Nouvelles Routes de la Soie BRI Belt and Road Initiative Chine Géopolitique Infrastructures Projet Conférence Iris 10 janvier 2019

La Chine fait la promotion de ses « Nouvelles Routes de la Soie » à Paris

Durant une journée organisée à l’Unesco, l’ambassade de Chine en France a tenté de brosser un portrait joyeux de son immense projet d’infrastructures, qui passe notamment par l’Asie centrale. Alors que les Nouvelles Routes de la Soie fêtent leur 5ème anniversaire, toute critique a été soigneusement étouffée.

Officiellement, il s’agissait d’une journée de débats autour de l’initiative chinoise des « Nouvelles Routes de la soie » avec des tables rondes portant sur ses enjeux sécuritaires, énergétiques ou agricoles. Mais, plus prosaïquement, cette 2e session du « Forum de Paris » – après une première édition en novembre 2017 –, organisée le 10 janvier dernier à l’Unesco, visait surtout à communiquer pour apaiser les peurs autour de ce gigantesque plan lancé en 2013 par le président chinois, Xi Jinping.

Renommé depuis « La ceinture et la route » (Belt and Road Initiative, BRI), ce projet consiste en des investissements chinois dans des projets d’infrastructures à l’étranger – portuaires, routières, ferroviaires, énergétiques, industrielles et numériques –, principalement en Asie, en Europe et en Afrique, mais avec des visées également sur le continent américain et l’Arctique. En octobre 2018, la Chine revendiquait des accords de coopération avec 110 pays et 29 organisations internationales pour des investissements qui pourraient atteindre, selon Pékin, jusqu’à 4.000 milliards de dollars. La BRI est aussi un projet qui compte en Asie centrale, avec deux des trois voies ferroviaires vers l’Europe passant par la région, notamment le Kazakhstan.

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Mais la BRI n’est pas sans susciter des réticences, notamment en France, sur la dimension hégémonique qu’elle implique. Cette nouvelle édition du « Forum de Paris », co-organisée par l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et l’ambassade de Chine en France mais uniquement financée par cette dernière, a particulièrement mis l’accent sur les intérêts partagés autour du projet chinois.

Les bosquets de la paix

Dans son allocution, l’ambassadeur à chinois à Paris Zhai Jun s’est ainsi émerveillé des « graines de la paix » semées par le projet « afin que pousse sur notre planète, bosquet après bosquet, la grande route de la paix ». Selon lui, cette coopération conduira à une « fertilisation spirituelle de la future paix mondiale » face à la « résurgence du protectionnisme, du multilatéralisme et des jeux à somme nulle ».

Nouvelles Routes de la Soie BRI Belt and Road Initiative Chine Géopolitique Infrastructures Projet Conférence Iris 10 janvier 2019 Zhai Jun

La tonalité de ce discours, qui insiste sur les valeurs morales plus que sur les réalités économiques – parfois polémiques et relativement éludées des débats durant la conférence –, a été reprise par la plupart des intervenants chinois au cours des quatre tables rondes. Certains d’entre eux ont été imposés par l’ambassade, a appris Novastan sur place.

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Les intervenants chinois présents tout au long de la journée ont également passé sous silence la situation de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, point stratégique de ces Nouvelles Routes de la Soie.  Alors que les voies ferroviaires empruntent presque systématiquement la voie de la région ouïghoure, ses habitants natifs sont victimes d’une répression que certains qualifient de génocide culturel. Rien de tout cela ne sera abordé, ni côté français, ni côté chinois.

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Le « représentant spécial » du gouvernement français pour la Chine et ancien Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, a lui aussi longuement plaidé en faveur d’une « coopération ». L’ex-sénateur, administrateur de l’entreprise Plastic Omnium en Chine et connu pour sa proximité avec ce pays, a appelé à avoir un « regard à 380 degrés et pas un cerveau hémiplégique » qui ne regardait que vers les Etats-Unis. « Une stratégie que l’on ne peut pas exclure aujourd’hui est une stratégie de coopération » car si chacun agit de façon égoïste « nous irons vers de graves tensions », a-t-il déclaré, regrettant que l’Europe « prenne du retard en n’étant pas proactive » sur les « Nouvelles Routes de la Soie ».

Voix critiques

Les voix françaises critiques ont même été reprises immédiatement par des intervenants chinois. Le sénateur Alain Cambon, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées de la chambre haute, a considéré que la BRI serait profitable si les pays y étaient « associés » sans qu’aucune clause ne soit imposée et si elle n’aggravait pas l’endettement, notamment en Afrique. « Notre conclusion est que nous attendons de nos amis chinois le respect de ces critères », a-t-il aussi déclaré.

Le modérateur du débat – le ministre conseiller et chef du service politique à l’ambassade de Chine à Paris, Zhao Bin – a réagi en insistant sur le fait que la Chine n’était pas le premier créancier, ni ne forçait les pays à rembourser les dettes. Il a aussi ajouté que la viabilité financière était au centre des projets de la BRI. Dans la foulée, le directeur de la communication internationale du bureau de l’information du Conseil chinois des Affaires d’Etat, Zhao Jianguo, a affirmé que « l’expansion géopolitique est une extrapolation de l’imagination ». Quant au troisième participant chinois de cette table ronde, le chercheur Song Luzheng (université de Fudan), il a assuré que « la Chine a une façon différente de faire par rapport aux pays occidentaux car elle ne fait jamais pression sur les pays africains » par l’endettement.

Nouvelles Routes de la Soie BRI Belt and Road Initiative Chine Géopolitique Infrastructures Projet Conférence Iris 10 janvier 2019 Jean-Pierre Raffarin

Le directeur de l’Iris, Pascal Boniface, s’est défendu de toute atteinte à l’indépendance de son institut, lors d’une conférence de presse en marge des débats. « Mon souci est de voir où l’intérêt national chinois concorde avec l’intérêt national français », a-t-il dit, assurant que sa parole était libre. Interrogé par Novastan sur le lien entre l’ambassade et l’Iris pour l’organisation de ce « Forum de Paris », il a évoqué une « coopération intellectuelle » avec des « frais d’organisation pris en charge par l’ambassade de Chine ».

L’économie, grande absente des débats

Là où le gommage s’est révélé être le plus efficace, c’est dans le domaine économique. Alors que les Nouvelles Routes de la Soie ont un coût qui dépasserait les  1 000 milliards de dollars (876 milliards d’euros), aucune table ronde n’était organisée sur le sujet. Le thème a certes été abordé mais uniquement en passant, rendant d’autant plus facile sa canalisation par les intervenants chinois.

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Pour les pays receveurs des investissements chinois, notamment l’Asie centrale, ce sujet est majeur. L’endettement auprès de la Chine représente ainsi 50% de la dette tadjike et 40% de la dette kirghize, estimait Samuel Carcanague, chercheur à l’Iris, le 19 décembre dernier. Elvire Fabry, chercheuse senior à l’Institut Jacques-Delors – Notre Europe, a également estimé qu’il existait un vrai risque de sur-endettement des pays cibles. Une situation qui se traduit déjà par des infrastructures en cours d’être « données » à la Chine en contrepartie, comme le port de Mombasa au Kenya.

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Là encore, la réponse chinoise à Elvire Fabry ne s’est pas fait attendre. Dans sa prise de parole, l’ancien ambassadeur de Chine en France Kong Quan a affirmé que l’endettement des pays cibles étaient beaucoup plus anciens que les Nouvelles Routes de la Soie. « Aucun pays n’a connu d’inflation de sa dette à cause de l’initiative », a-t-il affirmé.

La Chine dément toute « domination économique »

Plus largement, ce sont les sources de financement du projet qui sont restées floues. Interpelé par une personne du public sur le sujet, Song Luzheng a botté en touche, affirmant n’avoir que « peu de connaissance là-dessus ». Tout juste a-t-il décrit que la Chine n’est pas le seul investisseur dans la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, poumon financier majeur de la BRI.

Nouvelles Routes de la Soie BRI Belt and Road Initiative Chine Géopolitique Infrastructures Projet Conférence Iris 10 janvier 2019

Même son de cloche du côté de l’ambassadeur chinois en France. Interrogé par Novastan, Zhai Jun a affirmé que la Chine ne souhaitait « pas de domination économique. Il n’y a jamais volonté d’imposer quoi que ce soit aux autres pays, nous n’en avons pas les capacités ». Pour Zhai Jun, la Chine est un « pays en voie de développement ». « Les projets ont très bien réussi dans le dialogue, la co-construction et le partage », a-t-il affirmé.

Malgré ces dénégations, l’inquiétude est grandissante du côté européen. Critiquant une forte opacité dans les appels d’offres des marchés publics, Elvire Fabry a décrit une « très forte domination des entreprises chinoises dans mise en œuvre du projet ». « 89% des entreprises qui mettent en œuvre projets sont chinoises, contre 40% d’entreprises locales dans des projets multilatéraux classiques » a poursuivi la chercheuse à l’Institut Jacques-Delors – Notre Europe. Une situation qui se fait notamment de plus en plus ressentir au Kazakhstan, où une réaction sinophobe commence à prendre racine.

Youness Bousenna
Etienne Combier

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Le 2ème forum de Paris dédié aux Nouvelles Routes de la Soie chinoises a été l’occasion de faire le point sur ce projet pharaonique.
Etienne Combier
L’ambassadeur chinois en France, Zhai Jun, était présent.
Etienne Combier
Jean-Pierre Raffarin, représentant spécial du gouvernement pour la Chine, a souhaité que l’Europe se tourne vers la Chine.
Etienne Combier
La journée a fait salle comble à l’Unesco.
Etienne Combier
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