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Attaque terroriste au Tadjikistan : « le gouvernement tadjik essaye d’utiliser l’attaque »

L’attaque terroriste contre des cyclotouristes au Tadjikistan le 29 juillet dernier est la première revendiqué par l’Etat islamique dans le pays. Interview d’Edward Lemon, chercheur spécialiste de l’islam au Tadjikistan à l’Université de Columbia. 

Selon Edward Lemon, chercheur post-doctoral au Harriman Institute de l’Université de Columbia aux Etats Unis ayant écrit sa thèse sur la gouvernance de l’islam et de la sécurité au Tadjikistan a répondu aux questions de Novatstan sur les conséquences de cette attaque terroriste.

Novastan : Selon vous, est-ce que cette attaque terroriste est représentative de la situation sécuritaire au Tadjikistan et dans la région ?

Edward Lemon : Le terrorisme a été un phénomène relativement rare dans la région par rapport aux régions adjacentes comme l’Asie du Sud et le Moyen-Orient. D’après mon décompte, c’est la dix-neuvième attaque à caractère terroriste depuis 2008 et la seconde visant des étrangers, après l’attaque de l’ambassade de Chine au Kirghizstan en septembre 2016.

Cette attaque s’est produite près de la ville natale du président, Emomalii Rahmon, et a visé des touristes alors que c’est l’année du tourisme au Tadjikistan. Quelles conséquences politiques pensez-vous que l’attaque aura au Tadjikistan?

Le gouvernement tadjik essaye déjà d’utiliser l’attaque pour sévir contre ses adversaires politiques. En blâmant le PRIT (Le parti de la Renaissance islamique du Tadjikistan, ndlr) en prétendant que le leader du groupe Hussein Adbusamadov a rencontré un membre du parti PRIT en Iran, le gouvernement tente une nouvelle fois de relier le PRIT avec le terrorisme, c’est ce qu’ils ont fait lorsqu’il ont voulu mener à l’interdiction du parti en 2015. Néanmoins, je pense que ce lien est hautement invraisemblable. Le parti a une longue histoire d’engagement pour la paix et la démocratie dans le pays suite à la guerre civile des années 1990. Cela semble être juste une autre excuse pour arrêter les membres du parti et renforcer le pouvoir de Rahmon.

L’un des terroristes arrêtés, Kh.A. Abdusamadov que les autorités désignent comme étant à la tête du groupe qui a commis l’attaque, aurait été formé en Iran et y aurait rencontré Nosirdjon Ubaydov. Ce dernier serait membre du PRIT et le cerveau de l’attaque, selon le ministère de l’intérieur tadjik. Que sait-on de Nosirdjon Ubaydov et de ses liens avec le PRIT et l’Iran ? Le ministère de l’Intérieur du Tadjikistan mentionne également que le frère de Kh.A. Abdusamadov, qui se fait appeler le « mollah Omar », est membre du « Mouvement islamique d'(Est) Turkestan » et se trouve en prison. Que savons-nous de lui et de son appartenance à cette organisation?

J’ai pu contacter des membres séniors du PRIT et ils ont nié que Ubaydov était ou est un membre du parti. Ils disent qu’ils ne le connaissent pas.

Je n’ai pas entendu parler du frère d’Adbusamadov, Bakhtiyor, ni lu sur son arrestation. Une recherche rapide sur Google en tadjik et en russe ne génère aucun résultat sur lui. Cela peut être le cas. Mais il y a très peu, voire pas du tout de citoyens tadjiks qui auraient été membres du Mouvement islamique du Turkestan compte tenu de son intérêt premier pour le Xinjiang.

Kh.A. Abdusamadov, a voyagé en Iran, a obtenu une formation là-bas, a un frère emprisonné au Tadjikistan pour être membre d’une organisation terroriste et a été en mesure d’organiser un grand groupe de jeunes pour attaquer des touristes étrangers. Qu’est-ce que cela signifie sur l’efficacité des services de sécurité tadjiks ?

Habituellement, les parents de personnes emprisonnées pour terrorisme sont sous surveillance. Ce qui fait que l’attaque est encore plus surprenante si on prend en compte les éléments livrés par le ministère de l’Intérieur tadjik.

Le fait que le ministère tadjik de l’Intérieur mentionne l’Iran dans cette attaque terroriste, montre à nouveau la relation complexe entre le Tadjikistan et l’Iran, que beaucoup opposent à la bonne relation qu’ils ont avec l’Arabie saoudite au cours des dernières années. Serait-ce un nouvel épisode du conflit froid entre l’Iran et l’Arabie saoudite ?

Cela m’est venu à l’esprit. L’Arabie saoudite s’est vantée de vouloir mettre l’Iran en dehors du Tadjikistan, et le gouvernement tadjik a été très critique envers l’Iran ces dernières années. Cela pourrait bien être un exemple où le gouvernement tadjik tente de démontrer le lien PRIT-Iran à des fins domestiques mais aussi pour plaire à l’Arabie saoudite.

Cependant, l’ensemble du lien Iran-PRIT est hautement invraisemblable, surtout compte tenu de la vidéo de l’EI qui est apparue aujourd’hui, et qui revendique clairement l’attentat.

L’Etat islamique a revendiqué la responsabilité de cette attaque. Comment interprétez-vous cette affirmation, que ne confirme pas les autorités tadjiks pour l’instant ?

Maintenant qu’ils ont publié une vidéo où les attaquants font le serment d’allégeance à l’Etat islamique et déclarent leur intention d’attaquer les étrangers dans le pays, il semble clair que ce groupe ait été impliqué d’une manière ou d’une autre. Il n’est pas clair s’ils ont été directement recrutés, en personne ou en ligne, ou s’ils l’ont été à travers des contenu sur les médias sociaux.

L’attaque a été perpétrée par de très jeunes hommes contre des étrangers. Qu’est-ce que cela peut nous dire de la radicalisation de la société dans la région ?

Les attaquants sont extrêmement jeunes, certains n’ont pas 20 ans. Dans la vidéo, ils parlent avec hésitation et avec une confiance limitée. Nous avons cependant encore beaucoup à apprendre sur leurs profils individuels. Conclure sur ce qui aurait pu être leur motivation individuelle est encore prématuré.

Lire aussi : Extrémisme au Tadjikistan : le point de vue d’un expert local et Le Tadjikistan gracie plus de 100 combattants djihadistes rentrés au pays

Ce qui est sûr, c’est qu’ils sont plus jeunes que la moyenne des combattants venus de la région, qui étaient souvent un peu plus âgés et plus proche de la trentaine.

Comment pensez-vous que les Etats européens devraient réagir à l’événement ?

Les Etats européens doivent travailler avec les forces de l’ordre tadjikes pour s’assurer qu’il y aura une enquête complète et transparente sur l’attaque et ses motivations. Les enquêtes précédentes ont été politisées et semées d’incohérences. L’implication des forces de l’ordre européennes pourrait aider à développer une image plus complète de ce qui s’est passé le 29 juillet dernier.

Croyez-vous que le tourisme sera un poids mort pour le Tadjikistan après cette attaque ?

C’est dommage que cela soit arrivé pendant l’année du tourisme. Depuis le début de l’année, le tourisme a quadruplé dans le pays selon les chiffres officiels. Le Tadjikistan est un beau pays et les gens sont incroyablement accueillants pour les étrangers. Je pense que certains visiteurs seront rebutés par l’attaque. Étant donné que c’est une destination principalement pour les voyageurs aventureux, je ne pense pas que nous verrons une baisse spectaculaire de nombre de visiteurs. Si nous voyons d’autres attaques, bien sûr cela peut changer rapidement.

Propos recueillis par email par la rédaction 

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Les cinq assaillants ont prêté allégeance à Daech dans une vidéo.
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