Incertitudes sur la rivière Vakhch : la construction du barrage de Rogun prend du retard

Le Tadjikistan a annoncé au début de l’été dernier que la rivière Vakhch serait coupée en octobre ou novembre 2016 afin de pouvoir procéder à la construction du barrage de Rogun qui sera le plus haut du monde. Le mois d’octobre est arrivé, mais la coupure du Vakhch ne semble plus être à l’ordre du jour. Explications…

Cet article a originellement été publié en russe sur le service tadjik du média russe Sputnik. Il a été traduit en français par Dmitri Rechov et édité par la rédaction de Novastan.

Selon les ingénieurs-hydrologues travaillant depuis des années sur les barrages de Nourek et de Rogun, il est encore possible de couper la rivière Vakhch à l’heure actuelle. Et ce, en dépit du manque de temps… Mais, pour y parvenir, il va falloir procéder d’une manière particulière.

Cette affirmation versée au dossier du barrage peut paraître étrange aux citoyens ordinaires qui n’ont aucune raison de douter des plans annoncés par les autorités tadjikes. Ainsi, il y a à peine 2 mois, l’annonce de la coupure de la rivière en 2016 et du lancement de la 1ère tranche du barrage de Rogun en août 2018 avait agité l’Internet tadjik.

Il a également été annoncé qu’une entreprise italienne, Salini Impegrilo, avait été sélectionnée pour mener le chantier. Cependant, le chantier semble prendre du retard par rapport aux échéances avancées lors de cette annonce.

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En outre, les fonds alloués au barrage pour 2017 ont été réduits, alors même que la coupure de la rivière Vakhch est une étape financièrement coûteuse. Le Président tadjik, Emomali Rahmon, a effectué une visite sur le site en août 2016, mais aucune information nouvelle n’avait alors été donnée. Enfin, rien ne figure non plus sur le site de l’entreprise Salini Impegrilo.

Le Président tadjik s'adresse aux constructeurs et experts du barrage de Rogun.

Un calendrier de construction qui semble intenable

Selon l’ingénieur-hydrologue, Anatoli Kolesnichenko, toute cette polémique sur la construction et la mise en service vient de l’entreprise Salini Impegrilo. Sur son site Internet, la compagnie italienne a uniquement présenté des avis d’experts comprenant des éléments positifs et a décidé de passer sous silence les éléments gênants. « Ou peut-être [que ces experts] n’y comprenaient simplement rien », affirme-t-il.

Il faut noter que la firme Salini Impegrilo a immédiatement débuté la construction du barrage (équivalent au lot n°2 du contrat) et pas celle du bâtiment de la centrale hydroélectrique avec l’équipement afférent.

Pour cet élément essentiel de la centrale, ainsi que pour les rives gauche et droite, il faut encore trouver un prestataire. Or, si ce dernier n’est pas sélectionné avant octobre 2016, Salini Impegrilo n’est pas tenue de poursuivre le chantier du barrage.

Un autre élément est également à prendre en compte : pour assurer la sécurité du barrage en suivant les recommandations de la Banque mondiale, la rivière ne peut être coupée que provisoirement et le lâcher d’eau à travers le barrage ne doit pas intervenir plus tard qu’en 2017. Pour ce faire, la construction du tunnel n°3 est indispensable. Pour le moment, ce denier n’est construit qu’à 25% et son achèvement prendrait au moins 2 ans.

Pour comprendre ce qui bloque, il faut d’abord comprendre comment il faut s’y prendre pour couper la rivière Vakhch.

« L’interruption de la construction est le résultat de l’incompétence. »

L’opération de coupure de la rivière désigne en réalité la déviation du cours d’eau vers un lit artificiel (en l’occurrence, pour Rogun, il s’agit des trois tunnels en construction) afin d’assécher les futures fondations sur lesquelles va être bâti le barrage. Cela peut se faire grâce à l’installation de 2 « plaques de recouvrement » en amont et en aval de la localisation du futur barrage.

Suite à cette coupure, l’eau restante est pompée des fondations afin que le barrage puisse être érigé, nous explique Kolesnichenko. La coupure de la rivière s’effectue en automne (novembre) quand le débit de la rivière est faible (environ 200 m3/seconde). Habituellement, la coupure de la rivière avec un débit aussi faible présente peu de difficultés. Le plus difficile survient ensuite.

Tout de suite après l’assèchement des fondations, il faut soulever la plaque située en amont d’environ 60 mètres afin de maintenir un apport d’eau suffisant à l’entrée des tunnels pour « évacuer » l’eau en période estivale, lorsque le débit peut monter jusqu’à 7500 m3/seconde (au niveau de ce qui est appelé la paroi supérieure du barrage).

Le site de construction du futur barrage

La quantité de remblai nécessaire à la construction de ce barrage de déviation est d’environ 2,3 millions de m3 et cela constitue précisément une des principales difficultés dans la coupure de la rivière, selon l’ingénieur. En comparaison avec les autres barrages en remblai dans le monde, celui de Rogun est considéré comme étant de taille moyenne. La paroi supérieure du barrage doit obligatoirement être achevée avant le 1er mai 2017, sans quoi une catastrophe pourrait arriver si jamais l’eau crée une brèche et emporte la plaque de recouvrement (c’est exactement ce qui s’est passé en 1993 sur le chantier du barrage de Rogun). Le résultat de ce triste événement a été l’interruption de la construction jusqu’à nos jours.

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« Certains experts affirment que la cause de la catastrophe était l’exceptionnelle puissance de la crue, mais ce n’est pas vrai. La crue de 1993 n’a pas dépassé l’ampleur d’une crue moyenne, selon l’expert qui a travaillé à cette époque sur Rogun. La vraie raison était l’incompétence des spécialistes du contractant d’alors qui avaient décidé de laisser l’eau s’écouler alors que le tunnel n°1 était « bouché » par des débris rocheux et n’était donc pas en mesure de laisser passer l’eau. »

La coupure de la rivière Vakhch : une étape clé et délicate

Cette coupure constitue donc une étape clé de la construction de Rogun et également très délicate. Kolesnichenko fait remarquer que, pour une coupure réussie de la rivière à Rogun qui garantisse la sécurité du futur barrage, il faut que les conditions indiquées dans les recommandations de la Banque mondiale soient scrupuleusement respectées.

Premièrement, il faut achever la paroi supérieure avant la crue, c’est-à-dire avant mai 2017. Ensuite, il faut finir et mettre en exploitation le tunnel n°3 long d’environ 2 kilomètres et actuellement en construction. Pour le moment, l’avancement du chantier est seulement de 25%. Et, enfin, il faut construire les sections découvertes du tunnel passant par le lit de la rivière Vakhch.

La construction du mur du barrage fait de remblais est la partie du chantier la plus pressée car il n’y a que 6 mois pour la terminer pendant que la rivière Vakhch est détournée, lorsque son débit est bas entre novembre et mai.

Pour comprendre la taille du défi que cela représente, on peut prendre pour comparaison la construction du barrage de Nourek, près de deux fois plus petit que ce que sera Rogun, mais le plus grand du Tadjikistan jusqu’à présent et également situé sur la rivière Vakhch.

Des rythmes de travail impossibles nécessaires pour réaliser le remblai du barrage de Rogun

Le barrage de Nourek d’un volume de 1,3 milliard de ma été construit dans les mêmes délais que ceux définis pour le barrage de Rogun (c’est-à-dire 6 mois). Une partie des matériaux nécessaires au barrage fait également de remblais (environ 350 000m3) ont été préparés en avance et agencés dans l’ordre de leur utilisation sur la rive droite. Tout de suite après la déviation de la rivière Vakhch par les tunnels, ces matériaux (roche, gravier, terres) ont été disposés sur le lieu du barrage grâce à une explosion. De sorte, le rythme de remplissage du « corps » du barrage par les matériaux a été de 160m3 par mois.

Mais les conditions de constructions à Rogun sont autrement plus complexes que celles de Nourek. Le volume du barrage est de 2,3 milliards de m3 de roche et de gravier contre 1,3 milliard à Nourek. La distance de transport des matériaux à Rogun est située entre 5 et 10 kilomètres contre seulement 1,5 kilomètre pour Nourek. Avant le déversement des matériaux pour ériger le barrage de Rogun, il est nécessaire de créer une membrane imperméable dans le lit de la rivière, ce qui nécessitera au moins 2 mois car le sol n’y est pas le même qu’à Nourek.

De cette manière, le rythme de remplissage du « corps » du barrage à Rogun devrait être de 575 000m3 par jour. C’est un rythme incroyable et qui semble impossible en l’état des choses si on le compare au 160m3 par mois réalisé à Nourek.

Le tunnel numéro 3 construit à seulement 25%

La longueur du tunnel numéro 3 d’évacuation de l’eau de Rogun devrait être de 2 kilomètres environ. La construction à effectuer inclue le tunnel en lui-même, 3 séries de vannes (une pour les cas d’urgence, une pour les cas d’urgence et de réparation, une pour l’utilisation normale) et l’installation terminale, analogue à la très connue cascade de Nourek, qui est devenue une image de carte postale au Tadjikistan.

Il est indispensable de rappeler que les vannes et galeries de service se trouvent dans des interstices géologiques. Les dimensions de ces failles sont bien supérieures à l’espace nécessaire pour l’installation des turbines (environ 1,5 fois plus importantes). Toutefois, ce gabarit exceptionnel explique que les salles de machines ne sont toujours pas construites, en raison notamment du mauvais état des parois intérieures.

Selon Anatoli Kolesnichenko : « Actuellement, au regard de l’avancement du chantier, seul le conduit du tunnel jusqu’aux premières vannes est construit, ce qui équivaut à peu près à 25% du chantier. Ces travaux ont été effectués par une entreprise sous-contractante iranienne entre 2011 et 2016, soit pendant 6 ans ! De toute évidence, il est impossible de terminer le chantier dans les temps, c’est-à-dire avant mai 2017, compte tenu des difficultés budgétaires. Une accélération conséquente du rythme des travaux ne pourrait même pas être obtenue au moyen d’une augmentation des financements, des moyens techniques ou des travailleurs, car le chantier répond à des considérations techniques et à un planning contraignant propres à la construction de telles infrastructures souterraines exceptionnelles. »

De un à trois ans de retard si rien n’est fait

De plus, selon les mots de l’expert, les sections à l’air libre du tunnel (des tubes en béton armé mesurant 23 mètres sur 18, représentant 70 000m3 de béton) n’ont même pas commencé à être construites. Avant le dégel en 2017, au moins une des sections devrait être totalement achevée. Des tentatives ont eu lieu précédemment en 1987-1988 après le premier échec de la coupure de la rivière.

A l’époque, en raison d’un manque de temps avant le dégel (6 mois), seules les fondations ont été creusées et aucun m3 de béton n’a été coulé. Il n’y a pas lieu d’espérer que construire ces sections avec le même délai sera possible maintenant étant donné qu’il est difficile de concentrer un grand nombre de matériels et de travailleurs dans l’étroit lit de la rivière, fait remarquer l’ingénieur.

Le défi technique de la construction du remblai du barrage et le retard pris dans la construction des tunnels sont probablement les raisons du report de la coupure de la rivière en 2016, selon Anatoli Kolesnichenko. Selon lui, le retard serait d’au moins « un an dans le meilleur des cas, 3 ans au pire. Ce retard provoquera évidemment le report de la mise en exploitation de la centrale hydroélectrique de Rogun d’une durée équivalente

Couper la rivière Vakhch en deux temps : la solution ?

« Il faut intégrer au projet des travaux de construction un pont de débordement faisant partie de la paroi supérieure du barrage, autrement dit le passage à un schéma de coupure en 2 temps de la rivière Vakhch » explique Anatoli Kolesnichenko.

Dans ce nouveau schéma, le processus initial de coupure et de déviation de la rivière dans le tunnel n’évoluerait pas. Cela permettrait de rallonger le temps disponible pour la construction du tunnel n°3 et la construction de la paroi supérieure du barrage de 6 à 18 mois, ce qui permet d’avoir un rythme de construction plus soutenable et, de fait, garantit la sécurité du barrage face aux eaux lors du dégel.

Le schéma d’une coupure en 2 temps de la Vakhch a été expérimenté avec succès lors de la construction de la centrale hydroélectrique de Nourek. Anatoli Kolesnichenko s’insurge : « Pourquoi oublions-nous cette expérience inestimable ? Pourquoi ne réalisons-nous pas la coupure de la rivière en suivant ce schéma ? Pourquoi choisissons-nous de perdre une année entière ? »

Le Président tadjik échange avec les ouvriers travaillant sur le chantier de Rogun.

 

Article publié sur Sputnik et traduit par Dimitri Rechov pour Novastan


Le saviez-vous ?

  • Le barrage de Rogun permettrait au Tadjikistan de devenir le premier exportateur d’hydroélectricité en Asie.
  • Si le projet est achevé selon les plans actuels, Rogun deviendrait le plus haut barrage au monde avec 330 mètres.
  • 42 ans. C’est à ce jour la durée du chantier de construction de la centrale hydro-électrique.
  • 8 mai 1993. Une crue provoquée par le dégel détruit le barrage en cours de construction, ainsi que les tunnels et salles de machines.
  • 2,2 milliards de dollars US. C’est l’estimation du montant nécessaire pour achever complètement les travaux de la centrale hydro-électrique.
Les travaux se poursuivent sur le barrage de Rogun.
Présidence tadjike
Le Président tadjik s’adresse aux constructeurs et experts du barrage de Rogun.
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Le site de construction du futur barrage
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Le Président tadjik échange avec les ouvriers travaillant sur le chantier de Rogun.
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