Manifestation Guerre civile Tadjikistan 1992 1997

Au Tadjikistan, le gouvernement règne dans l’ombre de la guerre civile

20 ans après la guerre civile, le Tadjikistan ne cesse de repenser à cette période sombre de son histoire.

Novastan reprend et traduit ici un article publié initialement par Radio Free Europe.

Le 27 juin, le Tadjikistan fête le 20e anniversaire des accords de paix qui ont mis fin à cinq ans de guerre civile dans le pays.  Mais aujourd’hui, certains Tadjiks considèrent que le pays va dans la mauvaise direction, celle de l’autoritarisme, pendant que d’autres se demandent pourquoi le peuple accepte les excès des élites dans un silence pesant.

La gestion du Tadjikistan est devenue une affaire de famille : le président Emomalii Rahmon est au pouvoir depuis presque le premier jour de la guerre civile (1992-1997). Aujourd’hui, en plus d’avoir éliminé ses opposants politiques, il a placé à de hauts postes plusieurs de ses enfants, dont Rustam Emomali à la mairie de Douchanbé, la capitale du pays.

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Guerre civile Tadjikistan Carcasse Ruine 2007

Une guerre encore très présente dans les mémoires

Le pays baigne dans la pauvreté, la corruption fleurit, et des centaines de milliers de Tadjiks partent travailler en Russie car ils ne trouvent rien dans leur pays. Mais ils subissent cela dans le silence à cause du souvenir de la guerre civile, et de la peur qu’elle a laissée.

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Ceux qui ont grandi après la fin de la guerre ne la connaissent qu’à travers les récits. Mais ceux qui l’ont vécue ne l’oublieront jamais et sont prêts à accepter tous les caprices du gouvernement pour éviter un nouveau conflit.

La guerre a commencé après une manifestation à Douchanbé au printemps 1992. D’un coup, sans que personne ne s’y attende, une coalition s’est formée entre les démocrates, les islamistes et plusieurs groupes ethniques en opposition au gouvernement en place, et ce conflit a duré cinq ans.

Des accords de cessez-le-feu jamais respectés

Les combats ont eu lieu dans des petits villages aux alentours de Douchanbé, dont personne n’avait entendu parler auparavant : Garm, Komsolomabad, Tavil-Dara… Ils sont devenus le théâtre de violences incessantes. Les pertes étaient choquantes pour un pays de moins de six millions d’habitants. Une bataille prenait la vie à des centaines de personnes, et les troupes du gouvernement ont été balayées en une ou deux semaines.

Les deux camps signaient des accords de cessez-le-feu régulièrement, mais ils étaient violés après moins de 24 heures. Seul un accord sur l’échange des corps a arrêté les combats pendant un certain temps, mais seulement dans une ou deux régions. Cette situation a duré pendant plus de cinq ans.

Le voisin à l’ouest, l’Ouzbékistan, a fermé ses frontières aux réfugiés tadjiks : seul le Kirghizstan les a acceptés sur son territoire. Des dizaines de milliers de citoyens du Tadjikistan et des combattants de l’Opposition tadjike unie (OTU) ont décidé de fuir en Afghanistan, où il y avait aussi une guerre civile.

La guerre civile a impliqué toute la région

Les forces pro-gouvernementales étaient soutenues par l’armée russe et les garde-frontières de la 201e division, qui était restée au Tadjikistan après l’indépendance. Les soldats russes ont souvent participé à des batailles contre des membres de l’OTU qui tentaient de rentrer au Tadjikistan depuis l’Afghanistan. Moscou a toujours nié son intervention dans la guerre civile tadjike, mais les frappes aériennes contre les combattants de l’OTU n’ont pu être conduites que par la Russie.

Spetsnaz guerre civile Tadjikistan Russie

L’Ouzbékistan a envoyé des troupes, puis le Kazakhstan et le Kirghizstan. L’OTU ne faisait pas de différences entre la coalition internationale et les forces du gouvernement tadjik. L’OTU a à plusieurs reprises attaqué les forces pour le maintien de la paix et conduit des actes terroristes, y compris à Douchanbé.

Massacres des deux côtés

Mais les forces pro-gouvernementales n’étaient pas mieux, notamment les paramilitaires du « Front populaire ». Leurs dirigeants se comportaient comme des seigneurs de guerre. La ville de Toursounzade, qui abrite la plus grande usine d’aluminium en Asie centrale, a été détruite par des affrontements jusqu’à ce qu’elle tombe entre les mains du jeune commandant de l’armée tadjike Mahmoud Khoudaiberdiev. Il a ensuite utilisé sa conquête pour requérir des changements dans le gouvernement. Ce dernier était si faible qu’Emomalii Rahmon n’avait pas d’autre choix que de céder : il confia à Khoudaiberdiev la garde présidentielle.

En décembre 1996, des observateurs de l’ONU avaient été envoyés à la ville de Garm : l’armée tadjike les a arrêtés à la frontière, pris en otages et menacé de les tuer.

Le règne des seigneurs de guerre

Il y avait aussi d’autres groupes comme la bande des frères Sadirov. Pour s’assurer un passage sécurisé depuis l’Afghanistan en février 1997, Bahmon Sadirov a pris en otage des membres de l’ONU et de la Croix-Rouge ainsi que des journalistes russes et le ministre de la Sécurité, Saidimir Zouhourov. Le gouvernement n’a pas eu d’autre choix que d’obéir, même si en fin de compte les otages ont été libérés et, étonnamment, l’armée tadjike et l’OTU se sont unis pour anéantir ce groupe mafieux.

Les civils et les personnalités publiques sont devenus des cibles permanentes. Le grand mufti Fathullo Sharifzoda et sa famille ont été abattus en janvier 1996 ; le directeur de l’institut de médecine de Douchanbé Youssouf Iskhaka, alors âgé de 65 ans, a subi le même sort en mai 1996. Plus de 40 journalistes ont été tués pendant la guerre.

Famine et émeutes réprimées

La population souffrait aussi de la famine. La vallée de Ferghana était moins touchée par les violences de la guerre, mais la faim a poussé les habitants à manifester à Khodjent et Ura-Tioub en mai 1996. L’armée tadjike a répondu en tirant sur la foule.

Guerre civile Tadjikistan Carcasse Ruine 1997

Fin juillet cette même année, d’autres émeutes ont éclatées contre le prix des biens de première nécessité à Khorog, où se trouvaient de nombreux réfugiés du centre du Tadjikistan. Là encore, trois personnes ont perdu la vie. Une épidémie de typhoïde s’est rapidement répandue, et le manque de médicaments combiné aux infrastructures délabrées n’ont pas permis d’y faire face.

Un spectre toujours agité par le gouvernement actuel

Les violences n’ont pas cessé suite aux accords de paix, mais la situation s’est progressivement calmée.

Le conflit a détruit la nation, et c’était il y a 20 ans. Mais la plupart des habitants du Tadjikistan s’en souviennent comme si c’était hier. Et si soudainement quelqu’un oublie la guerre, le gouvernement se sent obligé de la lui rappeler. Notamment aux vieilles d’élections, lorsqu’il faut choisir entre ce gouvernement ou le retour à la guerre civile.

Traduit du russe par la rédaction

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L’une des manifestations de mai 1992, contre le résultat de l’élection présidentielle de 1991.
Ria Novosti
Cette photo, prise en 2007, montre à quel point la guerre civile reste présente au Tadjikistan.
Brian Harrington Spier
Des forces spéciales russes, déployées durant la guerre civile tadjike.
Ussuriysk Military School
Des restes de la guerre civile, en 2007.
Brian Harrington Spier
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