Abdurehim Ötkür

Sur les traces d’Abdurehim Ötkür

Francekoul.com est heureux de publier en version électronique cet article issu de la revue « Regards sur les Ouïghour-e-s », magazine trimestriel spécialisé sur la région ouïghoure se voulant « apolitique et areligieux ».

Nous avons choisi, pour ce premier numéro de notre revue, l’écrivain et poète ouïghour Abdurehim Ötkür. Il s’agit là d’un pseudonyme : Ötkür signifie « net », « tranchant », « vif ». Le qualificatif n’est pas usurpé : Abdurehim Ötkür fut l'un des grands écrivains et poètes ouïghours du XXème siècle.

Né en 1923 à Qumul dans l'est de la Région ouïghoure, fils d'une famille de commerçants, il mourut en 1995 des suites de maladie. A l'âge de quatre ans, il perdit son père qui l'avait auparavant confié à Osman Haji, un des grands commerçants de sa ville. Osman Haji n'avait pas d'enfant, aussi adopta-t-il Abdurehim. Il l'éleva comme son propre fils et finança ses études en l'envoyant notamment dans des écoles privées.

En 1936, Abdurehim partit pour Ürümqi pour étudier dans le collège le plus prestigieux de la ville. Trois ans plus tard, il entrait à l’Université Normale du Xinjiang. Pendant ses études universitaires, il rencontra de nombreux/ses étudiant-e-s et professeur-e-s communistes. En 1942, il devint diplômé en Pédagogie et fut formé aux idées communistes de l'époque. Il commença dès lors à publier des poèmes patriotiques.

En 1944, il fut arrêté avec d’autres intellectuels par le gouverneur de la Région Sheng Shicai. Après sa sortie de prison, il travailla pour des revues et continua à écrire des poèmes.

Pendant la Révolution Culturelle (1966 à 1976), malgré l’importance de sa production poétique, il ne put publier. Ses ouvrages ne parurent qu'après 1980.

Abdurehim Ötkür
Abdurehim Ötkür. Crédit : Academiye.org

Le roman historique le plus connu d'Abdurehim Ötkür, La Trace (1984), traite dans un style documentaire d'un épisode considéré comme l'une des révoltes les plus sensationnelles de l'histoire ouïghoure. Cette révolte, qui se termina tragiquement, a inspiré de nombreux récits héroïques mais c’est l’œuvre d’Ötkür qui fut plébiscitée par le public: une documentation très riche des évènements et le style de l’auteur expliquent ce succès.

La deuxième révolution de Qumul (1931), dirigée par Xoja Niyaz Haji, fournit à Abdurehim Ötkür le thème d'un deuxième roman historique, Les terres qui s'éveillent. Dans ce roman, qui fait suite à La Trace, l’auteur narre la révolte qui s’est déroulée sur les mêmes lieux, dix-huit ans après celle qui fut l’objet de son premier roman.

Abdurehim Ötkür publia les deux tomes de Les terres qui s'éveillent respectivement en 1988 et 1994. Dans un additif au deuxième volume, l’auteur s’excuse auprès de ses lecteurs et lectrices : il renonce en effet à écrire le troisième et dernier tome. Malgré les regrets unanimes qui suivirent cette annonce, ces romans restèrent fort prisés. Cependant la nouvelle provoqua un certain trouble dans son lectorat : l'auteur aurait-il été empêché de poursuivre son œuvre par le gouvernement chinois  inquiet des conséquences d'une prise de conscience historique? Ce roman possède en effet une dimension didactique certaine. En outre, les deux tomes de Les terres qui s'éveillent racontent non seulement la révolte de Xoja Niyaz Haji, mais aussi la transformation de cette révolte contre l'oppression coloniale en une lutte de libération nationale de l'ensemble de la Région Ouïghoure. L'auteur narre également la façon dont les Ouïghour-e-s, héroïques au combat, furent cependant incapables de lutter sur le terrain politique contre les intrigues étrangères : en effet, non seulement, cette première république ouïghoure à Kachgar prit fin en 1934 mais, plus généralement, tous les conflits qui opposèrent les Ouïghours aux Chinois ou aux Russes se soldèrent par la prise du pouvoir par ces derniers.

De nos jours, Abdurehim Ötkür est non seulement admiré pour ses romans historiques triomphants mais aussi pour ses magnifiques poèmes.

Le poème La Trace (traduit ci-dessous), publié dans les années cinquante en ouverture de son roman éponyme, est aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre. La grande majorité des Ouïghour-e-s connaît au moins quelques vers de ce poème par cœur. Les ruba’i d’Ötkür sont également très populaires.

Il faut d’autre part signaler pour son importance, parmi l’ensemble de sa production poétique, l’épopée La nuit de Kachgar, qui est traduite dans de nombreuses langues étrangères dont le chinois et le japonais.

Par ailleurs, pendant ses années universitaires, Abdurehim Ötkür a écrit avec le poète et dramaturge Lutpulla Mutellip plusieurs pièces de théâtres dont Des millions de fleurs et Chin Moden.

La Trace
Abdurehim Ötkür
Traduction : Dilnur Reyhan

Nous étions jeunes, lorsque nous avons débuté ce pénible voyage, 
A présent, nos petits-enfants ont tant grandi qu’ils montent à cheval. 

Nous étions peu, lorsque nous avons débuté ce long voyage,
Depuis, nous sommes devenus la « grande caravane » en laissant nos traces dans les déserts.

Nos traces se sont égrainées à travers ces déserts et parfois aussi dans les montagnes,
Beaucoup d’hommes vaillants  sont restés là, sans la moindre sépulture. 

Ne dites pas qu’ils sont laissés sans tombe ; dans cette nature où fleurissent les tamaris,
Les fleurs les recouvreront lorsque le printemps éclatant arrivera.

La caravane poursuivra son chemin même si nos chevaux sont décharnés,
Qu’importe, cette trace sera décelée un jour par nos petits-enfants, ou nos arrières petits enfants.

Dilnur Reyhan
Directrice de publication de Regards sur les Ouïghour-e-s
Doctorante en sociologie
Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe

1. Il s’agit d’une forme poétique ouïghoure dans laquelle chaque poème ne comprend qu'une seule strophe.
2. Prénom d'une femme


 

Afin d'appréhender pleinement la portée du partenariat liant Francekoul.com à Regards sur les Ouïghours, nous publions ci-dessous le premier éditorial de notre partenaire :

Editorial

Logo Oghouz

 

L'équipe de Regard sur les Ouïghour-e-s a l'honneur de vous présenter la première revue bilingue franco-ouïghoure. Soutenue par l'association a-politique, a-religieuse et a-syndicale Oghouz, notre revue vous propose un regard à la fois singulier et pluriel sur l'actualité de la culture – au sens large – du peuple ouïghour. Mais peut-être avant d'introduire la revue et son premier numéro pourrions-nous présenter celles et ceux qui seront au centre de nos questionnements: les Ouïghour-e-s. Ceux et celles-ci sont un peuple résidant au Nord-Ouest de la Chine, dans une région qu'on nommera Xinjiang ou Sin-Kiang du côté chinois et Ouïghourie ou encore Région Ouïghoure du coté ouïghour (l'article de Stéphane de Tapia nous éclairera sur les enjeux de ces différentes dénominations). Bien que vivant dans l'Empire du Milieu, les Ouïghour-e-s ont une tradition bien plus proche de celle des pays d'Asie centrale que de la Chine. Turcophones et musulman-ne-s, utilisant un alphabet arabe, ils et elles habitent les oasis entourant le désert du Taklamakan, étape incontournable de ce qui fut la Route de la Soie. Objets de multiples convoitises, ces oasis furent, tout au long d'une tumultueuse histoire, au centre de nombreuses conquêtes et  de non moins importantes migrations. La culture ouïghoure est le fruit d'un brassage ethnique, culturel et religieux pluriels. Le plus souvent méconnue par le public français alors même qu'elle occupe une place centrale dans l'histoire de l'Asie, aujourd'hui menacée par la déculturation, c'est de son exceptionnelle richesse que nous aimerions rendre compte dans ce trimestriel naissant.

Notre ligne éditoriale se veut le reflet de cet éclectisme. Organisée en plusieurs rubriques, la revue Regard sur les Ouïghour-e-s se lit de gauche à droite en français et de droite à gauche en ouïghour. Les deux parties, comme les deux cultures, se rejoindront au milieu de la revue sur une œuvre graphique réalisée par un-e artiste ouïghour-e (bande dessinée, manga, etc.). Et plutôt qu'un premier numéro introductif et généraliste, nous avons choisi de rentrer immédiatement dans le vif du sujet: vous proposer les premiers morceaux d'une mosaïque d'articles à la croisée des domaines de recherche.  En effet, les contributions naviguent entre passé et présent, architecture et littérature, grande Histoire et petites histoires, articles sur la culture ouïghoure et productions culturelles (extraits du travail du mangaka Rahmanjan proposant un certain regard sur l'histoire ouïghoure ou encore extraits du manuel d'apprentissage de l'ouïghour à destination d'un public francophone). L'un des objectifs de Regard sur les Ouïghour-e-s réside en effet dans l'actualisation contemporaine de ce qui a fait et fait encore la richesse culturelle ouïghoure: résider au carrefour d'influences multiples et permettre leur rencontre. A cet égard, le choix du bilinguisme n'est pas neutre: notre revue se veut à la fois être le vecteur d'une meilleure connaissance des Ouïghour-e-s à l'égard d'un public francophone mais aussi une mise à disposition du travail de chercheurs et chercheurses français-e-s sur les Ouïghour-e-s à destination de celles-ci et ceux-ci. En effet, la recherche sur les Ouïghour-e-s en France comporte peu de publications alors qu'elle intéresse, outre les spécialistes, les étudiant-e-s turcophones, les chercheur-euse-s ayant pour objet général l'Asie centrale et la Chine ainsi que les Ouïghour-e-s de la diaspora. En ce sens, cette publication vise à combler un réel manque dans le champ des publications françaises et internationales.

A l'aube d'une nouvelle aventure franco-ouïghoure que nous sommes fiers et fières de partager avec vous, nous vous souhaitons une excellente lecture.

La rédaction de Regard sur les Ouïghour-e-s

Trimestriel, 30€/an. Pour vous abonnez à la revue, il vous suffit de suivre ce lien:
http://www.oghouz.org/index.php?option=com_content&view=article&catid=43&id=71&lang=fr ou contactez la revue : contact@oghouz.org

Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *