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At Chabysh, le festival du cheval kirghiz au Tadjikistan

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Les 13 et 14 août, le festival équestre At Chabysh s'est déroulé dans le district de Murghab, à l'est du Tadjikistan. L'objectif ? Promouvoir le cheval kirghiz, réputé pour son équilibre et sa force mais mis en danger par la disparition du nomadisme avec l'URSS. Reportage.

Créer un festival équestre dans un village reculé du Tadjikistan, c'est ce que fait la Française Jacqueline Ripart depuis 2005. Événement culturel et sportif, le festival équestre At Chabysh s'inscrit dans le programme de sa fondation Kyrgyz Ate pour la sauvegarde et la promotion du cheval kirghiz. Ce dernier est réputé pour son équilibre et sa force, qualités predominantes dans un environnement de haute altitude, et sa capacité à transporter un cavalier dans un paysage montagneux.

Tadjikistan Murghab Festival équestre

Or l'URSS naissante des années 1920 a porté un coup fatal au nomadisme kirghiz et initié l'extinction de cette race unique. A 3600 mètres d'altitude, Murghab, petit village éloigné et pauvre du Tadjikistan, est habité essentiellement par une population kirghize qui vit de manière traditionnelle dans un dénuement total. Ce festival est l'occasion de célébrer leurs traditions et d'attirer les touristes.

 

Une fête estivale qui réunit les Kirghiz du Pamir

Au milieu du mois d'août, At Chabysh, qui signifie « course à cheval » en kirghiz, est symbole de fête pour les quelques 6000 habitants de Murghab. Plus de 2000 locaux, Kirghiz et Pamiri, dont une centaine de touristes, se sont déplacés pour y assister. La fondation Kyrgyz Ate travaille conjointement avec les autorités locales pour l'organisation du festival qui a lieu sur un vaste plateau entouré de montagnes, prêté par la municipalité pour l'occasion. Le gouverneur de Murghab s'est déplacé spécialement pour la cérémonie d'ouverture.

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Durant deux jours, entre jeux équestres traditionnels kirghiz et course d'endurance, on célèbre le cheval kirghiz qui fait la fierté du patrimoine des nomades de ce pays enclavé d'Asie centrale. Les chevaux viennent spécialement pour l'événement des villages alentour, entre autres ceux de Shaimak, Madyan, Alitchour ou encore Soubaschi.

 

Promotion de la culture kirghize dans les montagnes tadjikes

Parmi les jeux organisés, le Oodarysh (lutte à cheval) est très populaire. Sous le regard avisé d'un arbitre et fouets serrés entre les dents, deux cavaliers s'affrontent dans une lutte à cheval jusqu'à ce que l'un d'eux touche le sol. A certains moments, le souffle exaspéré du cheval se fait entendre, fatigué, il secoue son maître en signe de protestation. Le public assiste alors au spectacle d'un quatuor de force.

Tadjikistan Murghab Festival équestre

La course d'endurance sur 16 km est aussi particulièrement appréciée. C'est un exercice physique complexe, où le cheval et son maître sont jugés en tant qu'équipe. Les premiers arrivés ne sont pas aussitôt déclarés vainqueurs. Outre les habituelles trois premières places, un prix de la meilleure condition du cheval est attribué. Si le cheval est à bout de souffle à l'arrivée, le contrôle vétérinaire, qui a lieu en milieu et fin de course, sanctionne le duo. Cette attention particulière apportée au cheval est le fruit du travail des organisateurs bien au fait des divergences d'exigences sanitaires entre l'Europe et l'Asie centrale.

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Enfin, le Tiyin ainmey est une compétition au cours de laquelle un cavalier, à toute bride, doit montrer son habilité en ramassant des fanions colorés disposés au sol le long du parcours. Lorsqu'il en attrape un, il doit le lancer en l'air afin que le public le voie.

Concerts de musique et danses traditionnelles kirghizes et pamiries clôturent le festival, suivi d'une remise des prix aux vainqueurs des jeux équestres. Premiers prix : des gazinières. Confrontés à des problèmes d’approvisionnement en énergie, c’est un bien prisé pour les habitants du district.

 

Femmes kirghizes en selle

La particularité d'At Chabysh réside dans son sport phare, le Kyz Kumai (se traduisant littéralement par « attrape la jeune fille »). Ce sport faisait partie d'un rite nuptial traditionnel où la fiancée obtenait le meilleur cavalier qui la coursait pour lui prouver son amour. Le principe est simple : une cavalière parée d'une robe traditionnelle est poursuivie par un djiguit (cavalier en kirghiz) qui tente de lui arracher un baiser, puis c'est au tour de la cavalière de chasser son djiguit à coups de fouet.

Tadjikistan Murghab Festival équestre

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C'est un moment de légèreté mais aussi de fierté pour les femmes kirghizes dans une société traditionnellement marquée par les inégalités entre hommes et femmes. Par le biais de ce jeu, les femmes kirghizes montrent leur compétence à diriger leurs chevaux, égale à celle des hommes. Au sein de cette société patriarcale, elles ne montaient plus à cheval.

Tadjikistan Murghab Festival équestre

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Depuis deux ans, Jacqueline Ripart et son équipe locale entraînent un groupe de treize jeunes cavalières kirghizes, sélectionnées parmi 300 candidates venant des onze villages kirghiz du district de Murghab. Cavalière émérite et fascinée par la relation qu'entretiennent les Kirghiz avec les chevaux, elle tient à son projet « Les jeunes kirghizes ont un équilibre naturel sur le cheval, elles ont ça dans le sang. C'est un vrai plaisir de les entraîner » explique-t-elle.

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La fondatrice du festival a également insisté pour constituer un jury « à l'européenne » composé de Kirghiz et d'Européens face aux tentatives de corruption qui gangrènent tous les échelons de la société, « il est très dur de maintenir des projets ici » confie-t-elle.

 

L'isolement, une réalité sociale pour les habitants de la région

Murghab est une bourgade peu ordinaire aux impressions de bout du monde. C'est pourtant une étape importante de la route du Pamir puisque que la M41, la deuxième plus haute route du monde, relie le village à Och au Kirghizstan (à 410 km) et à Khorog, capitale régionale du Pamir (à 320 km).

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La vie y est difficile, pratiquement rien ne pousse et les hivers sont rudes. Depuis deux mois, l’électricité est coupée et l'eau est un bien précieux. Les résidents les plus chanceux utilisent un générateur. Quant aux autres, ils utilisent de petits panneaux solaires qui produisent peu d'électricité.

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Le centre de Murghab est animé par le bazar, une succession de conteneurs et échoppes en tôle. Non loin de là, la statue de Lénine rappelle qu'il y a tout juste 25 ans, on se trouvait encore aux confins de l'Union soviétique.

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Avant le durcissement des frontières après les indépendances, les nomades kirghiz pouvaient se déplacer librement entre le Tadjikistan et la Chine voisine et où résident également une importante minorité kirghize.

Aujourd'hui en terre tadjike, les frontières administratives ont peu de sens pour cette minorité ethnique qui vit à l'heure de Och, au Kirghizstan (soit une heure de plus que Douchanbé, la capitale tadjike). Et pourtant, même dans ce coin isolé du Tadjikistan, Emomali Rahmon, président du Tadjikistan aux tendances autoritaires, est bien présent par le biais de grandes affiches le décrivant comme le sauveur de la nation et de l'unité tadjike.

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Si cet événement a été initié par la fondation Kyrgyz Ate, « c'est la population kirghize locale qui doit faire durer le projet et se l'approprier » selon Jacqueline Ripart. Malgré les difficultés (il a été annulé l'année passée pour cause de mauvais temps), ce festival populaire attire du monde chaque année. Dans un pays où la construction étatique s'est établie sur l'ethnie et la langue tadjike, les Kirghiz du Tadjikistan ont ainsi la possibilité d'affirmer qu'ils existent.

Zoé De Nadaï, journaliste pour Novastan.org

Relu par Grégoire Domenach

 



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