Internet au Tadjikistan : vers un monopole ?

Alors que Tajiktelecom réduit les tarifs des services d’accès à Internet, les entreprises de téléphonie mobile et les fournisseurs d’accès se plaignent des prix élevés auxquels Tajiktelecom leur vend Internet en amont.

Novastan reprend et traduit un article publié initialement sur Asia-Plus.

Le fournisseur d’accès national Tajiktelecom, propriété du Service des communications du gouvernement tadjik, sera bientôt en situation de monopole pour la vente d’accès à internet, tant pour les fournisseurs d’accès que pour les compagnies télécom. En effet, il sera bientôt interdit pour les entreprises de se fournir de manière autonome dans les pays voisins.

Le Directeur général de Tajiktelecom, Muzafar Khimmatov, a déclaré lors d’une conférence de presse le 25 janvier, que de telles réglementations existent déjà dans les pays voisins comme le Kirghizstan et l’Ouzbékistan. 

« Kirghiztelecom et Uzbektelecom vendent des services d’accès à Internet. Notre pays n’est pas technologiquement inférieur à ses voisins. Tajiktelecom a le potentiel d’acheter Internet puis d’en redistribuer l’accès » avait alors déclaré Khimmatov.

Selon lui, le fournisseur national a déjà commencé à acheter Internet auprès de ses voisins et le distribuera bientôt aux entreprises locales.
Interrogé par les journalistes quant à la question de la légalité de cette opération et du respect de l’Autorité de la concurrence qui veille à la non formation de monopoles sur les marchés, Khimmatov a répondu par la négative. 

 « Non. Toutes ces étapes se font dans le respect de la législation » a-t-il déclaré.

Le Directeur général n’a pas non plus précisé à quel tarif le trafic Internet sera cédé aux autres fournisseurs d’accès tadjiks. A ce propos, Khimmatov a ajouté que depuis le 1er novembre 2017, Tajiktelecom a baissé le prix de ses abonnements de 20%. Par exemple, un forfait illimité qui coûtait 150 somoni (environ 14 euros), est maintenant disponible pour 120 somoni (environ 11 euros). 

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Selon les dernières données, au Tadjikistan Internet est utilisé par 1.6 millions de personnes, ce qui représente 19% de la population. 

Une baisse des prix : à quels dépens ?

Alors que Tajiktelecom réduit les tarifs de ses services d’accès à Internet, les entreprises de téléphonie mobile et les fournisseurs d’accès se plaignent des prix élevés auxquels Tajiktelecom leur vend Internet.

Selon les acteurs sur le marché, les entreprises de télécom et de fourniture d’accès à Internet sont désormais obligées de se fournir auprès de Tajiktelecom au prix de 151 000 dollars par gigabit sans TVA.

En comparaison, les mêmes entreprises achetaient jusqu’à présent Internet au Kirghizstan, en Ouzbékistan ou en Chine à des prix oscillant entre 10 000 et 20 000 dollars pour le même volume de données. 

 « Comment pouvons-nous être concurrentiels ? Si nous achetons Internet plus cher et que Tajiktelecom baisse ses prix ? Maintenant, il ne s’agit même plus d’augmenter nos tarifs, car si Tajiktelecom fournit Internet moins cher, cette situation sera au-delà du principe même de concurrence », explique un employé de l’une des sociétés.

Selon lui, le respect de la concurrence en termes de prix avec Tajiktelecom était le point principal pour lequel les entreprises avaient accepté de signer le contrat sur l’achat d’Internet avec le Service des communications. En outre, le Service avait promis l’installation d’un canal de secours en cas d’accident. Cependant, aucun de ces accords, selon les opérateurs, n’a été respecté.

Ainsi, le service de maintenance de secours n’a pas été instauré : début janvier, une panne est survenue, et Tajiktelecom a mis plus d’une heure et demie à rétablir le service. « Cette affaire a démontré que Takijtelecom ne possède pas de canal de secours », a déclaré un représentant d’une des sociétés-internet privées. 

Sur un autre point : le Service des communications avait promis ne pas couper l’accès des entreprises de téléphonie mobile et des fournisseurs de services en cas de factures non payées. Cependant, de tels cas ont déjà été rapportés par de nombreux spécialistes. 

Les compagnies mobiles font aussi remarquer qu’à cause de l’absence de concurrence et de l’unicité de l’accès à Internet, la connexion est également mauvaise pour tous. 

« Nous n’avons pas le choix, nous devons acheter et diffuser une telle connexion Internet à nos clients », remarquent les spécialistes.  

Ce qu’en dit le gouvernement

Selon le Service des communications, Tajiktelecom distribue aujourd’hui Internet conformément au décret gouvernemental « Sur l’établissement d’un centre de commutation unifié pour les communications électriques ».

Comme le font remarquer les experts IT : le but de la création d’un tel centre est de « superviser et réguler le trafic sortant et entrant des services de télécommunication internationaux et d’Internet ». Pour cela, il faut « assurer le passage du trafic entrant et sortant des services de télécommunications internationaux et Internet à travers le Centre de commutation unifié des télécommunications de l’opérateur d’État (EKC) – SA Tajiktelecom du Service des communications ».

Ainsi, selon les experts, le passage du trafic ne signifie pas donner à l’État un monopole sur la distribution de l’Internet.

Selon eux, le fournisseur peut transférer son trafic en utilisant ses canaux de communication, en le dupliquant pour l’équipement du Centre unifié de communications EKC.

« Le positionnement de Tajiktelecom, l’opérateur de l’EKC, en tant que fournisseur Internet pour tous les opérateurs, contredit l’objectif du décret lui-même, sans parler d’autres objectifs stratégiques importants », affirment les experts.

Ils notent que l’un des objectifs stratégiques de la Stratégie nationale de développement à l’horizon 2030 est « de sortir de l’impasse de la communication et de faire du pays un hub » au sein de la région. Et les principaux leviers pour atteindre cet objectif dans le secteur des télécommunications sont la formation d’une politique d’accès bon marché et fiable à Internet et aux services de télécommunication, le renforcement de la compétitivité du marché national des télécommunications et son expansion au niveau des pays d’Asie centrale.

Cependant, en renforçant le monopole de l’opérateur d’Etat, le pays ne pourra pas atteindre ces objectifs, non seulement par l’impossibilité de ces actions (par exemple, l’opérateur étatique ne peut développer seul le marché domestique au niveau de toute la région), mais aussi à cause de la menace croissante de dépendance vis-à-vis d’un fabricant étranger d’équipements de télécommunication. En d’autres mots une dépendance à la Chine, fait remarquer un expert.

Selon Internetlivestats, le nombre d’internautes en 2016 au Kirghizistan était de 34% de la population totale, en Ouzbékistan – 51% et au Kazakhstan – 55%. Le Tadjikistan arrive juste derrière le Turkménistan et l’Afghanistan, avec respectivement 14,5 et 6,8%.

Médias et entreprises IT pour le développement du pays

Les compagnies mobiles représentées par « Babylone », « Beeline », « Megafon-Tadjikistan » et « Tcell » ont fait appel au bureau du Procureur général avec une demande : vérifier la légalité de la demande du Service des Communications d’acheter exclusivement Internet auprès de Tajiktelecom. Cette procédure a fait suite à la signature des accords avec le Service des communications.

Selon eux, cette décision contredit les exigences de la Loi sur la protection de la concurrence et la création même de l’EKC.

L’appel indique que cela conduit à des conditions de discrimination pour les opérateurs fournissant des services de télécommunications, qui sont obligés d’acheter Internet uniquement auprès de la succursale de Tajiktelecom au prix fixé par eux. 

« En d’autres termes, les abonnés ne sont pas libres de choisir l’opérateur qu’ils désirent car ils  fournissent des services d’accès à Internet identiques », explique Gafur Irkayev, Président de l’Association des opérateurs mobiles du Tadjikistan.

En plus de l’appel conjoint déjà adressé au Président du pays avec la demande d’annuler la décision du Service des communications, l’Association s’est également adressée à la communauté journalistique.

Le Conseil des médias du Tadjikistan (NANSMIT), l’ONG « Journaliste », le centre de journalisme d’investigation, et l’Alliance des médias du Tadjikistan, ont fait part de leur inquiétude quant au droit « exclusif » de l’EKC de distribuer Internet dans le pays via le fournisseur national « Tajiktelecom ». Ils demandent également au Procureur général de vérifier la légalité juridique de l’ordre du Service de la communication d’interdire le fonctionnement de la téléphonie-NGN (réseaux nouvelles générations).

Les organisations de journalistes notent que, malgré la déclaration du Service des communications selon laquelle l’initiative vise à protéger la sécurité, les experts ne nient pas l’existence d’intérêts financiers.

« Il y a une question de monopolisation d’une sphère de communication importante, qui contredit la législation nationale et internationale. En outre, selon les règles de l’OMC, dont le Tadjikistan est membre, il est obligatoire d’assurer la concurrence. Ensuite, si l’ordre du service de communication est pleinement mis en œuvre, il peut y avoir un conflit sérieux avec l’OMC, ce qui n’est pas dans l’intérêt de l’une ou l’autre partie », notent les journalistes.

Un autre argument, qui est donné dans l’appel, est l’image de l’Etat. « Il y a quelques jours, le président de l’Ouzbékistan a demandé de diviser par quatre le coût d’Internet pour la population. Pendant ce temps, dans notre cas, après la mise en œuvre des instructions du Service des communications, une augmentation du coût d’Internet est à prévoir, car les entreprises mobiles achetaient Internet moins cher que ce que leur vend Tajiktelecom », dit le communiqué.

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Mehrangez Tourzounzoda pour Asia-Plus
Traduit du russe par Mathilde Uteza 

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