Ville de Dunhang en Chine

La route de la soie et des parasites

Partager avec

La route de la soie a permis le commerce et la communication entre les civilisations mais elle était également parcourue de parasites et de maladies. Les résultats d'une étude archéologique détruise un peu plus le mythe de la route de la soie comme celui d'un âge d'or pour l'Asie Centrale.

Une équipe d’archéologues sino-britanniques vient de démontrer la présence de parasites intestinaux dans des excréments humains vieux de 2000 ans déposés sur des bambous enroulés de tissus (une forme d’ancien papier-toilette) suite à des fouilles dans la ville de Xuanquanzhi – ancienne étape d’un des routes de la soie à la limite orientale du désert du Taklamakan – dans la province du Gansu en Chine.

La route des infections autant que de la soie 

Les archéologues expliquent dans leur étude publiée le 22 juillet dernier dans le  Journal of Archeological Science, que les œufs de parasites qu’ils ont retrouvé proviennent d’un ver plat endémique des régions marécageuses chinoises nommé communément « le douve de Chine ». Selon euxles oeufs proviendraient de la région du Guangdong à plus de 2000 kilomètres de la ville de Xuanquanzhi où les archéologues ont trouvé les œufs des parasites.

Les routes de la soie étaient déjà soupçonnées d’avoir été le vecteur de l’arrivée de la peste bubonique, originaire d’Asie Centrale, en Europe au 14ème siècle, ou encore de la lèpre ou de l’anthrax à différentes périodes. Mais jusqu’alors les archéologues n’avaient pas trouvé de preuves matérielles tangibles de la diffusion de maladies infectieuses sur les routes entre Asie et Europe – ce que la découverte de ces parasites dans des excréments humains datant du 1er siècle de notre ère dans une ville étape d’une route de la soie, apporte pour la première fois.

A lire aussi sur Novastan : Premier cas de peste au Kirghizstan depuis 30 ans

Le mythe de la route de la soie comme âge d’or pour l’Asie Centrale

La construction nationale des pays d’Asie Centrale se réfère copieusement à la route de la soie comme à un âge d’or de la région alors parcourue de caravanes remplies des plus précieux biens : épices, pierres précieuses porcelaine et soie. Encore plus depuis que de nombreux projets internationaux pour recréer une route de la soie moderne afin de relier l’Asie à l’Europe par les terres – gagnant ainsi beaucoup de temps – ont été lancé.

Le plus visible de ces projet est celui de la Chine « la ceinture économique de la route de la soie » qui voit la Chine dépenser des milliards en infrastructures dans les pays d’Asie Centrale post-soviétiques. Ce discours oublie souvent de mentionner la réalité des routes de la soie : elles étaient multiples et changeantes, souvent parcourues par des envahisseurs et comme le montre cette découverte en Chine, ce réseau de connections antiques entre Asie et Europe participait également à répandre des maladies infectieuses.

A lire aussi sur Novastan : La Chine, leader régional ? & Un chemin de fer sur la route de la soie

Le terme de route de la soie cache beaucoup de réalités historiques de l’Asie Centrale. Selon Frantz Grenet, titulaire de la chaire « Histoire et culture de l’Asie Centrale préislamique » au Collège de France, le terme de route de la soie, forgé par l’explorateur et géographe allemand Ferdinand Von Richthofen en 1877 apparaît aujourd’hui  « un peu fatigué à force d’avoir été mis à toutes les sauces ».

Selon Frantz Grenet, dans le discours inaugural de sa chaire au Collège de France en mai 2013, la conception actuelle de la route de la soie « masque le fait, (…) que la soie n’était pas pour ses producteurs chinois un objet de profit mais tout simplement une monnaie servant à payer les fonctionnaires et à gratifier les souverains étrangers, notamment les menaçants nomades. Ce furent les marchands sogdiens qui la captèrent en route et en firent un objet économique. Même de leur point de vue, il ne semble pas qu’elle ait toujours été perçue comme formant l’essentiel de leur activité. À lire les lettres qu’ils échangeaient et les registres des douanes qu’ils franchissaient, ils auraient pu tout aussi bien se dire les maîtres de la route du musc, ou de la route du santal. Dans tous les cas, il s’agissait de quantités infimes à l’aune du commerce moderne et de produits peu pondéreux, dont le prix relevait presque uniquement de la valorisation symbolique. Même si le commerce lointain, par les contacts qu’il a permis, a énormément apporté à la culture religieuse, littéraire et artistique de l’Asie centrale, il faut se défaire de l’idée qu’il en ait jamais constitué la principale assise économique. »

Irrigation Samarcande

Les canaux et les fruits plutôt que la route de la soie 

Ainsi, poursuit Frantz Grenet, l’idée de la route de la soie cache la réelle assise économique qui a mené à la création de cités-oasis riches et réputées déjà dans l’antiquité comme Samarkand, Merv ou Urumqi. La raison de l’essor économique et du raffinement de l’Asie Centrale n’est pas à chercher du coté du commerce mais du «  labeur toujours recommencé des creuseurs de canaux – on a envie de dire : des ingénieurs de l’hydraulique, tant leur expertise se compare favorablement à celle de la technologie moderne. C’est, corrélativement, un génie tout particulier dans la sélection et l’acclimatation des plantes, notamment des fruits » qui a alors mené l’essor économique de la région.

A lire aussi sur Novastan : L’eau manque et divise au Kirghizstan

C’est effectivement dans les déserts inhospitaliers qu’ont fleuri les grandes cités historiques d’Asie Centrale – là où l’eau était la ressource la plus rare et donc précieuse. Après la réorganisation des systèmes d’irrigation – qui n’étaient alors plus que l’ombre de ce qu’ils avaient été dans l’antiquité – par les colonisateurs russes dès la fin du 19ème siècle, jusqu’à la mise en valeur du potentiel hydroélectrique de la région par les soviétiques, l’eau est redevenu un enjeu économique et de pouvoir majeur. Aujourd’hui les systèmes d’irrigations soviétiques restants sont en très mauvais état, conduisant à une agriculture peu efficace et destructrice des terres. Ce mauvais usage de l’eau met la majorité de l’Asie Centrale en situation de dépendance et de précarité alimentaire.

Plutôt que de reconstruire le mirage de la route de la soie – qui portait infections et maladies autant que richesses démesurées et instabilités politiques, peut-être faudrait-il investir dans la gestion de l’eau et des terres agricoles, malgré les frontières qui divisent depuis les indépendances ces ressources hydrauliques si chères au succès économique de l’Asie Centrale.

La Rédaction




Ville de Dunhang en ChineWikimedia
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *