Le pouvoir perd son charme si on n’en abuse pas (Paul Valery)

La corruption en Asie Centrale
CréditOksana Shuvalova

La corruption peut être définie selon plusieurs critères, avec tout d'abord une anarchie dans l’Etat, lié à des statistiques criminelles fortes. S'ensuit un déséquilibre de l’économie et de la société en générale avec une augmentation de la concurrence déloyale, ainsi qu’un frein au développement.

La corruption a de graves conséquences, puisqu’elle entraîne une diminution des investissements étrangers, une allocation / répartition des ressources inefficace ainsi qu’un travail inefficace dans l’ensemble de l’économie et une perte de temps à cause des entraves bureaucratiques. Nous pouvons également rajouter une collecte des impôts peu effective, une augmentation des accidents et une diminution de la sécurité de la société en générale. Cela va de pair avec une diminution de la qualité des biens et des services ainsi qu'un accroissement de la criminalité, lié à une baisse de la moralité dans la société.

A la lumière de ce constat, la lutte contre la corruption apparaît comme une priorité majeure. Cependant, les autorités veulent-elles vraiment lutter sérieusement contre ce phénomène?  Soyons réalistes : ce n’est pas toujours le cas. Malgré tout, lorsque le niveau de corruption a atteint un point critique (comme en Asie Centrale), et que celui-ci est le problème majeur de la population, les autorités sont obligées d’afficher au minimum une volonté de lutter contre la corruption, même si peu sont convaincus. Pourtant, au niveau sociétal, il apparaît très bénéfique de lutter contre la corruption.

Cela fait vingt ans que le discours affiché par tous, politiques, ONGs et organisations internationales est celui de la diabolisation de la corruption, du rejet de la faute sur les autres. Mais lorsque l’on vit au jour le jour au Kirghizstan, ou dans un autre pays d’Asie Centrale, on s’habitue vite, et sans y prendre garde, la corruption prends ses marques.

Naturellement la lutte contre la corruption ne profite à personne directement. C’est pourquoi elle peut être comparée à un microbe dans une atmosphère agréable et propice à son développement.

De la naissance aux forces de l’ordre jusqu’au professeur : une structure sociale

La corruption a sa propre hiérarchie et sa propre organisation tout en étant extrêmement variée dans ses formes et dans les sphères de la société touchées. Elle n'est pas limitée à la vénalité primitive du billet glissé dans la main ou entassé dans une valise mais possède de nombreuses manifestations subtiles telles que le lobbying, le favoritisme, le protectionnisme, le népotisme, l'investissement des structures commerciales du budget de l'Etat, ou l'utilisation des liens criminels.

Argent

L'Hôpital

La corruption au Kirghizstan est présente dès la naissance, avec l’argent versé à l’accoucheur pour s’assurer qu’il fasse bien son travail. Elle n’est pas seulement une maladie pour la société, elle devient simplement un mode de vie et d’organisation des relations sociales : l’argent est roi.

Dans les hôpitaux, lieu du serment d'Hippocrate, il faut aussi payer ou remercier (une bouteille de cognac et une tablette de chocolat de bonne qualité), sans quoi le patient ne se verra pas traité. L'admission au jardin d'enfants sera aussi payante, ou les responsables affirmeront qu’il n’y a pas assez de places. Une situation similaire existe à l'école et à l’université. En s’inscrivant à l'école, une «contribution des parents» ou un cadeau significatif pour «réparer» l'école est en général demandé. La démarche est officiellement volontaire, mais en réalité la probabilité que l’enfant entre à l'école augmentera en cas de bonne contribution/cadeau.

Le système éducatif

C’est à l’université que l’individu est confronté directement et personnellement à la corruption.

Corruption dans le système éducatif
Crédit : Oksana Shuvalova

Ce qui est intéressant ici est tout l’apparat social qui habille le geste froid de l’achat de ses bonnes notes. La corruption forcée est souvent présente, puisque même si l’étudiant a envie d’apprendre et de ne pas payer pour ses cours, certains professeurs vont l’y pousser. En effet, certains professeurs feront tout pour que le cours soit impossible à valider soit parce qu’il ne peut pas venir sans cela, ou en faisant clairement comprendre qu’il faut payer. Cela s’explique en grande partie si l’on regarde le salaire mensuel d’un professeurs – environ 8000 soms/mois – soit 130 euros. La corruption devient un recours pour survivre.

L’étudiant n’entendra jamais les mots «argent», «payer», «corruption» dans la bouche de ses professeurs, mais au contraire un vocabulaire détourné (voir l’encadré ci-dessous du vocabulaire de la corruption). Habituellement, ce ne seront pas directement les élèves qui donneront l’argent au professeur. La transaction se fera par le biais d’un élève qui sera désigné et qui négociera (et prendra sa part) car il a une bonne relation avec le professeur. Les cadeaux jouent également un rôle crucial, l’argent n’est pas tout. Le cadeau oblige,  comme a pu le montrer M.Mauss dans sa théorie du don et du contre-don. Ainsi, chaque fête est une occasion d’obliger le professeur à vous donner des bonnes notes.

Le Code de la route

Autre exemple, le permis de conduire n’est pas un examen mais un achat. Des études empiriques montrent que 70% des conducteurs n'ont soit pas encore passé un test de conduite et ont juste payé pour leur permis, soit même si un examen a eu lieu, été obligés de payer encore les examinateurs. Dans certaines auto-écoles, un kirghize peut apprendre à conduire et obtenir le permis pour 4000 soms par mois. Aucune formation théorique – toutes les règles sont mises en pratique tout de suite.
La population n’a pas peur d'un manque de connaissances théoriques sur les règles de circulation, puisque de toute façon tout le monde est au courant de la corruption de la police de la circulation. L'employé de la police n’est que la première brique de la hiérarchie de la corruption dans le secteur. Pour tout pot-de-vin, il doit «partager» avec ses supérieurs.

La corruption : système de substitution de l’Etat.

Les raisons de la corruption généralisée se trouvent dans le niveau de vie extrêmement bas de la population. Le niveau dérisoire des salaires oblige bon nombre de personnes à chercher de nouvelles possibilités pour survivre. La corruption devient le moyen de vivre pour la population, car sans ce complément, pas d’écoles pour les enfants, pas d’université, pas de voitures. La corruption n’est pas seulement un mode de vie, c’est aussi une tradition, un système cohérent où l’argent dicte tout, où tout s'achète et tout se vend.

En conséquence, les soins sont extrêmement mauvais, puisque les médecins n'ont aucune incitation à faire leur devoir honnêtement pour leurs bas salaires. Des jeunes quittent l'école avec de faibles niveaux de connaissances, tandis que ceux qui arrivent aux études supérieures sont caractérisés par une incompétence professionnelle à la fin de l'université. Les chauffeurs ressemblent plus à des chauffards et créent, en toute impunité, des accidents sur les routes, avec des agents de la police de la circulation corrompus qui deviennent des généraux à l'arrivée. La société tout entière est éduquée avec des notions erronées sur les règles et la morale du berceau jusqu’au tombeau.

La fonction publique : l’avant-garde

Nous avons examiné quelques cas de corruption quotidienne. Il existe cependant une corruption par le haut, qui remplace l’ensemble du système étatique. Et dans les pays d'Asie centrale, la plus haute des corruptions a ses propres spécificités.

La communication informelle et les relations familiales sont cruciales dans la prise des décisions administratives et d'admission aux institutions publiques, ce qui conduit à une opacité accrue et à des incohérences dans le processus de création des normes.

Il y a longtemps que la procédure du concours pour pourvoir les postes vacants aux institutions publiques a été transformée en une mascarade. Même dans les villes d'importance régionales, si l’on compare les annuaires téléphoniques des autorités gouvernementales, des procureurs, de la police, des autorités douanières, des arbres généalogiques peuvent être reconstitués.

Parmi les postes dans les services publiques le travail dans les instances douanières est considéré comme l'un des plus convoités. A la question de leur avenir professionnel, beaucoup d’étudiants répondront : «officier aux douanes». Cette vocation ne vient pas du désir d'être utile à la bonne marche du pays ou pour les bonnes conditions officielles de rémunération, mais plutôt pour les grandes quantités de pots-de-vin.

La douane

Dans les pays de la région, chaque enfant sait que l'on peut bien gagner sa vie par le règlement de questions douanières, par l’accélération de certains processus du système douanier qui sont trop bureaucratisés. Les procédures bureaucratiques compliquées mènent à la création d'entreprises locales qui offrent leurs services pour faciliter le passage de la frontière avec les marchandises. Certaines de ces entreprises fournissent une «déviation» pour un prix modique afin d'éviter des douanes et la police de la circulation à la frontière.

La douane

La Justice

Parmi les institutions gouvernementales il faut tout particulièrement mentionner le système judiciaire, clef de la corruption. En Asie Centrale être corrompu est un crime sans punition, puisque les tribunaux ne punissent que des cas de corruption médiatique, et même ceux-là finissent par ne pas payer pour leurs «crimes». De plus, leurs affaires atteignent rarement la cour, et disparaissant au cours d’instructions – les fonctionnaires ont beaucoup d'argent, des relations puissantes et… une grande famille dans laquelle il y a certainement un parent, un voisin ou un camarade de classe capable d'influencer le cours de l'enquête. L’affaire se ferme par elle-même, comme si ça n'était jamais arrivé.

L’Etat est l’organe social par lequel la corruption non seulement arrive, mais surtout s’impose- il est entièrement tourné vers l’objectif d’extirpation des richesses à but personnel.

Ainsi, chacun profite du pouvoir pour des raisons différentes : les uns pour survivre ; les autres pour s’enrichir. Le plus effrayant est d’avoir construit un système effroyable où le plus fort s’impose, où démocratie rime avec liberté débridée et anarchie, et où l’argent est la seule institution sociale valable et non critiquable. 

Combien de temps faudra-t-il encore pour s’en débarrasser, alors que chacun y est accoutumé, voir même dépendant?

 

  Les raisons de la corruption en Asie Centrale :
1.  Le niveau bas des salaires officiels des fonctionnaires. Cependant, l'augmentation des salaires ne mènera pas obligatoirement à une baisse conséquente. Faisons la comparaison avec les pays développés, où les fonctionnaires corrompus peuvent perdre les garanties sociales liées à leur poste (stabilité de l’emploi) et risquent la prison, alors que dans les pays de la région toutes ces incitations à ne pas être corrompu n’existent que sur le papier pour faire plaisir aux ONG, aux organisations internationales, et autres sources de financement. 
2. La tradition de régulation des sociétés centre-asiatiques. Depuis des siècles il est de coutume en Asie Centrale de régler les conflits par la négociation directe auprès des puissants et en passant par les réseaux familiaux, tribaux… Il n'existe pas de tradition étatique. Toutes règles, toutes lois sont en permanence renégociées selon le cas particulier.
3.  L’instabilité politique. Les fonctionnaires sont corrompus à cause de leur incertitude quant à la pérennité de leur poste lié à celle du système politique actuel (après deux révolutions en cinq ans au Kirghizstan, l’ensemble de la société est traumatisé par cette instabilité). C’est pourquoi ils essayent de se garantir un futur prospère tant qu’ils ont le poste et la possibilité.L'avenir collectif, commun avec leur concitoyens, n'entre pas en ligne de compte.

 

 

Les mots de la corruption :

La corruption a pénétré la langue russe. Il y a tellement de mots cachés spécifiques concernant la corruption qu’en 2009 a été créé un dictionnaire des anti-corrompus.[1] La liste ci-dessous cite des mots de ce dictionnaire ainsi que d’autres parmi les plus fréquemment utilisés :
Блат [Blat] – pot-de-vin , liaisons;
Свои люди [Svoi lyudi] – connaissances influentes ou dans le sens générale des personnes qui peuvent aider à résoudre un problème ;
Витамин B [Vitamine V] – désigne le mot pot-de-vin dans le langage des corrompus, en russe ce mot commence de la lettre B (взятка – Vzyatka) ;
Обходной путь [Obkhodnoy put] – mot à mot signifie «détour», déviation c’est-à-dire tourner la loi ;
Двойной контракт [Dvoynoy contract] – littéralement « double contrat », décrit une situation quand il faut payer un double droit d'inscription à l’université pour devenir un boursier et étudier gratuitement les autres années d’études (par exemple : le montant de paiement pour un an de l’étude à l’université est 32 000 soms, alors il faut payer 64 000 soms) ;
Накрыть поляну [Nakryt polyanu] «Couvrir la clairière» – organiser un banquet pour tous, «arroser tout le monde» ;
Откат [Otkat] – mot à mot « un recul », ce que signifie condition informelle d'un accord formel;
Крыша [Kryscha] (traduction littérale : « toit » – soit un représentant du monde criminel qui rançonne les commerçants, soit un agent de police, ou de l’Etat qui protège certains entrepreneurs)
Сопровождение [Soprovojdenie] – accompagnement – aide informelle d’un fonctionnaire pour faire passer et obtenir des documents officiels ;
Отстегнуть [otstegnut’] Détachez – partager régulièrement une fois obtenu le produit de la corruption ;
Рубить капусту – mot à mot « Hacher le chou » – un système de revenu de la corruption, dans le langage informel «le chou» désigne l’argent, par association avec le couleur du dollar qui est devenu la monnaie nationale du pot-de-vin.

 

Cristina MARTINSH

Rédactrice en chef de la rubrique « économie » de Francekoul.com

Etudiante en Master au département du management des ressources hydrauliques de la faculté kirghizo-européenne,

Université Nationale, Bichkek, Kirghizstan

 

Relu par Anatole DOUAUD et Etienne COMBIER


Les sources :

  1. Portail juridique “Justice” l’article «Dictionnaire des anti-corrompus» / Правовой портал «Справедливость» , статья «Антикоррупционный букварь» 29.12.2009

Les sources complémentaires:

  1. Le recherche du Centre de recherches sur l’ opinion publique et sur les prévisions à Bichkek « La corruption dans les pays de l’Asie Centrale et de la région Oural-Sibérie de la Russie»/ «Коррупция с странах Центральной Азии и Урало-сибирского региона России»
  2. L’article « Des Notices sur la corruption » (A. Firsov) / «Заметки о коррупции»  (А.Фирсов) / 20.10.2010
  3. “Forbes Russia”  Mythes au sujet de la corruption qui interfèrent avec la lutte contre / Мифы о коррупции, которые мешают с ней бороться. / 13.01.2012
  4. L’article de Wikipedia « La corruption»
  5. L’article « La corruption – la peste de l’Asie Centrale» / Корруция – чума Центральной Азии. / 10.06.2003
  6. L’Article du candidat des siences économiques Alisher Taksanov « Asie centrale: une pyramide de corruption se tiendra ici du Millénaire»/Центральная Азия: пирамида коррупции здесь простоит тысячелетия/ 20.03.2000

 

Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *