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Le cheveu et la balance dans la main de l’homme

Le linguiste et écrivain ouïghour Abduwali Ayup, exilé en Turquie, livre à l’occasion de la journée mondiale du droit des femmes un témoignage marquant mêlant voile, islam et patriarcat.

Abduwali Ayup est linguiste et éducateur mais aussi une personnalité publique ouïghoure, la population majoritaire dans le Xinjiang, une région du nord-ouest de la Chine. Il a été condamné à un an et demi de prison en 2013 pour avoir mobilisé la société ouïghoure afin d’ouvrir des crèches en langue ouïghoure. A sa sortie de prison, il s’est réfugié en Turquie et vit actuellement a Ankara.

Il a également rédigé une série de livres de langue maternelle pour les enfants de la diaspora depuis l’année dernière. Novastan a le plaisir de publier une traduction d’un de ses textes.

« Ce matin sur le chemin de mon travail, j’ai été attiré par un sujet largement débattu parmi les Ouïghours sur Facebook. Selon le post en question, les femmes seraient appréciées plus si elles se voilent davantage. Si les femmes se voilent au point où on ne voit même pas un seul cheveu, les hommes en garderaient précieusement s’ils retrouvent un seul cheveu des femmes. Le post a été illustré par une photo d’un groupe de femmes entièrement couvertes de noir qui marchent comme un éclat de l’eau noire.

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Il y a deux ans, j’avais écrit dans mon recueil de « Souvenir de la Mecque » un texte intitulé « Le voile coloré de ma mère ». Il était sur les voiles traditionnels de toutes les couleurs que les Ouïghours portaient, inspirés de la terre. Je ne voudrais pas m’arrêter sur les couleurs à ceux qui s’imaginent le monde seulement en deux couleurs : noir et blanc. Mais le fait que dans ce post, la valeur de nos femmes soit liée au cheveu gardé précieusement dans les mains des hommes, m’a fait réfléchir.

Plus les femmes sont cachées, plus elles auraient de la valeur

Ce post sur Facebook appelle les femmes à se cacher des hommes et plus elles s’en cachent, plus elles auraient l’estime des hommes. Cela m’a poussé à chercher l’origine de valeur.

Ces lignes qui décrivent « les femmes dont les cheveux sont devenus un objet précieux dans les mains des hommes » m’ont rappelé le proverbe ouïghour « Une fille est bien chez un homme, ou dans la terre », qui signifie « la place d’une fille est dans un foyer mariée à un homme, sinon mieux vaut qu’elle soit morte ». Les proverbes expriment la valeur commune d’une société de son temps.

Il n’y a probablement qu’une différence de temps et d’espace entre le post qui définit la valeur d’une femme par un cheveu dans les mains d’un homme et ce proverbe qui approuve que « la valeur d’une femme est dans la main d’un homme », mais il n’y a aucune différence de sens. Autrement dit, tous les deux propagent l’idée que la valeur des femmes vient de la balance dans la main des hommes.

Des femmes devenues objets

Une femme qui cherche sa valeur depuis ses cheveux qui sont dans les mains des hommes, une fille qui attend que sa valeur humaine soit appréciée par les hommes, une femme qui mendie la pitié des hommes pour ses droits humains… ces femmes sont en réalité déjà devenues des objets dont la valeur est décidée par les hommes, et une marchandise dans la balance des hommes.

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Il est clair pour nous tous qu’on ne met pas un être humain dans une balance de marchandise. Cependant, le fait de lier la valeur des femmes à l’appréciation, à la garde précieuse et au jugement des hommes est équivalent à mettre les femmes sur une balance de marché. Il s’agit de transformer les femmes en marchandises, en objets. Clairement, ceci est amoral, malsain et injuste.

Une vision ignorante et amorale

Considérer que seules les femmes dont les cheveux sont appréciés dans la main des hommes sont des femmes précieuses signifie qu’on prend les femmes pour des objets, ignorant totalement leur qualité humaine. Parce que, que nous soyons hommes ou femmes, notre point commun est l’être humain. Sans aucun doute, la valeur humaine, la morale, le devoir, les droits et la liberté sont communs à ces deux sexes et doivent l’être.

Il est possible que cette vision, que plus les femmes sont tenues secrètes et loin des hommes, plus elles auront  de la valeur, ait pour résultat de mesurer les femmes dans la balance des hommes. Si on suit la logique de cette vision, alors les hommes aussi de la même façon doivent être plus loin et cachés des femmes pour avoir autant de valeur que les femmes. Pourquoi cette société, qui donne autant de possibilités aux hommes de produire ouvertement des valeurs, priverait les femmes de l’honneur, du respect et de valeur en les maintenant dans la captivité ? »

Traduit de l’ouïghour par Dilnur Reyhan

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La région ouïghoure est en majorité musulmane.
Evgeni Zotov
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