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Région ouïghoure : comment les investissements chinois ont détruit le vieux Kachgar

En voulant rétablir une équilibre entre Est et Ouest, le gouvernement chinois a massivement investi à Kachgar, l’une des villes emblématiques de la région ouïghoure. Cependant, si les investissements ont d’abord été économique, le volet sécuritaire a ensuite pris le dessus, entraînant un appauvrissement des Ouïghours.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par le média russe spécialisé sur l’Asie centrale, Fergana News.

Quel est l’impact de la politique mise en place par les autorités chinoises dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang sur l’économie et la société d’une des plus vieilles villes de la région, Kachgar ? Pourquoi les investissements colossaux et l’afflux de touristes ont-ils conduit à la destruction du caractère historique de la ville ? En quoi la rénovation fonctionne-t-elle au détriment des habitants et qu’est-ce que Kachgar a de commun avec les capitales du Kazakhstan et d’Ouzbékistan ?

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C’est sur ces questions que se sont penchés les chercheurs en géographie Rune Steenberg de l’université de Copenhague et Alessandro Rippa, de l’université du Colorado, de 2009 à 2019. Leur article Development for all? State schemes, security, and marginalization in Kashgar, Xinjiang, a été publié en août 2018 dans la revue Central Asian Survey.

Des investissements contre le terrorisme et le séparatisme

En 1999, le Parti Communiste chinois a lancé la campagne « Ouvrir l’Ouest », visant à réduire l’écart de développement économique entre l’est et l’ouest du pays. La région autonome ouïghoure du Xinjiang a reçu un certain nombre d’investissements gouvernementaux dans le domaine des transports, mais dans l’ensemble, le programme n’a fait qu’accroître les inégalités entre les secteurs du nord (la Djoungarie historique) et du Sud (Altishakhar) et les inégalités entre Ouïghours et Hans. Ces inégalités ont constitué l’une des raisons du conflit interethnique de 2009 dans la ville d’Ürümqi, capitale de la région autonome ouïghoure du Xinjiang.

Le Parti a tiré les conclusions de ces violences en prenant des mesures dès le printemps 2010 pour accélérer le développement économique de la région retardataire. 19 riches provinces de l’Est et du Sud de la Chine ont été obligées de choisir un partenaire parmi les districts de la province autonome du Xinjiang et d’y investir de 0,3 à 0,6% de leur budget. La ville de Kachgar a alors été jumelée avec la zone économique spéciale de Shenzhen, la première et la plus prospère de Chine. Débuta alors une forte croissance du commerce privé et du tourisme.

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Les Ouïghours de Kachgar ont été dotés de bons emplois dans le domaine des services, par exemple dans l’hôtel désormais fermé « Tioumen River », dont le propriétaire Han engageait exclusivement des Ouïghours. Le petit business de la sous-traitance a été également florissant. Atoush, un informateur des chercheurs, a formé des Ouïghours à l’usage de grues et de bulldozers avant de les vendre à leurs constructeurs chinois. A l’époque, presque tous les appels d’offre pour la construction de grands équipements ont été gagnés par des Hans originaires des régions de l’Est du pays, tandis que les Ouïghours étaient embauchés pour faire le travail ingrat, mais pour de bons salaires.

Des effets secondaires rapidement perceptibles

En 2012, le salaire moyen à Kachgar a atteint alors 3500 à 4000 yuans par mois (454 à 520 euros), et un boum de la consommation s’est fait ressentir. Des magasins vendant des marchandises de luxe ont été construits, de nombreux Ouïghours se sont regroupés pour ouvrir des restaurants destinés à célébrer les mariages et autres fêtes de famille. Même les paysans des villages voisins se sont enrichit grâce au commerce du riz, du blé, des melons et des figues, et l’argent a été réinvesti dans le business. De 2010 à 2014, les Ouïghours de Kachgar ont vécu dans l’ensemble dans un optimisme mesuré et ont cru à la modernisation et aux avantages du modèle économique proposé par Pékin.

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Puis sont les effets secondaires : de plus en plus d’Ouïghours se sont retrouvés étrangers aux festivités. Les riches citoyens scellaient des mariages, et si autrefois leurs proches pauvres aidaient à l’organisation et au service de tels évènements, on commença dans les années 2010 à engager des gens supplémentaires pour cela. Les Ouïghours pauvres sont ainsi exclus du réseau d’entraide sociale. Aujourd’hui, on assiste au mariage d’un riche voisin en apportant un cadeau modeste, et dès le lendemain ce voisin apportera une contribution généreuse à notre propre mariage. Les pauvres ne peuvent plus se permettre d’enterrer les personnes âgées ou de marier leurs filles « comme il se doit ».

En assistant au mariage d’un haut fonctionnaire de la ville de Kachgar, les chercheurs ont remarqué deux femmes qui faisaient le gros du travail. Lorsqu’ils ont demandé leur identité, on leur répondit qu’elles étaient des parentes éloignées; seul un ami proche de la famille a reconnu que la famille avait embauché des femmes de l’extérieur. Naturellement, cette stratégie est plus confortable pour les riches : cela leur permet ne pas dépenser beaucoup d’argent et d’éviter d’être lié par des obligations envers les nombreux parents et cousins. Mais il s’agit là d’une catastrophe pour les pauvres.

Une histoire factice

Le développement de Kachgar ne s’est pas limité pas à de seuls investissements dans l’économie. En 2009, un ambitieux plan de « préservation du patrimoine culturel et historique ouïgour » a été dévoilé : 3 millions de yuans (environ 390 000 euros) ont été dépensés dans le but d’améliorer les conditions sanitaires et hygiéniques de la ville, d’assurer la stabilité sismique du bâti, de lutter contre la misère et pour le développement de la culture ouïghoure dans la « vieille-ville ». Dans les faits, ce sont pourtant la sécurité et le tourisme qui ont été mis au premier plan. Rues et impasses ont été alignées afin de faciliter l’accès aux voitures des touristes. Des milliers de caméras de vidéosurveillance ont été installées. Enfin, une grande partie de la vieille ville a tout simplement été démolie puis reconstruite dans le style de l’architecture islamique antique.

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Il semble pourtant déraisonnable de détruire le centre-ville parfaitement préservé de Kachgar et de vouloir en même temps y attirer les touristes. Une telle stratégie est toutefois à la mode en Chine, où des copies soignées et sécurisées sont construites à des fins touristiques, notamment dans les villes et les campagnes peuplées par les minorités ethniques. De plus, pour les locaux, la « préservation de la culture ouïghoure » implique de reconstruire les maisons à leurs propres frais.

Les Ouïghours contraints de quitter le centre-ville

Les autorités ont certes alloué des aides pour que les fondations en béton soient résistantes aux séismes, mais les murs, le toit et l’intérieur restent aux frais des habitants de Kachgar. Le montant des rénovations s’élève en moyenne entre 7000 et 8000 yuans (910 à 1040 euros) par mètre carré d’appartement, ce qui est excessivement cher pour des gens dont le salaire mensuel moyen est d’environ 1 000 yuans (130 euros). A ceux qui n’ont pas pu payer la rénovation, le pouvoir a attribué un appartement dans les nouveaux immeubles en bordure de Kachgar. Ils ont également reçu une compensation en espèces, bien inférieure au prix du marché.

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Mehmetjan, un informateur des deux chercheurs, a perdu son atelier du centre de Kachgar en 2015. Sa maison a été détruite puis reconstruite, faisant augmenter le loyer. Puisqu’ils ne pouvaient pas se permettre de la rénover, ses frères ont également perdu la maison familiale où ils ont tous grandi. Une fois en banlieue, ils ont perdu leurs relations sociales habituelles, tout comme leur emploi. Les nouveaux quartiers ont d’ailleurs ironiquement été baptisés « mahalla des Manti », ce qui signifie « quartier des filles à mœurs légères ». La croissance de la prostitution en périphérie ne s’explique d’ailleurs pas que par le besoin d’argent, mais par la dissolution des liens sociaux et des normes sociales après la relocalisation hors du centre.

De marchands à agents de sécurité

Au printemps 2014, une série d’attentats violents a secoué Ürümqi. Ensuite, les autorités chinoises ont pris la décision de ne plus investir dans le développement économique de la région du Xinjiang, mais plutôt de renforcer les mesures de sécurité. La nouvelle politique a reçu le nom de « guerre du peuple contre la terreur ». Le nombre de postes de police et de barrages militaires a donc augmenté de manière exponentielle, les contrôles dans la rue et les perquisitions nocturnes dans les maisons sont devenues monnaie courante. Les habitants se sont habitués aux clôtures et aux barbelés. A partir de 2015, les mariages à Kachgar n’ont pu plus être célébrés que sur autorisation écrite des autorités publiques et avec la participation d’imams « officiels ».

Dans les magasins et les restaurants, des portes blindées ont été construites et il est désormais interdit aux clients d’entrer comme bon leur semble : il faut d’abord utiliser la sonnette pour se signaler. On exige des propriétaires de boutiques et de magasins de participer à des formations régulières de prévention. Tous les Ouïghours qui sortent de Kachgar sont obligés de sortir de leur voiture et de présenter leurs papiers.

Une économie ralentie

Les fouilles et les barrages ont un impact négatif sur le climat des affaires. De plus, les hommes d’affaires hans sont de moins en moins disposés à engager des Ouïghours pour le travail. De 2010 à 2014, le Produit intérieur brut (PIB) de la région autonome ouïgoure du Xinjiang a augmenté de 10% en moyenne, tandis qu’en 2015 il a baissé de 1% puis de 3% en 2016. Ce sont précisément le tourisme et la sphère des services qui en pâtissent le plus. Les trois restaurants ouverts par les connaissances des chercheurs dans les années 2012-2013 ont fermé. La rénovation du centre-ville de Kachgar a porté un coup supplémentaire aux finances de milliers de familles, forcées à faire des emprunts – et donc à retirer des capitaux de l’économie informelle.

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De nombreux Ouïghours ont essayé de sortir de la crise financière, et de se protéger par la même occasion, en s’intégrant dans la florissante économie de la sécurité. Pour la seule année 2017, les autorités ont annoncé environ 55 000 postes à pourvoir à des fonctions d’agent de sécurité, de surveillant et d’assistant de police. Après ses études, Anver, une connaissance des chercheurs, travaillait comme tailleur et revendait également au marché les produits du jardin de ses parents. Mais en 2015, après avoir suivi deux jours de formation, il a reçu un uniforme et obtenu un poste d’agent de sécurité, dont la mission consistait en l’occurrence à surveiller un carrefour animé.

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Anver était convaincu que ce nouveau travail lui assurerait non seulement un revenu fixe dans le contexte de crise économique, mais le protégerait également de la répression. Pourtant, dès 2018, Anver et ses amis, agents de sécurité comme lui, ont été envoyés dans un « centre de rééducation », au motif que ses frères aînés effectuaient régulièrement des voyages d’affaire au Kirghizstan. Pour certains, ces camps sont en réalité de véritables camps de concentration.

Une ville-fantôme

Les réformes des années 2010 ont eu des conséquences affligeantes à Kachgar. Elles ont d’abord été lancées sous l’idée de « la prospérité économique contre l’intégration », mais l’essentiel des investissements est revenu aux entreprises originaires d’autres régions. Le gouvernement a de plus commencé à s’immiscer activement dans la vie privée des Ouïghours, des intrusions compensées par l’augmentation de l’emploi dans le secteur de la sécurité. Les répressions massives, connues sous le nom de « rééducation », ont pourtant renforcé la frustration ressentie par les Ouïghours et leur aliénation à l’Etat.

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Construits dans le cadre de la nouvelle zone économique spéciale de Kachgar, les immenses complexes résidentiels et les centres commerciaux sont perçus par les chercheurs comme le symbole de cette crise et de l’avenir tumultueux de la région. En 2017 et en 2018, les centres commerciaux, les showrooms et les entrepôts étaient vides. Même les commerçants qui ont obtenu gratuitement leur emplacement sont partis après quelques mois d’ouverture seulement. Le vaste complexe d’immeubles résidentiels  « New Shenzen City », construit près de la gare, est déjà délabré, et ce malgré le fait que presque personne ne s’y est installé.

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Les investissements faits à Kachgar durant les années de prospérité ont certes profité à certaines entreprises, mais cela s’est traduit par la destruction de l’environnement quotidien des populations locales. Le durcissement des mesures de sécurité dans la ville et la politique de « rééducation » ont parachevé le processus. Cependant, il faut noter que le développement urbanistique de la Chine recoupe des processus mondiaux qui sont également à l’œuvre dans d’autres villes d’Asie centrale, tels que la démolition des bâtiments historiques, l’enrichissement de grandes entreprises, la construction de centres d’affaires vides et inutiles.

Artiom Kosmarski
Journaliste pour Fergana News

Traduit du russe par Antonia Collard-Nora

Edité par Etienne Combier

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