Ouïghours Je viens du Xinjiang montage Kurbanjan Semet

Je viens du Xinjiang

Kurbanjan Semet est un cameraman ouïghour originaire du Xinjiang, ou région ouïghoure, dans le nord-ouest du pays. A majorité musulmane, ethniquement très différente de la majorité chinoise, la région ouïghoure est victime de persécutions régulières des autorités chinoises et souffre d’une image de zone dangereuse.  En partenariat avec le journal Regard sur les Ouïghour-e-s, Novastan publie ce texte très personnel de Kurbanjan Semet, qui tente de documenter les combats individuels des Ouïghours pour changer leur situation.  

Le Xinjiang est situé dans l'ouest de la Chine, son territoire représente un sixième de la superficie totale du pays. Vingt millions de personnes y vivent, dont treize ethnies minoritaires, chacune selon ses propres traditions et sa culture. Dans cette contrée, les habitants étant assimilés, une nouvelle civilisation est née de cette cohabitation avec une âme bien différente des autres régions chinoises.

C’est l’un des rares territoires en Chine qui a réussi à garder l’image géographique d’autrefois. Mais, pour la plupart des habitants de la Chine intérieure, le Xinjiang reste mystérieuse et inconnue. Les médias véhiculent à son sujet de nombreux clichés de désert, de pauvreté, mais aussi de fruits succulents, de chants et de danses. Cependant, en réalité, très peu de choses sont connues sur le peuple de cette région. D’autant qu’au cours de ces dernières années, la presse a relayé un petit nombre d'attaques terroristes, une actualité sombre qui a donné une mauvaise image de cette province et terni sa réputation. Cela a fini par instiller la peur dans l’esprit du public lorsqu’on évoque le nom de la région ouïghoure, si bien qu’on évite les autochtones de celle-ci.

Les Ouïghours, ambassadeurs de leur culture en Chine

Les habitants ne se sentent considérés comme des représentants de cette région qu’à partir du moment où ils la quittent, car hors de la région ouïghoure ils deviennent « minoritaires ». En effet, dans  celle-ci, chacun peut être soi-même et vivre sa vie. Mais, lorsque les habitants de la Région partent pour s’installer dans d’autres provinces, ils deviennent automatiquement des représentants de leur ethnie et de la Région, et se mettent ainsi à ressembler à une véritable minorité : un peuple minoritaire qui, à force d’être « spécifique » en ce qui concerne le phénotype, la langue, la manière de vivre et la croyance religieuse, s’attire beaucoup d’ennuis.

Lire aussi sur Novastan : Partage des terres en pays Ouïghour : Dépossession

L’être humain est le produit de la société dans laquelle il vit : d’une part, il est incapable de s’affranchir des contraintes de cette société, d’autre part, il s’engage activement dans le développement de celle-ci. Ce processus pose toujours toutes sortes de problèmes, mais peu de gens en viennent à des extrêmes, la plupart réagit en faisant preuve de solidarité. Il existe des individus originaires de la région ouïghoure qui, en dépit de l’aliénation symbolique que subit leur terre de naissance, n’ont choisi ni la fuite, ni l’extrémisme ; par leur combat individuel, ils continuent d’aimer la vie, d’être fidèles à leur métier et à leur position.

Ehmetjan Ouïghour

Ils peuvent également parvenir à un certain sentiment de réussite, et quelques-uns deviennent même des pionniers dans leur domaine professionnel. Même s’ils demeurent longtemps hors de la région ouïghoure, les individus natifs de celle-ci ne peuvent jamais totalement s’en détacher. L'esprit de cette province leur a laissé une empreinte profonde : il leur a donné un caractère distinct et une expérience unique. La région ouïghoure a également élargi leurs horizons de façon singulière. Chaque habitant est une touche de couleur constitutive de l’image du Xinjiang. Même en la quittant, aucun ne cesse d’y penser et de s'en soucier.

« Je m’appelle Kurbanjan Semet, je suis originaire du Xinjiang et j’ai trente-deux ans »

Je m’appelle Kurbanjan Semet, je suis originaire du Xinjiang et j’ai trente-deux ans. Depuis huit ans, je vis à Pékin. Je suis caméraman pour la Télévision centrale de Chine (China Central Television, dite CCTV) et, en même temps, je travaille comme photographe indépendant. Je viens de la ville de Hotan dans le Xinjiang. Mon père est commerçant de jade depuis trente ans. Ce qu’il nous a inculqué à nous, ses quatre enfants, c’est l’importance de nous instruire et de voyager. Avant 1998, je comprenais à peine le chinois. Alors que j’étais à l’École Normale du District de Bortala, uniquement afin d’apprendre cette langue, j’ai volontairement demandé à être logé avec les étudiants han, la majorité ethnique en Chine.

Lire aussi sur Novastan : La région ouïghoure à l'heure de 'La dernière classe'

Pendant ces études, je me suis acheté comme cadeau d’anniversaire un appareil photo. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la photographie. Au début, je faisais des portraits d’étudiants de l'école. Pendant mes vacances, soit je retournais à Hotan, soit je partais visiter le Xinjiang et photographier différents paysages. Plus tard, j’ai constaté que beaucoup de gens aimaient mes photos, j’ai alors pensé que je devais prendre de meilleures photos pour les montrer autour de moi. Après mes études, mon père a dû quitter la maison de façon soudaine, car son commerce connaissait de graves difficultés. Pendant son absence, qui durera quatre ans, j’ai pris en charge ma famille. Suivant la demande de mon père, je devais envoyer mon petit frère et ma petite sœur à l'école. Pendant cette période, j’ai marchandé du jade, j’ai été vendeur de rue, j’ai vendu des kebabs et je n’ai jamais cessé de chercher mon père. C’est durant cette époque que j’ai rencontré un couple han, Meng Xiaocheng et Li Xiaodong : tous deux réalisaient des films documentaires pour la CCTV et allaient profondément influencer ma future carrière.

Un parrain documentariste

Meng Xiaocheng aimait le jade, je lui donnais donc souvent de belles pierres. Il savait que j’appréciais la photographie, aussi m’apportait-il régulièrement une boîte de pellicules. Nous avions une affection profonde l’un pour l’autre, semblable à celle liant un père et son fils. Quand il a appris la situation de ma famille, il m'a beaucoup aidé. Au bout de quatre ans, mon petit frère et ma petite sœur ont obtenu leur diplôme et sont devenus autonomes. Dans le même temps, j’ai enfin retrouvé mon père, mais dans un état de grande détresse, et l’ai ramené à la maison. Il nous a permis de retrouver confiance en notre famille et en notre existence.

Après lui avoir clairement expliqué tout ce qui nous était arrivé à la maison et au-dehors pendant son absence, je lui ai annoncé que je désirais faire des études de photographie et réaliser des films documentaires. Depuis ce jour je remercie Allah, qu’il bénisse la paix de mon père. J’ai tant d’admiration et de gratitude pour lui qui m’a encouragé à reprendre espoir en la vie, c’est son ouverture d’esprit face à mon choix qui force le plus mon respect. Lorsqu’il m'a laissé partir avec le couple Meng Xiaocheng, il m’a dit : « Traite Monsieur Meng comme tu traites ton père. » C’est ainsi que Meng Xiaocheng est devenu mon parrain.

A travers les films et les photos, un amour pour le Xinjiang

En 2005, j’ai suivi mon parrain et sa femme dans la réalisation du film documentaire Le chant des forêts. Pendant plus d’un an, j’ai vécu et mangé avec eux, et tous deux m’ont profondément impressionné. En 2006, grâce à la recommandation de Meng Xiaocheng, j’ai pu poursuivre mes études à Pékin, à l'Université de communication de Chine. Je n’étais qu’un auditeur libre, mais je tenais beaucoup à cette grande occasion d'apprendre qui a rempli mes journées du matin au soir, tous les jours. Durant cette période, j’étais connu de presque tous les professeurs de l’université, car j’assistais à tous leurs cours, et même, souvent, je me suis rendu plusieurs fois au même cours. Dans une université progressiste, l’origine d’un étudiant ne l’empêche pas de poursuivre ses études. Telle était l'Université de communication de Chine qui a reconnu mes efforts et mes réussites académiques.

Ekber Ouïghour

Pendant le second semestre, qui a lieu en hiver, j’ai organisé un voyage et amené six étudiants han à Qara Tagh, un hameau de Hotan. C’est un des villages les plus difficiles d’accès de la région ouïghoure : il fallait suivre une route à dos d’âne pendant 12 heures pour y parvenir, et il n'y a là-bas ni électricité, ni eau potable. Aucun des mille habitants de Qara Tagh ne parlait ni ne comprenait le chinois, mais mes six camarades se sont très bien entendus avec elles et eux. J’ai alors compris que, parfois, la langue n’est pas une barrière, un sourire peut réduire la distance entre les gens. Mes camarades et moi y avons tourné un film documentaire Qara Tagh Xatirisi (Souvenir de Qara Tagh) basé sur nos expériences. Ce film a remporté des prix dans plusieurs compétitions nationales. Après cela, j’ai exposé mes photographies du Xinjiang à l'Université de Tsinghua, à l'Université de Pékin et à l'Université populaire de Chine. Grâce à ces expositions, beaucoup de personnes en ont appris davantage sur cette région, elles ont pu mieux comprendre les Ouïghours. Qui plus est, mes photographies ont inspiré à nombre de mes amis un amour certain pour le Xinjiang.

En 2009, un changement d’attitude inexpliqué envers la région

Il me semble que le conflit ne naît pas du méfait, mais du malentendu. Depuis, plus de vingt-sept universités chinoises ont fait don de livres au village de Qara Tagh. Un internaute, après avoir vu notre film, a offert à Qara Tagh un générateur solaire, des étudiants d’autres régions de Chine ont envoyé des vêtements, des sacs, etc. C’est inimaginable qu’un an plus tard, un événement comme celui du 5 juillet 2009 soit advenu dans le Xinjiang ! Il semble que tout s’est passé en une nuit. Les gens parlent dorénavant du Xinjiang avec peur. Des amis, qui préparaient alors un voyage dans la région avec impatience, semblent maintenant ne plus vouloir y aller. Je cherche toujours à comprendre la raison de ce changement d’attitude.

En 2009, je suis entré à la CCTV et j’ai travaillé pour l’émission Témoignage en tant que caméraman. Dès lors, je me suis mis à envisager de monter une exposition de photographies à Pékin. En 2011, enfin, mon exposition a vu le jour au Musée national de Pékin sous le titre : Au pied du Mont Kundun : le Magnifique Hotan. Nous avons accueilli plus de quinze mille visiteurs durant les sept jours de l’exposition. Des personnes enthousiastes sont venues la voir tous les jours. Je me souviens d’une dame qui est venue trois jours consécutifs, elle m'avait apporté des leghmen[1] en me disant : « Jeune homme, tu as fait du bon travail ! », j’étais très touché. Je me suis alors mis à penser que, cette fois-ci, mes efforts aideraient les gens à changer de point de vue sur le Xinjiang, mais ce qui s’est passé juste après, à Hotan, a réduit mes espoirs à néant.

L’individu, pièce essentielle pour rectifier les préjugés

J’ai été foudroyé par cet événement déplorable qui semblait rendre tous mes efforts vains. Jusqu'en 2013, le Chant des forêts mis à part, j’ai participé à plusieurs tournages documentaires de grande envergure, y compris les Jeux olympiques de Beijing, Wenchuan : les Survivants après un an, La Route de la Soie : Un voyage réitéré, la deuxième saison du documentaire culinaire La Chine sur le palais, Le monde de la mode, etc. Je crois avoir bien fait mon travail et, pendant ce temps, ces précieuses occasions d'apprendre m’ont conduit à réfléchir.

Nefise Ouïghoure

J’ai filmé beaucoup de beaux paysages, ainsi que les coutumes du Xinjiang. Cependant, j’ai aussi vécu de mauvaises expériences en travaillant sur ces panoramas et ces traditions qui donnent aux gens une bonne image de cette région. L'année dernière, lors de ma visite à New York, j’ai vu un grand nombre d’expositions et j’ai remarqué que ce qui nous touche le plus, ce sont les gens ordinaires et les objets simples, ceux du quotidien. Il arrive souvent qu’un événement entraîne des préjugés entre un groupe d’individus et un autre. Pour rectifier ces préjugés, on ne peut pas s’appuyer uniquement sur des objets typiques censés représenter une culture, il faut aussi quelque chose de plus profond et de plus intime. Les fruits succulents du Xinjiang, les chants et les danses des autochtones n'offrent qu'une apparence fragile et n’attirent les regards qu'un bref instant. En revanche, lorsqu'un membre d’une ethnie se présente comme un représentant de celle-ci, de sa culture traditionnelle, alors cette dernière peut émouvoir autrui.

L’individu n’est pas faible : comme l'effet papillon, un fait individuel peut créer un puissant courant, et c’est de cela dont je dois me préoccuper, c’est à ce propos que je dois me documenter. Si le comportement d’une minorité d’individus suffit pour transformer l’image du groupe dont elle est issue, il s’ensuit logiquement qu'un acte positif effectué par la majorité de ce groupe pourra améliorer sensiblement cette image. Aujourd’hui, les gens les plus capables de changer l’opinion qui prévaut à propos du peuple du Xinjiang, ce sont toutes celles et tous ceux qui sont originaires de cette région et vont travailler en Chine intérieure, et dont je fais partie. Il faut que nous changions notre image avec diligence. Ces idées m'ont fortement encouragé et c’est ainsi que, à la fin de l'année dernière, j’ai commencé à travailler sur le plan de Je viens du Xinjiang.

Comprendre la violence et résoudre les conflits

Pendant la préparation de ce photoreportage et les recherches inhérentes à celui-ci, des événements violents, voire des actes terroristes, n’ont cessé de se produire en Chine. À chaque fois qu’un tel incident se produit, quelle que soit l’origine et la croyance du criminel, je condamne ses actes répugnants et je présente mes condoléances aux familles des victimes. La question de la sécurité me préoccupe en tant que citoyen ordinaire, surtout après les événements de Kunming qui m’ont causé une grande frayeur. À mes yeux, peu importe le but des criminels, ce qui importe c’est de comprendre pourquoi la violence se produit et comment résoudre les conflits : il s’agit de la responsabilité de la société toute entière et non de celle d’un groupe particulier qui devrait y faire face seul.

Zhang Zhiqiang ouïghour

Depuis deux ans, je constate dans de nombreux commentaires sur Internet que les gens ne se soucient plus de la beauté des paysages du Xinjiang. Ils ont commencé à se renseigner sur cette région, sur les gens qui y vivent et sur ce qu'ils font. Ils cherchent peut-être à savoir quels problèmes ont poussé certains individus à la violence. Pour les jeunes ouïghours, il est aujourd’hui difficile de trouver un emploi : ils se sentent dépourvus de chance. Certains sont devenus matérialistes, d’autres extrêmement dépendants de leurs parents. Les jeunes deviennent ainsi passifs, et beaucoup d’entre eux sont voués à des idéologies religieuses extrémistes pour combler le vide spirituel dont ils souffrent. Ils ne veulent plus faire d’efforts ou travailler dur. La cyber-violence, bien qu’inutile et virtuelle, leur permet de s’exprimer sans limite et constitue une sorte d’affirmation indirecte d'eux-mêmes.

« Je viens du Xinjiang », un thème fédérateur

Tout d’un coup, je me suis rendu compte que le thème Je viens du Xinjiang pourrait inspirer les individus et la société qu’ils constituent. Ce reportage ne porte pas de leçon religieuse ou de message politique : il raconte simplement ce qu’un habitant du Turkestan Oriental a de plus banal, de plus humble et, finalement, de plus émouvant. J’ai choisi un angle simple et réaliste afin que le lecteur puissent ressentir l’énergie puissante qui émane de manière directe et calme de l’image et du récit de vie du héros, de l'héroïne. Je m’oppose ainsi, modestement, à la connotation péjorative de l’expression « les gens du Xinjiang ». Je souhaite permettre au plus grand nombre d’avoir une véritable et juste connaissance de cette région. Le plus important, à mon avis, c’est que le lecteur ou la lectrice s’inspire du reportage et réfléchisse à la meilleure façon de comprendre les autres, de communiquer avec les gens.

L'humanité a besoin d’amour universel pour avancer. Ce que je désire, c’est faire entrer ce puissant amour universel dans le cœur des gens. Avant de me lancer dans le projet Je viens du Xinjiang, j'avais déjà photographié une dizaine de personnes. J'ai ensuite accéléré ma recherche de témoins qui puissent participer au projet. Je cherchais des individus vivant en Chine intérieure et originaires de la région ouïghoure. Lorsque je discutais avec eux, que je découvrais leur vie et leur travail, j’avais l’impression que j’étais également en train de faire le bilan de mes propres expériences. Quand je les entendais décrire leur passé, leur situation actuelle et leurs rêves pour l’avenir, moi aussi, je me suis mis à réfléchir à ma vie.

Plus de cent séries de photos

J'ai pris plus de cent séries de photos et enregistré autant de récits de vie de personnes du Xinjiang. Celles-ci vivent et travaillent dans différents domaines, elles n’ont aucun point commun, excepté cette « étiquette » : ce sont « des gens du Xinjiang ». Parmi elles : Ayim Eziz, une Ouïghoure, et sa fille Arzigül ; un autre enfant ouïghour, Irfan, qui est né à Pékin et a 8 ans ; un grand patron de restaurant qui est l’un des premiers à avoir exporté la cuisine ouïghoure de la région dans d’autres provinces chinoises et créé ainsi une véritable profession. Qurbanjan, quant à lui, a hérité de l’entreprise familiale de commerce du jade ; Alimjan est un homme d’affaires de jade à Pékin ; Nefise est avocate, originaire de Shanghai, elle a fait ses études aux États-Unis ; Toxtixan vend du pain grillé dans la rue Niujie ; Ehmetjan Mutellip est salarié dans une grande entreprise très connue. Il y aussi Adil et Ershat qui vont bientôt être diplômés et ont beaucoup de mal à trouver un emploi au Xinjiang et Perhat qui a obtenu son doctorat, des artistes reconnus au niveau national et international,  des designers,  un chanteur de bar, une spécialiste de danse arabe… ils et elles viennent de différents groupes ethniques du Xinjiang.

Bostannisa ouïghoure

Il y a aussi une jeune Ouïghoure ayant grandi dans une famille han ; un Chinois han élevé par une famille ouïghoure ; un officier ouïghour et sa femme, originaire de Shanghai, qui vivent toujours le grand d’amour, quarante ans de mariage leur paraissent n’avoir duré qu’un jour ; et puis une jeune fille, moitié Ouïghoure et moitié han, qui parle de son amant han. Pendant que je discutais avec chacun, que je les écoutais raconter leurs rêves de vie en Chine, j'ai subitement commencé à penser que le thème Je viens du Xinjiang pouvait révéler un contenu plus profond que je ne l’imaginais jusque-là, et je le considère désormais comme l’une des meilleures expressions de ce qu’est l’humain, une expression qui n’est corrompue par aucun préjugé religieux ou racial.

Des histoires bouleversantes

La force véhiculée par les histoires de ces héros et héroïnes m’a totalement bouleversé. En écoutant le récit de chacun, j’ai eu l’impression de pouvoir m’identifier à la personne. L’humanité qui émane du cœur de chacun de celles et ceux que j’ai photographié m’a conduit à admettre que je suis, moi-même, encore très loin de mon but. Tous m’ont rappelé mes trente années ponctuées de bonheur et de moments difficiles. Cette expérience a rendu plus profond mon amour de la photographie : je suis encore plus résolu à me perfectionner. Elle m’a conduit à aimer davantage ma ville natale, ma nation et ma patrie. La puissante humanité des personnes interrogées ne m’a pas seulement rendu confiant quant au choix du thème du photoreportage, mais elle m’a aussi stimulé et encouragé à approfondir cette enquête. J’ai moi-même un rêve : que ma série de photos Je viens du Xinjiang attire l'attention et qu’elle permette aux individus de penser et de réexaminer les relations entre eux. J'espère que mon livre Je viens du Xinjiang sera publié et rencontrera le succès. J’aimerais également qu’un documentaire soit réalisé, ce qui implique notamment de trouver un financement.

Ekberjan ouïghour

En avril 2014, le thème de mon photoreportage a été diffusé sur plusieurs sites web, il a reçu une réponse très enthousiaste du public. Un nombre croissant de personnes s’y est intéressé et m’a soutenu, en particulier mes compatriotes du Xinjiang vivant en Chine intérieure. Après avoir pris connaissance de ce thème sur Internet, certains m'ont contacté, ils voulaient partager leur histoire de vie en Chine intérieure. Ces histoires sont si puissantes, et les personnes photographiées m’ont accordé une telle confiance, que cela m’a inspiré et encouragé davantage à poursuivre mon projet. Actuellement, le projet est entré dans sa dernière phase : j'ai tout arrêté pour m’y consacrer. Pendant trois mois, j’ai sillonné une vingtaine de villes, contacté et rendu visite à plus de cinq cent personnes et, finalement, j’ai recueilli plus de cent entretiens. J'ai dépensé toutes mes économies.

A travers des histoires individuelles, mieux connaître le Xinjiang

Il faut donc que je termine le photoreportage très rapidement. Je viens du Xinjiang vise uniquement l’intérêt général, je n’agis pas avec un objectif économique. Même si le budget est très serré, je ne l’abandonnerai jamais. Je suis constamment en train de faire des efforts et de mettre tous mes espoirs dans l’achèvement de ce projet.

Ce photoreportage n’a pas pour but de faire des personnes photographiées des stars. J’espère, en revanche, que vous pourrez, à travers ces histoires de gens ordinaires du Xinjiang, mieux connaître le peuple de cette région. Je souhaite que les gens puissent à nouveau réfléchir à leur relation les uns avec les autres et qu’ils promeuvent le développement harmonieux de la société. Je souhaite que la force de l’exemple de celles et de ceux qui luttent pour atteindre leurs objectifs inspire tous les jeunes, surtout celles et ceux du Xinjiang. Je souhaite encourager ces jeunes à ne pas se plaindre, ne pas se relâcher, refuser l’extrême, les inciter au courage, à oser éprouver leurs limites. Davantage d'efforts offre plus de chances : ayez le courage de changer.

Pour un plus grand confort de lecture, nous vous recommandons de regarder ces images sur l'ensemble de votre écran, en cliquant sur le bouton en haut à droite.

 

Vous pouvez lire la suite du reportage avec les photos en vous abonnant à la revue Regards sur les Ouïghour-e-s.

Kurbanjan Semet

Traduit par Iskandar Ding et Muhammed Ali Abdurusul

Edité par Etienne Combier

 

P.S : Le photoreportage de Kurbanjan Semet, présenté partiellement ici, a été publié, sous forme d'ouvrage, en Chine : il est aujourd'hui considéré dans ce pays comme la voix des Ouïghours et extrêmement médiatisé, encouragé par les autorités chinoises.

Mais la renommée de « Je viens du Xinjiang » a largement dépassé les frontières nationales. Aux Etats-Unis, où ce photoreportage a eu un fort retentissement, outre la parution en mai dernier de la traduction du livre, Kurbanjan Semet a été reçu par l'ancien président américain Jimmy Carter.

 


[1]      Plat de pâtes traditionnel de la région Ouïghoure. Pour plus d’informations sur les leghmen, voir l'article de Nicole Rodda dans le quatrième numéro de Regard sur les Ouïghour-e-s.

[2]      Zhang Zhiqiang indique ici que le prénom qu’il a reçu à la naissance était Lanjiang. Il l'a par la suite changé et se prénomme aujourd’hui Zhiqiang.

[3]      Weijiang signifie « défendre le Xinjiang », Jianjiang « construire le Xinjiang » et Zhijiang « aspirer [à s’installer] au Xinjiang ».



Ouïghours Je viens du Xinjiang montage Kurbanjan Semet
Kurbanjan Semet
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *