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Du Tadjikistan à l’Etat islamique en Afghanistan : l’itinéraire improbable d’une famille

La famille d’un jeune musicien tadjik s’est retrouvée dans le Wilayat du Khorassan, une branche de l’Etat islamique en Afghanistan et au Pakistan. Détails sur un itinéraire imprévisible.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par le média russe spécialisé sur l’Asie centrale, Fergana News.

Ces dernières années, de nombreuses personnes originaires du Tadjikistan ont pris part aux combats dans les rangs de groupes terroristes au Proche-Orient et en Afghanistan. D’après le Comité gouvernemental de sécurité national du Tadjikistan, pas moins de 1 900 citoyens tadjiks ont rejoint les bataillons de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EI), aussi appelée Daech. Après l’échec de l’Etat islamique au Proche-Orient, le groupe terroriste a cherché à renforcer sa présence en Afghanistan, où de jeunes mercenaires étrangers sont envoyés depuis quelques temps. Parmi eux se trouvaient notamment un jeune couple originaire du Tadjikistan.

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Nodira Ousmonova est la femme de Fahrod Ousmonov, devenu soldat pour le Wilayat du Khorassan, une branche de l’organisation de l’Etat Islamique en Afghanistan et au Pakistan. Elle et ses deux enfants se sont retrouvés prisonniers des combattants en Afghanistan, alors qu’elle était enceinte d’un troisième enfant. Nodira Ousmonova est passée par deux prisons différentes avant de miraculeusement rentrer au Tadjikistan. Fergana News est allé à sa rencontre, accompagnée de sa famille, pour savoir comment un jeune professeur de musique, pourtant diplômé de l’enseignement supérieur, a pu entrer dans les rangs de l’EI en Afghanistan.

Une vie normale de migrants en Russie

Nodira Ousmonova s’est mariée avec Fahrod Ousmonov en août 2009. Juste après le mariage, son mari, qui a suivi une formation de professeur de musique et de chant, est parti à la recherche d’un travail en Russie. Une situation similaire à nombreux autres Tadjiks, même si, cette fois-ci, il a pu emmener sa jeune femme avec lui. Il a alors été chanceux et a trouvé rapidement un travail comme remplisseur de cartouches d’encre pour une entreprise de Moscou. Nodira Ousmonova est devenue couturière pour une entreprise produisant des sacs pour femme. Durant leur séjour, elle donne naissance à deux fils, Firdaws et Mohammed. Le couple venait souvent au Tadjikistan pour rendre visite à leurs parents, avant de repartir travailler en Russie.

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Tout cela a pris fin en 2017. Alors âgée de 29 ans, Nodira Ousmonova se trouvait à cette époque chez ses parents, dans son village natal, Isfisor, dans le district de Gafourov, dans le nord du pays. Fahrod Ousmonov téléphona soudain à sa femme de manière inhabituelle : non pas de Moscou, mais de Bakou. Comme il lui dit alors, il était là pour suivre une formation concernant une nouvelle méthode de remplissage de cartouches d’encres de couleur. Fahrod Ousmonov dit alors qu’il serait retardé et demande à sa femme de prendre un avion pour Moscou, puis de prendre un autre avion, une fois là-bas, pour Bakou. Il lui dit qu’ils se retrouveraient là-bas.

Une disparition par étapes

« Je me suis envolée pour Moscou, puis j’ai pris un billet pour Bakou » raconte Nodira Ousmonova. « Mais à l’aéroport de Bakou, une jeune femme de 30-35 ans m’attendait à la place de mon mari, et se présenta sous le nom de Gulzar. Elle me prit immédiatement mon passeport et les certificats de naissance de mes enfants. Au cours du mois qui a suivi, on nous a gardés dans un hôtel avec mes deux enfants, sans qu’on soit autorisés à sortir en ville », explique Nodira Ousmonova. « C’était Gulzar qui nous amenait la nourriture. Je lui demandais souvent où était mon mari, pourquoi il ne nous rejoignait pas. Elle répondait toujours qu’elle ne pouvait pas dire où il se trouvait, mais que nous pourrions bientôt le retrouver, et qu’il nous expliquerait tout lui-même. J’étais très inquiète pour mon mari », poursuit la jeune femme.

« Un soir, Gulzar nous ramena nos papiers d’identité et nous dit qu’il était temps de prendre l’avion pour rejoindre mon mari. Pendant tout ce temps, elle semblait s’être occupée de la demande de visa et de l’achat de billets d’avion pour l’Iran. Nous avons donc quitté l’aéroport de Bakou pour Téhéran. Gulzar nous a accompagnés. A Téhéran, elle nous a confié aux mains d’une autre fille, une Afghane du nom de Shaydo. Nous avons passé la nuit avec elle à Téhéran », explique Nodira Ousmonova. « Mais le jour suivant, nous avons pris le bus pour Ourdough, qui se situe à la frontière avec l’Afghanistan, et n’avons pas tardé à rejoindre Hérat (une ville afghane proche des frontières avec l’Iran et le Turkménistan, ndlr). De là, nous avons été transférés dans la province de Djôzdjân (une province au nord de l’Afghanistan, ndlr) ».

Femme d’un soldat du califat

Là, Nodira Ousmonova et ses deux enfants rencontrent enfin Fahrod Ousmonov. Il les conduit dans sa maison en terre de deux pièces, située dans le petit village de Sardar. Il explique à sa compagne qu’il est désormais soldat du califat et travaille ici comme cuisiner dans une prison locale contrôlée par les combattants du « Wilayat du Khorassan ». Sa mission consiste à préparer trois fois par jour la nourriture pour les prisonniers.

« Je lui ai demandé pourquoi il était venu ici, j’ai tenté de le convaincre de rentrer à la maison » continue Nodira Ousmonova. « Mais nous n’avions déjà plus aucune chance de rentrer au Tadjikistan : à la moindre tentative de fuite, ils nous auraient tués. Je me suis résignée, parce que je suis une femme et je dois obéir aux volontés de mon mari. De plus, j’étais enceinte et pensais avant tout à mes enfants… », décrit la jeune femme.

D’après Nodira Ousmonova, à Sardar, son mari partait tôt au travail le matin et rentrait tard le soir. Quant à elle, elle restait à la maison, préparait les repas et s’occupait des enfants. Elle ne parlait à personne. Seul son mari se rendait au marché, car il était interdit aux femmes de sortir hors de leur maison. Il n’y avait pas non plus d’électricité dans la maison des Ousmonov : seule une lampe fonctionnait grâce à une batterie solaire. Nodira faisait cuire la nourriture sur un réchaud à gaz. Deux mois plus tard, la famille déménage dans le village voisin de Moughoul. C’est là que Nodira Ousmonova donne naissance à une fille, qu’elle prénomme Sofia.

Un long emprisonnement par les Talibans

En juillet 2018, les combats débutèrent entre les miliciens du Wilayat du Khorassan et le mouvement des Talibans dans la province de Djôzdjân, aboutissant bientôt à la victoire des Talibans. Tous les combattants étrangers servant dans la prison de l’Etat Islamique, ainsi que leur famille, sont alors fait prisonniers. Fahrod Ousmonov, sa femme et ses enfants, n’y échappent pas. Les Talibans transfèrent ensuite les prisonniers dans la province de Bâdghîs, dans le nord-ouest de l’Afghanistan. La famille Ousmonov reste emprisonnée aux mains des Talibans d’août 2018 au début de l’année 2019. Femmes et enfants vivent séparément des hommes.

« D’après mes calculs, nous étions 8 familles étrangères. Nous étions avec nos enfants. La nourriture et les médicaments étaient insuffisants. Nous avions l’impression d’être condamnés. Les Talibans nous avaient pris nos téléphones, il nous était impossible de communiquer à qui que ce soit notre emplacement. Les autres femmes et moi étions désespérées; nous pleurions constamment » décrit Nodira Ousmonova. « Le 13 janvier 2019, les forces de sécurité afghanes ont lancé une attaque sur les Talibans à dghîs. Elles ont pris la prison et ont fait transférer tous les prisonniers qui s’y trouvaient vers Kaboul. Nous y sommes restés jusque mai, soit un peu plus de quatre mois. Il y avait avec nous des femmes originaires d’Ouzbékistan, du Kirghizstan, d’Indonésie, de Chine, de France et de pays arabes. A Kaboul, Fahrod et moi avons pu nous rencontrer à plusieurs reprises lors de rendez-vous » continue Nodira Ousmonova.

Kaboul, dernier lieu connu de Fahrod Ousmonov

Le gouvernement afghan fait preuve d’humanisme : il s’adresse aux autorités des pays d’origine des citoyens qui se trouvaient dans la prison d’Etat de Kaboul et leur demande de les extrader. « Les premiers à reprendre leurs citoyens ont été la Chine et la France. Puis en mai, des membres du corps diplomatique tadjik nous ont contactés. Je leur ai dit que nous souhaitions rentrer chez nous, au Tadjikistan, leur ai demandé de l’aide » explique Nodira Ousmonova.

« Lorsqu’on nous a sorti de la prison et conduit à l’aéroport de Kaboul pour être renvoyés au Tadjikistan, j’ai demandé aux personnes qui nous accompagnaient où était mon mari. La réponse a été courte : « votre mari aussi rentrera bientôt à la maison ». Je n’ai pourtant pas pu apprendre quoi que ce soit sur son compte depuis. Je n’ai aucune idée d’où il se trouve désormais. »

Le chemin jusqu’au Khorassan

Aujourd’hui, Nodira Ousmonova est rentrée dans son village natal et commence seulement à se remettre du cauchemar qu’elle a vécu. À son retour au Tadjikistan, les services de sécurité l’ont interrogée pendant plusieurs jours. Ils l’ont ensuite relâchée, annonçant que puisqu’elle se repentait et revenait volontairement, elle était dégagée de toute responsabilité pénale. Au cours de l’entretien avec Fergana News, Nodira Ousmonova s’est mise à pleurer plusieurs fois à l’évocation de ce qu’elle a vécu. Le média russe dit n’avoir pas voulu la tourmenter avec un déluge de questions, d’autant plus que dans le bureau des enquêteurs, elle a dû plus d’une fois raconter en détail ce qui lui était arrivé.

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Fergana News a ensuite continué la discussion avec les pères de Fahrod et de Nodira. Tous deux se demandent comment une telle chose a pu arriver à leurs enfants. « Je travaillais à l’école, mais pour subvenir aux besoins de mes six enfants, j’ai dû abandonner l’enseignement et louer une terre pour y cultiver tomates et pommes de terre » raconte le père de Nodira, ancien professeur de physique.

« Nodira est la cinquième enfant de la famille. Elle rêvait de devenir infirmière. Mais pour des raisons familiales, son rêve ne s’est pas réalisé. Quand Nodira a fini l’école en 2006, sa mère est tombée malade et a été alitée. C’était juste au moment des examens d’entrée et de la saison des récoltes. Nodira a été obligée de remplacer sa mère et de nous aider au champ. Plus tard, elle a quand même suivi trois mois de cours auprès d’infirmières familiales, mais elle s’est mariée puis elle est partie avec son mari », explique le père de Nodira. « Pendant huit ans, Nodira s’est souvent rendue en Russie tout en revenant à la maison quelques temps. Nous étions rassurés du fait que la vie de notre fille semblait s’arranger. Avec son mari, ils vivaient de manière normale; ils préféraient ne pas s’immiscer dans les affaires de leur famille. Lorsqu’elle est partie, personne n’a posé beaucoup de questions. Nous ne nous attendions pas à ce qu’il arrive quoi que ce soit de mauvais à elle et Fahrod » continue le père de Nodira.

La famille ne comprend pas

Fergana News a également demandé au père de Fahrod, Ihlom Ousmonov, âgé de 56 ans, si lui aussi n’avait rien soupçonné. « Mon fils a une formation supérieure dans le domaine de la musique, mais ici il ne pouvait pas travailler, et c’est pour ça qu’il est parti avec moi pour le travail en Russie » raconte-t-il. « Je suis tombé malade en 2017 et suis donc rentré à la maison, au Tadjikistan, pendant plus de six mois. Quand je suis revenu à Moscou, je n’ai trouvé ni Fahrod, ni ma belle-fille. Nodira l’avait suivi avant de disparaître elle aussi. Leurs recherches n’ont donné aucun résultat », décrit Ihlom Ousmonov. « Plusieurs fois, mon fils est entré en contact avec moi avec des numéros inconnus, mais ses appels étaient courts et il ne disait rien d’où il se trouvait ni de ce qu’il faisait. Je suis rentré au Tadjikistan, me suis rendu moi-même auprès des services de sécurité et leur ai rapporté tout ce que je savais. Nous avons passé un an dans l’attente de nouvelles de notre fils ou des services de sécurité. Et voilà qu’il y a deux mois, ils m’annoncent que Fahrod était en Afghanistan. Ils ont ramené ma belle-fille et ses trois enfants. Elle est amnistiée. À cet égard, je suis reconnaissant envers les agents des services spéciaux. Quand ils les ont ramenés, ils ont dit que Fahrod reviendrait également », explique le père du djihadiste.

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Pourquoi son fils est-il tombé aux mains de l’Etat islamique? « Nous sommes tous encore sous le choc! Fahrod était un garçon calme et peu bavard. Il jouait du rabâb (un instrument traditionnel perse, ndlr) et de la guitare. Il avait une belle voix, chantait et jouait souvent lors d’évènements et de spectacles », décrit Ihlom Ousmonov. « Quand il était étudiant, il venait avec moi en Russie pour travailler, lors de ses vacances universitaires. Puis il s’est marié et a suivi la troisième année d’études depuis l’étranger. Il a eu son diplôme avec mention. Il ne priait jamais – il n’avait aucun attrait pour la religion », explique son père.

« Je ne veux pas perdre un second fils »

« Fahrod était une personne complètement laïque. Comment et dans quel lieu on lui a lavé le cerveau, comment il a été recruté, ça, personne ne le sait. Je sais bien qu’avec toutes ces migrations pour le travail vers la Russie, certains de nos jeunes tombent dans les réseaux des émissaires de groupes terroristes et extrémistes, mais je n’aurais jamais imaginé que parmi eux figurerait un jour mon fils » explique le vieil Ousmonov en levant les mains.

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Le père de Fahrod espère que son fils a déjà été renvoyé au Tadjikistan. Le 8 juillet dernier, lorsque Fergana News publiait cet article, Kaboul a annoncé avoir remis à Douchanbé un nouveau groupe de Tadjiks qui purgeaient leur peine dans des prisons afghanes. Il ne restait à ce moment aucun Tadjik dans les prisons d’Afghanistan.

« En 2012, mon fils cadet Fahriddin a disparu en Russie sans laisser de nouvelles. J’ai parlé aux services de renseignement de sa disparition, mais nous n’avons jusqu’ici obtenu aucune réponse d’eux, et nous ne savons rien d’où il se trouve. Je ne veux pas perdre un second fils… Je crois que Fahrod se repent désormais et qu’il sera libéré. Il se repent certainement de tout son cœur et il se conduira de façon correcte » lâche finalement Ihlom Ousmonov.

Traduit du russe par Antonia Collard-Nora

Edité par Etienne Combier

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Nadira Ousmonova a suivi son mari Fahrod Ousmonov lorsqu’il est devenu un soldat de l’Etat islamique en Afghanistan.
Tilava Rassoul-Zade / Fergana News
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