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Attaque des cyclotouristes : quels impacts touristiques pour le Tadjikistan ?

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Alors que le Tadjikistan était en pleine renaissance touristique, l’attaque terroriste fait craindre aux voyagistes une forte baisse des arrivées. Décryptage.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par le média en ligne spécialisé sur l’Asie centrale et basé en Russie Fergana.ru.

L’attaque d’un groupe de 7 cyclotouristes étrangers revendiqué par l’Etat islamique n’en finit plus de faire la Une au Tadjikistan. L’agression, reconnue par les autorités tadjikes comme un acte terroriste, a fait quatre victimes, parmi lesquelles deux ressortissants américains, un Hollandais et un Suisse. Deux autres personnes ont été blessées, mais leurs jours ne sont pas en danger, tandis qu’un Français est en état de choc.

La population tadjike est sous le choc. Dans ce pays où le sens de l’hospitalité et du respect de l’hôte est une tradition, des actes d’une telle cruauté et barbarie ne s’étaient plus produits depuis longtemps, et l’on n’avait plus connu de meurtre prémédité de citoyens étrangers depuis la guerre civile ayant fait rage dans les années 1990.

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Cet événement, bien qu’isolé, risque d’avoir des incidences négatives sur l’image du tourisme au Tadjikistan. Les étrangers ayant planifié leurs vacances dans le pays vont-ils être découragés ? Comment améliorer l’attrait du pays pour les touristes ?

Le site Fergana.ru a pu s’entretenir de ces inquiétudes avec le président de la Tajik community based tourism association et directeur de l’agence de voyages Pamir Silk travel, Chagarf Moullah-Abdollah.

Fergana news : Comment la nouvelle de l’attaque terroriste et de l’assassinat de touristes étrangers dans la région de Danghara a-t-elle été accueillie par les voyagistes tadjiks ?

Chagarf Moullah Abdollah : Nous avons été très affectés. Ces événements vont à l’encontre des valeurs de notre pays. Le tourisme n’a cessé de se développer ces dernières années au Tadjikistan grâce à sa population. Nous, voyagistes, souhaitons donc adresser nos condoléances aux familles des victimes ainsi qu’à leurs gouvernements. Nous partageons leur peine dans cette perte amère. Pour la première fois depuis la guerre civile, le sang d’hôtes a été versé sur notre sol.

Il y a quelques jours, nous avons assisté à une réunion rassemblant tous les acteurs du secteur touristique ainsi que les agents de la nouvelle police touristique instaurée par le ministère de l’Intérieur à la suite de l’attaque. Nous y avons discuté de mesures visant à garantir la sécurité des touristes et de cette nouvelle milice, dont c’est le principal objectif.

Selon vous, dans quelle mesure cet acte terroriste est-il susceptible d’influer sur les chiffres du tourisme au Tadjikistan ?

On peut s’attendre à ce que certains soient découragés à l’idée de venir visiter notre République. Mais c’est un soulagement de constater que l’Occident a réagi avec beaucoup d’à-propos. Ainsi, l’ambassade des États-Unis a déclaré que les événements n’auraient aucune influence sur les relations entre les deux pays, qu’il s’agissait d’un acte isolé sur le sol tadjik et que la population locale faisait montre de beaucoup d’hospitalité et de bienveillance à l’égard des touristes. On espère donc que les retombées négatives seront limitées. Je voudrais le souligner une nouvelle fois, ce genre d’attaque va à l’encontre des valeurs de notre pays et de sa population. Je travaille dans le secteur du tourisme depuis 1984, et pour autant que je m’en souvienne, il s’agit du premier acte terroriste prémédité de cette envergure sur des touristes.

Notre entreprise est la première organisation touristique privée. Elle a vu le jour juste après la chute de l’Union soviétique et l’indépendance du Tadjikistan. Sitôt créée, en avril 1992, elle s’est orientée vers l’accueil de touristes étrangers. Quelle différence entre tourisme récepteur et tourisme émetteur ? Le tourisme émetteur implique la dépense d’argent à l’étranger. Le tourisme récepteur, en revanche, permet d’injecter des fonds dans le pays, et donc d’en développer l’économie.

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Le développement actif du tourisme tadjik a débuté en 2005, à la fin de la période de reconstruction ayant suivi la guerre civile. On a alors vu apparaître des sociétés désireuses de s’impliquer dans le secteur touristique. En 2010, nous avons même pensé que si la situation restait en l’état, le Tadjikistan deviendrait le leader du tourisme récepteur de toute l’Asie centrale. Malheureusement, les événements de Khorog (où les forces gouvernementales et celles de la guérilla se sont affrontées, ndlr), en 2012, ont clairement nui à ce développement. D’autant que les touristes qui souhaitent visiter notre pays s’intéressent généralement à sa situation économique et politique des deux ou trois dernières années, ainsi que de son histoire et de sa culture, avant de prendre une décision.

La situation du tourisme récepteur a donc été inconstante ces dernières années ?

Tout à fait. On a connu des périodes de vaches maigres et de relance. En 2012, le secteur était dans le creux de la vague, puis la situation s’est légèrement améliorée l’année suivante. Les années 2014 et 2015 ont été nettement meilleures, 2016 a été exceptionnelle, puis en 2017 il y a eu à boire et à manger. De mai à début juillet 2018, selon nos statistiques et les enquêtes que j’ai moi-même réalisées auprès de managers d’hôtels et de voyagistes, nous avons cependant enregistré une baisse de 40 à 45 %.

À quoi cela est-il dû ?

L’un des voyagistes expliquait cette baisse par la tenue de la Coupe du monde de football, mais je ne crois pas à cette hypothèse, car aucune diminution n’a été constatée chez nos voisins du Kirghizstan et d’Ouzbékistan, si ce n’est pour les groupes de touristes obligés de passer par le Tadjikistan. Pour être honnête, je n’ai aucune explication à ce phénomène, ni même de piste de réponse. Le pays est stable, Douchanbé est considérée comme une ville sûre, l’Organisation mondiale du Tourisme a inscrit nos montagnes au patrimoine mondial et de nombreux décrets positifs ont été mis en place par le gouvernement, telle que la déclaration de l’année 2018 comme « année du développement du tourisme et de l’artisanat traditionnel et populaire ».

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En tant que président de l’association, j’ai été ravi de ce choix. Mais nous avons un peu dispersé nos efforts : il est nécessaire que le Tadjikistan fasse davantage parler de lui à l’étranger, qu’il exporte son image plutôt que de se limiter à ses propres frontières. Nous avons tendance à nous accrocher à nos événements et festivals nationaux et délaissons la promotion du pays à l’étranger. Il faudrait mettre en place des campagnes publicitaires à la télévision, localement mais surtout dans les autres pays, en tirant profit d’internet pour ce faire, en participant à des événements, expositions et festivals différents, de petite ou grande envergure, à travers le monde.

Ce que personne ne fait ?

Ce que très peu font. Je sais que cette année, l’Association d’Écoculture du Pamir (Pamirs Eco-Cultural Tourism Association, PECTA) a mené une campagne de publicité, avec des présentations de la région dans des petits marchés et des expositions, mais il s’agit d’une organisation régionale bien spécifique. Elle ne veille au développement du tourisme que dans le Pamir. Aucun de nos voyagistes n’a tenté de mettre sur pied des présentations à grande échelle du pays à l’étranger. Il serait bon d’inviter des journalistes étrangers spécialisés dans le tourisme, de trouver les moyens de leur organiser des visites gratuites du pays et de ses beautés afin qu’ils rédigent des articles dessus. Les touristes étrangers entendent parler du Tadjikistan par le bouche à oreille, alors qu’il serait bien plus efficace pour nous que des journalistes étrangers vantent le pays et ses attraits.

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Il s’agit de notre principale lacune. La dernière visite de journalistes étrangers remonte à 2011. Ils étaient neuf, invités par les responsables du Fonds Aga-Khan : des Européens, des Américains et un russe. Je leur ai fait visiter le pays entier. Après quoi, ils ont rédigé des articles si dithyrambiques que les publicités ont fleuri partout, même dans Travel World. Par la suite, on a beaucoup parlé du Tadjikistan et visité le pays. Mais la récente et tragique actualité est venue tout chambouler… Les voyagistes sont bien entendu très touchés par cette attaque.

Le manque de publicité est-il le seul problème du secteur du tourisme au Tadjikistan ?

Hélas, non. Certains des produits proposés par les voyagistes sont terriblement onéreux. La raison en est le transport. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le transport représente 30 à 35 % du coût d’un voyage. Il faut prendre en compte que notre flotte automobile ne compte que des Toyota Land Cruiser, parce que les routes ici sont peu nombreuses, c’est un euphémisme, et qu’il faut assurer la sécurité des touristes.

Or, ces voitures coûtent cher. Les autres véhicules ne résistent pas aux longs trajets sur les routes de montagne et tombent souvent en panne. Il est arrivé que des touristes perdent deux jours à attendre l’arrivée des techniciens. Les Land Cruiser, eux, sont fiables, ils ont fait leurs preuves. Sans parler du prix élevé de l’essence et du diesel. Si l’on compare avec le Kirghizstan voisin, un litre d’essence coûte ici 8,7 somonis (0,8 euro), contre un équivalent de 4 somonis (0,36 euro) là-bas.

L’année dernière, vous aviez déclaré que l’ouverture de la frontière avec l’Ouzbékistan serait bénéfique pour le tourisme au Tadjikistan…

Et j’avais raison. Il est extrêmement profitable d’entretenir des relations de bon voisinage avec Tachkent (la capitale ouzbèke, ndlr). L’afflux de touristes a quadruplé au cours des six derniers mois. Les organes officiels parlent aujourd’hui de près d’un million de touristes. Je suis convaincu qu’il s’agit, pour 80 % d’entre eux, de citoyens d’États voisins.

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Bien sûr, tous ne viennent pas pour des raisons purement touristiques, pour découvrir notre pays et y voyager. Certains viennent rendre visite à des proches. D’autres viennent profiter de nos soins de santé. En Inde, par exemple, des gens, y compris des touristes, viennent se soigner, et dépensent de l’argent pour se loger, se nourrir et faire des achats. La situation est sensiblement la même chez nous. Au final, toute personne qui va quelque part dépenser son argent est un touriste. Dans d’autres pays, les statistiques ne prennent en compte que les voyageurs possédant un visa touristique.

Quels types de tourismes ont la cote en ce moment au Tadjikistan ? Quelles sont les perspectives pour l’écotourisme ?

L’écotourisme n’est pas un type de tourisme, mais plutôt une démarche entreprise par ceux qui souhaitent obtenir des subventions de la part d’organisations écologistes telles que Greenpeace afin de développer le secteur touristique. L’Organisation mondiale du Tourisme est opposée à la reconnaissance de l’écotourisme en tant qu’entité spécifique, car elle estime que tout type de tourisme devrait être écologique, que le respect de la nature passe avant tout. Chez nous, c’est surtout le tourisme de haute montagne qui se développe : ascension en Jeep, à vélo, randonnées, alpinisme. L’alpinisme se développe moins, car les adeptes ne viennent qu’en août, lorsque l’escalade du pic Ismail Samani est permise.

Le tourisme ethnographique est particulièrement à la mode pour le moment. Les voyageurs viennent admirer la variété des cultures et des langues du Tadjikistan, les différences culturelles entre les régions du pays, les chants, les danses. Ils viennent aussi parce que les frontières étaient fermées à l’époque soviétique et ils se demandent pourquoi cette région du monde, le Pamir, est restée si longtemps inaccessible.

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On pourrait développer le rafting, c’est un secteur qui existe déjà, mais les touristes arrivent avec leur propre équipement, il faut donc développer les infrastructures. On pourrait développer le parapente, mais à nouveau il est nécessaire de mettre en place des infrastructures et de former des spécialistes. On rencontre aussi beaucoup de demandes pour des tours en hélicoptère, mais notre flotte aérienne manque de petits appareils, hélicoptères et avions.

On pourrait envisager des randonnées à ski à Djelondi, mais à nouveau, les routes sont fermées l’hiver. Si la route d’Och (au Kirghizstan voisin, ndlr) était ouverte l’hiver comme c’était le cas durant la période soviétique, ce serait une opportunité. On pourrait s’inspirer d’autres pays et utiliser des ballons guidés, à savoir des montgolfières fixées sur des câbles, qui permettent de prendre de la hauteur et de jouir d’une vue panoramique.

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Ce n’est pas très compliqué, mais les voyagistes refusent de prendre le risque seuls, ils souhaitent obtenir un soutien de l’État. Les voyagistes ont un rythme de travail saisonnier : en ne travaillant que trois ou quatre mois par an, ils ne disposent pas des moyens nécessaires. Le tourisme VIP n’est pas encore développé dans notre pays en raison du manque d’infrastructures. Le tourisme de la chasse existe également, bien qu’il soit classé à part pour une raison qui m’échappe. Le Comité au Tourisme a élaboré une nouvelle stratégie de développement du secteur touristique, mais dans l’attente d’un accord du gouvernement, elle n’est pas encore appliquée.

Voit-on émerger de nouvelles tendances touristiques sur le réseau routier tadjik ?

Dans le Pamir, c’est le corridor du Wakhan, c’est la vallée du Bartang, le village de Batchor, sur le Gunt, avec ses sources chaudes et ses itinéraires de randonnée, c’est Mourghab. Les touristes veulent au plus vite voir les hautes cimes enneigées. À l’heure actuelle, on envisage d’ouvrir une nouvelle zone touristique dans la région de Djirgatol et Garm, mais l’inconvénient est que le col de Karamyk est fermé du côté kirghiz.

On peut imaginer proposer aux touristes de se rendre dans le Pamir, puis à Djirgatol. Si Bichkek (la capitale kirghize, ndlr) ouvrait le col de son côté de la frontière, cette alternative n’aurait plus de sens : on pourrait aller de Douchanbé à Sary-Tash, puis de Sary-Tash à Karamyk, et revenir via le Kirghizstan à Djirgatol, avant de se diriger dans le Pamir, à Mourghab. Mais pour mettre sur pied ces itinéraires touristiques transfrontaliers, il est nécessaire que les États tadjik et kirghiz signent des accords intergouvernementaux.

Oulfat Massoum
Journaliste pour Fergana news

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

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Eric Haglund
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