m'as confié ton poignard,

Nos cheveux déchaînés,

Nos robes déchirées,

Lambeaux flottant au vent,

Nos yeux fixaient l'avenir.

Rizwalgul, infirmière de l'armée ouïghoure, reçut une balle dans la tête lors d'une bataille alors qu'elle soignait un soldat blessé. Elle représente la bravoure et la loyauté:          

Rizwalgul,

Si tu as traversé le sang,

Je traverse la vie.

Si tu tenais le drapeau

Je retiens les larmes au fond de ma gorge

Chimengul Awut laisse des espaces entre les éléments du poème afin de donner libre cours à l'imagination des lecteurs et des lectrices. Les différents régimes de réalité sont mélangés : dans « Amour », la pensée, le rêve et la vie sont subtilement annexés:

La flamme de l'ivresse brûle intensément

La justice poignarde mon cœur

Alors que la patience se fane

Apparaît au loin et en sanglots, l'amour.

Chimengul Awut

Chimengul Awut s'inspire également des dastans, genre très important dans la littérature ouïghoure. Les dastans sont des mythes populaires transmis oralement de génération en génération. Ils décrivent les aventures des héros (ou héroïnes) de guerre, la révolution ou des histoires d'amour classiques. Ils sont connus par toutes et tous. Les dastans sont constitués de proses pour les parties narratives et de poèmes pour les dialogues/monologues. L’un d’entre eux, « De l'autre côté de la rivière », a remporté le prix littéraire Xantengri, grand prix littéraire ouïghour. Ainsi Chimengul Awut se réapproprie les personnages des dastans traditionnels, symboles d'amour absolu, dont notamment l'histoire de Perhat-Shérin, un couple séparé à jamais par les manipulations d'un puissant roi éperdument amoureux de Shérin.

Dans mon rêve, je suis entrée dans le jardin avec précaution,

Perhat a conduit l'eau à travers les montagnes.

J'ai quand même pu cacher ma souffrance,

Gherip[1] ne comprend pas ce qu'a ressenti Tahir[2].

La force de Chimengul réside dans sa capacité à jouer avec les antagonismes: elle alterne le style poétique et la prose, enchevêtre les différents points de vue et marie passé et présent. Ses superpositions reflètent les états d'âme d’une poète partagée entre le chagrin dû aux erreurs commises dans le passé et l'aspiration au bonheur. Les moments de joie ou de douleur, de retrouvailles ou de séparation défilent à travers les vers. C'est-ce qui a construit « Chimenistan », que l'on peut traduire par « Paradis », où on lit :

Le long fleuve coule devant moi avec arrogance,

Je le traverse comme je traverse l'espoir.

Mehtumsula est là, immergée

Des cheveux longs et noirs comme l'histoire.

Mehtumsula est un personnage mythique. Elle vivait avec son grand frère, Chin Tomur Batur  connu pour sa force et ses talents de chasse. Quand il partait à la chasse pendant plusieurs jours, Mehtumsula avait pour consigne de ne pas sortir de la maison. Mais un jour, Mehtumsula s'installa au bord de la rivière pour se coiffer. Ses long cheveux dansèrent sur les flots jusqu'à la cour royale et s'enroulèrent autour de la main du prince. Ce dernier, époustouflé par la beauté de cette chevelure remonta la rivière et tenta de kidnapper Mehtumsula. C'est alors que Chin Tomur Batur arriva et tua le prince et ses guerriers lors du combat.

L'inspiration de Chimengul Awut ne se limite pas à la poésie et aux dastans. La poète, acrobate des sons et des images, s'est également essayée comme parolière pour la chanson et collaboratrice dans le cinéma. La chanson « La pluie », interprétée par Izzet Ilyas, dont elle a écrit les paroles a remporté le concours de la chanson moderne du Xinjiang. Elle a également participé à la production du film « Le destin de l'amour », sorti en mars 2010.

Gulhumar Haitiwaji

Article paru dans Regard sur les ouïghours, numéro 3.

 

 

[1]          Héros d’épopée romantique « Ghérip-Senem », version ouïghoure de Roméo-Juliette

[2]          Héros d’épopée romantique « Tahir-Zohra », version ouïghoure de Roméo-Juliette

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