Khorog Pamir Jardin botanique Tadjikistan Ilaria Raïkova Environnement

Ilaria Raïkova, fondatrice du plus haut jardin botanique du Tadjikistan

Membre pendant près de 40 ans d’une mission de recherche dans le Pamir oriental, Ilaria Raïkova est à l’origine d’un des plus beaux jardins botaniques d’altitude. Ses recherches ont notamment permis l’importation d’une petite agriculture dans un massif reculé et a l’altitude particulièrement élevée. Portrait.

Novastan reprend et traduit ici un article du média tadjik indépendant Asia Plus.

A l’orée du massif du Pamir se niche le plus haut jardin botanique du monde. Fondé en 1940, le jardin botanique de Khorog, dans le sud-est du Tadjikistan, est le seul institut de recherche à 2 320 mètres d’altitude. Il abrite aujourd’hui près de 4.000 variétés de plantes. Pendant 26 ans, il a été dirigé par Anatoly Goursky, auquel le développement du jardin peut être attribué. Mais dans le détail, c’est à la chercheuse Ilaria Alexeïevna Raïkova que revient l’initiative de sa création.

Pendant 40 ans, la spécialiste en botanique a poursuivi des recherches de terrain dans le Pamir oriental pour aboutir à la création de ce jardin unique en son genre. Portrait.

Professeure à l’université du Turkestan russe

Ilaria Raïkova est née le 17 septembre 1896 à Oura-Tubé, actuellement Istaravchan, dans le nord du Tadjikistan actuel. L’Asie centrale est alors sous domination de l’empire russe. En 1913, elle termine ses études au lycée de Samarcande, actuellement en Ouzbékistan, en recevant la médaille d’or. En 1919, elle est diplômée de la faculté de biologie de l’Université de Petrograd, aujourd’hui Saint-Pétersbourg.

Ayant appris qu’un comité d’organisation était chargé de la création d’une université au Turkestan russe, Ilaria Raïkova présente sa candidature et est choisie le 10 janvier 1920 en tant que professeure de botanique lors d’une session du Conseil académique de l’Université du Turkestan.

Khorog Pamir Jardin botanique Tadjikistan Ilaria Raïkova Environnement

En 1923 Ilaria Raïkova participe à l’expédition dans le Pamir organisée par la section du Turkestan de la société géographique russe. Après cette expédition, de laquelle elle rapporte un grand nombre de semences et de plantes, celle qui s’appelait alors Ilaria Raïkova commence à échanger des semences avec de nombreux jardins biologiques.

Des premiers semis en 1923

C’est à ce moment qu’ont été réalisés les premiers semis et plantations de plantes du Pamir, et que l’on a entrepris une observation à long terme de leur acclimatation sur sol irrigué dans les conditions climatiques de Tachkent, la capitale ouzbèke. 120 variétés de plantes du Pamir ont été observées sur les parcelles du jardin botanique.

Khorog Pamir Jardin botanique Tadjikistan Ilaria Raïkova Environnement

En 1927, Ilaria Raïkova a la chance de passer tout l’été dans le Pamir en tant que membre de deux expéditions. En 1933, elle participe ensuite à l’expédition de l’Université d’Asie centrale. Cette mission avait pour objectif de mieux connaître et maîtriser le désert froid des hautes régions du Pamir oriental.

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Très rapidement, les membres de l’expédition ont atteint le village de Mourghab. Des champs d’expérimentation ont été créés dans le Pamir oriental, plus précisément à Djamantalé (3 640 mètres d’altitude) et à Madiane (3 660 mètres d’altitude) : on y a semé différentes sortes de céréales, de légumineuses et de légumes. A Bachgoumbaz, dans la vallée de la rivière Alitchour, l’expédition a choisi le lieu où implanter un centre d’étude du bétail. A Boulounkoulé, les chercheurs ont déterminé l’emplacement de cultures, tandis que des parcelles adaptées à l’étude de l’hydrobiologie et des poissons ont été installées sur les berges du lac Yachilkoul.

Objectif : alimenter la population locale

On a jugé que Djavchangoz était l’endroit le plus approprié pour expérimenter des cultures. En parallèle des recherches indispensables sur la géobotanique, la faune et les sols, le but de l’expédition était de déterminer comment rendre possible l’agriculture en altitude par la sélection de variétés susceptibles d’être acclimatées et l’étude des ressources végétales locales.

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Une grande attention a été accordée à la recherche de moyens pour fournir à la population locale une alimentation équilibrée et des vitamines grâce à l’introduction de nouvelles cultures et d’une utilisation plus complète des ressources locales, des poissons par exemple. Compte tenu de la forte prévalence du scorbut au sein de la population à l’époque, cet objectif était considéré comme l’une des principales missions de l’expédition.

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La première station de biologie dans le Pamir a été établie à Djavchangoz (3 600 mètres d’altitude), en amont de la rivière Chokhdar. Après trois ans d’activités, elle a été transférée dans la vallée de Mourghab, à Tchétchekty (3 860 mètres d’altitude). A Ichandachté, la plantation de bulbes de tulipe, des iris et d’autres végétaux dans le courant de l’automne a constitué les prémices du futur jardin botanique.

Une première récolte réussie

A l’intérieur de cette expédition, Ilaria Raïkova et ses assistants ont mené des recherches géobotaniques dans les régions encore non étudiées du Pamir oriental.

Les chercheurs se sont rendus dans tous les secteurs pour recueillir des éléments à propos des plantes qui y étaient cultivées et observer les particularités des techniques agricoles. En automne, la première récolte issue des champs d’expérimentation a montré clairement l’ampleur des progrès accomplis : pour une série de cultures, la récolte a été une réussite.

Les participants à l’expédition ont alors pris l’initiative de demander l’autorisation d’organiser à Khorog une première exposition agricole, qui a été ouverte le 30 septembre 1934.

Khorog Pamir Jardin botanique Tadjikistan Ilaria Raïkova Environnement

« Le premier groupe de produits de la récolte à Djavchangoz était exposé sous une pancarte », se souvenait Ilaria Raïkova. « Tout avait poussé dans le Pamir oriental à une altitude de 3 500 mètres. On pouvait voir des choux chinois de 4 kilos récoltés alors qu’il y avait déjà eu des gelées jusqu’à – 15° ; des carottes, des rutabagas, des navets, des topinambours, des betteraves, des radis d’une longueur allant jusqu’à 20 cm, des tubercules de pommes de terre de 10 sortes », a-t-elle décrit.

L’exposition a duré 6 jours et a attiré un public nombreux, y compris des Afghans. Les recherches se sont poursuivies par la suite.

Apporter l’agriculture à une population nomade

Dans la station de Tchétchekty, où travaillait Ilaria Raïkova en tant que responsable, l’équipe qui travaillait en 1936 n’était que de quatre personnes. Mais les semailles ont toujours eu lieu en temps voulu et le programme d’activités agricoles et d’observations scientifiques s’est déroulé tout au long de l’été sans problème majeur.

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Une deuxième foire agricole a eu lieu à Mourghab et Khorog le 19 septembre 1936. Comme toujours, Ilaria Raïkova en était l’organisatrice et y a participé activement. Cette fois, son « enfant chéri » était l’exposition qui se tenait dans le village de Mourghab, au centre d’une région d’altitude qui jusqu’alors ne connaissait pratiquement pas l’agriculture. Dans le Pamir oriental, où la population d’origine est constituée d’éleveurs kirghiz nomades, l’agriculture n’était pas pratiquée. Aussi, il a fallu plus de temps. La station de Tchétchekty a permis aux nomades de voir pour la première fois à cet endroit pousser des céréales et des légumes, ce qui a suscité de l’enthousiasme au sein de la population locale. En 1939, le Pamir oriental comptait 123 hectares de cultures.

Ilaria Raïkova, seule chercheuse à être restée 40 ans dans le Pamir

Ce succès a permis à Ilaria Raïkova d’hériter de toute la direction de la station de Tchetchekty entre 1940 et 1942. Au cours de ces années, la chercheuse a assuré la direction scientifique mais aussi administrative du site.

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Les expérimentations ont donné de nombreux résultats inattendus : les plantes les mieux adaptées aux conditions du Pamir oriental se sont souvent révélées être non pas des variétés de montagnes ou septentrionales, mais de pays chauds : des variétés d’orge provenant d’Inde et d’Ethiopie, d’avoine originaire de Palestine, de pois d’Abyssinie. Une variété de froment a notamment mûri pour la première fois à une altitude de 3550 mètres, alors qu’elle était originaire de la péninsule arabique.

Parmi les spécialistes scientifiques du Pamir, Ilaria Raïkova détient un record : elle est la seule à avoir mené des recherches in situ dans le Pamir oriental pendant 40 ans. Elle a rapporté du Pamir environ 30 000 feuilles d’herbier, où sont entreposées des variétés de plantes séchées.

Le paradis du Badakhchan

De cette recherche est né le jardin botanique de Khorog, parfois appelé « Paradis du Badakhchan », du nom de la région administrative. Ce jardin est peu à peu devenu l’un des principaux instituts de recherche de ce type, grâce au talent et à l’enthousiasme d’Anatoly Goursky.

La vie d’Ilaria Alexeïevna Raïkova est étroitement liée au sort des habitants de régions montagneuses éloignées, au sort d’un pays majestueux et rude, et ce n’est pas par hasard qu’on l’a appelée la « patronne » du Pamir. Sur ses 85 ans, elle en a consacré 60 à l’université et au Pamir. Elle n’était pas uniquement une voyageuse passionnée et une chercheuse de terrain, mais aussi une professeure d’université, autrice de plus de 80 travaux scientifiques.

Ilaria Raïkova nous a quittés le 24 octobre 1981. Mais des centaines de personnes portent en eux son exemple et conservent tout ce qu’ils ont reçu d’elles.

Davis Souleymanchakh
Ecrivain

Traduit du russe par Michel Peetermans

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Le jardin botanique du Pamir est le plus élevé au monde, à 2 320 mètres d’altitude.
Hans Birger Nilsen via Visual Hunt
Ilaria Raïkova (la deuxième à partir de la droite), avec des vétérans de l’Université d’Etat de Tachkent.
Asia-Plus / tashkentpamyat.ru
Membres du personnel scientifique de l’Université d’Etat de Tachkent. Ilaria Raïkova est la deuxième à partir de la droite.
Asia-Plus / tashkentpamyat.ru
Le jardin de Khorog s’étend sur 50 hectares.
steynard via Visual Hunt
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