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Istiklol, entre fabrication de chaussures et de missiles atomiques

Il fut un temps où tout était secret dans la ville fermée d’Istiklol, au Tadjikistan. Certains ouvriers produisaient des galoches, sorte de chaussures en caoutchouc, tandis que d’autres fabriquaient des missiles balistiques.

Les habitants s’accueillaient les uns chez les autres, s’asseyaient à la même table, bien qu’il leur était interdit de dévoiler les secrets de la production, de peur d’être condamné à une peine de prison pour divulgation de renseignements.

Un village né de la Seconde guerre mondiale

L’architecture locale est le résultat de la main d’œuvre de soldats allemands du Troisième Reich, faits prisonniers puis déportés. Les mines d’uranium et les usines de production de missiles ont fonctionné grâce aux spécialistes soviétiques au Tadjikistan. La ville fermée d’Istiklol — appelée Tabochar jusqu’en 2012 — n’était en son temps mentionnée sur aucune carte du monde. Et si la production d’armes est depuis longtemps tombée dans l’oubli, la ville est encore renommée pour ses chaussures en caoutchouc, les fameuses galoches.

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L’histoire de Tabochar commence en 1936, quand la création d’une arme atomique n’est encore qu’une idée embryonnaire dans le monde. Un gisement d’uranium avait bien été découvert non loin de Tabochar, dix ans avant le début de la construction de la ville, mais l’Union soviétique n’avait pas donné suite à cette découverte. Tout change brusquement pendant la Grande Guerre patriotique (nom donné en URSS à la Seconde Guerre mondiale), lorsque Staline apprend que la Grande-Bretagne est en train de calculer le coût d’une bombe atomique. Un décret du Comité étatique de défense sur «l’extraction d’uranium», daté du 27 novembre 1942, statue de l’organisation de l’extraction et du traitement du minerai d’uranium à partir du 1er mai 1943. Le premier chargement de minerais doit ainsi comprendre quatre tonnes à destination de l’usine de Tabochar, qui accomplira la tâche du traitement.

Une architecture germanique au Tadjikistan

La guerre bat son plein et les bras disponibles manquent. Quasiment tous les hommes tadjiks combattent au front. Les autorités soviétiques décident alors de s’appuyer sur les prisonniers de guerre allemands pour construire la ville secrète de Tabochar.
Khamidoullo Karimov, vétéran de l’industrie nucléaire, est l’un des derniers habitants à se souvenir du temps où les prisonniers de guerre allemands ont bâti cette ville. Il est arrivé ici en 1948 pour travailler dans la distribution de matériel au sein des mines d’uranium, après des études à Tachkent.

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«Les Allemands travaillaient ici comme des animaux, raconte-t-il. Excusez-moi pour cette comparaison, mais je ne peux pas la nommer d’une façon différente : ils n’avaient aucune machine, cette ville a été construite par des mains nues, par la force de leurs bras.»
Les chantiers ont lieu nuits et jours, les prisonniers de guerre réalisent la construction sous une escorte du camp. Il semble que les Allemands n’aient pas seulement construit, mais qu’ils aient également entièrement conçu cette ville. Les rues étroites de Tabochar sont par exemple similaires à celles du quartier de Berlin-Ouest et l’on retrouve les traits d’une architecture bourgeoise.

Les vestiges de l’extraction

«J’ai travaillé dans l’industrie de l’uranium pendant 50 ans, cela a affecté ma santé. J’ai une retraite de 235 somoni (environ 30 $) et, Dieu merci, le président a également ajouté 120 somoni (14$). Nous vivons ainsi.»  dit Khamidoullo Karimov. Le vétéran montre pour preuve de sa mauvaise santé ses mains : les siennes sont comme après des brûlures sérieuses, pas encore cicatrisées. Khamidillo Karimovitch affirme que tout son corps ressemble à cela et ajoute que ses collègues souffraient des mêmes maux. Maintenant, il ne reste plus aucun spécialiste à Istiklol ayant de l’ancienneté dans l’industrie nucléaire.

Il y a 4 ans, quand la Russie a célébré les 70 ans du début de l’exploitation minière de l’uranium, le vétéran de cette industrie, le docteur en chimie Youri Nesterov, qui a été directement impliqué dans Tabochar, a rappelé que l’époque atomique en Union soviétique a commencé en réalité avec des… ânes !

Les ânes et le nucléaire

Tous les grands travaux d’extraction d’uranium à Tabochar ont réellement commencé grâce à la force des animaux de traits. Il n’y avait ni routes ni infrastructures. Parallèlement aux mines de Tabochar a été développé dans des conditions similaires le complexe minier et chimique de Leninabad, situés à quelques kilomètres des mines d’uranium, dans la ville de Tchkalovsk (aujourd’hui Bouston). Ce complexe se trouve être le premier-né de l’industrie nucléaire en URSS car à partir de l’uranium enrichi a été créé la première bombe atomique soviétique ainsi que le premier réacteur atomique. L’uranium venait de Tabochar.

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«Les prisonniers de guerre n’ont pas seulement construit les habitations, ils ont également été les principaux travailleurs au sein des mines d’uranium à Tachobar, parce qu’il n’y avait pas mieux pour faire cela, poursuit Khamidillo Karimovitch, ils vivaient même dans leur camp à côté des mines. On n’y peut rien, la captivité, c’est la captivité.»
De telles conditions de vie, ajoutées aux tâches épuisantes, ont eu un résultat tragique. Une poignée seulement des centaines de prisonniers de guerre allemands a survécu, jusqu’au jour où ils ont pu obtenir l’autorisation de quitter Tabochar, soit à la fin des années 1980…

Et ceux qui restèrent

A cette époque, les Allemands sont déjà mélangés à la population de la ville. Les habitants d’Istiklol issus de cette génération affirment qu’ils ne les voyaient pas comme des ennemis ou des étrangers. Il était communément admis que la ville était un lieu de déportation pour les Russes allemands, avec lesquels les habitants entretenaient des relations cordiales.
Larissa Viatcheslavovna-Schtadler est enseignante de piano-forte à l’école locale de musique. Son grand-père, déporté allemand, est arrivé ici en tant qu’exilé de Leningrad, et, à Tabochar, il s’est marié avec une Russe puis a fondé une famille dont Larissa est issue.

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«Ici, mon grand-père n’avait aucun problème à cause de sa « nationalité », dit-elle, il a travaillé toute sa vie au garage local, ils ont bien vécu. Cependant, personne dans la famille n’utilisait son nom de famille allemand jusque dans les années 1970. C’est seulement après que nous sommes devenus les Schtadler.»
A Tachobar, outre les prisonniers politiques et les exilés, était aussi présente la fine fleur des spécialistes soviétiques de l’industrie nucléaire. La production d’uranium à grande échelle a surpassé en quelques années de travail les attentes les plus élevées. Les mines de Tabochar ont atteint une superficie de plus de 400 hectares, des milliers de tonnes de minerai d’uranium en sortait chaque année. Après la chute de l’Union soviétique, cette industrie est devenue inutile. Le dépôt est en sommeil et les meilleurs spécialistes ont quitté Tabochar. Maintenant, le principal rouage de l’industrie nucléaire en URSS s’est transformé en un immense réservoir de déchets radioactifs. À l’époque d’une extraction massive de l’uranium, plus de dix millions de tonnes s’étaient accumulées autour de la ville.

Une ville à part

Par ailleurs, toutes les pages de l’histoire de cette ville ne sont pas tristes. Elle a eu ses habitants et ses petits bonheurs. Malgré le fait que Tabochar était une ville fermée et secrète, seulement accessible grâce à une autorisation spéciale, son statut a donné de nombreux avantages à ses résidents.

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« Chez nous sont venus des spécialistes du centre et ils étaient émerveillés par la façon dont nous vivions, raconte une résidente d’Istiklol, professeure à l’école de musique Natalia Perevertailo. Déjà, nous étions très unis, et nous fêtions chaque grande fête ensemble. Deuxièmement, nous profitions tous de la beauté de la ville et de la nature alentour. Troisièmement, nous disposions d’un ravitaillement de Moscou, directement, et les rayons des magasins, en ces temps de pénurie, étaient remplis de produits alors inaccessibles pour beaucoup de populations dans l’URSS. »

La mystérieuse « Zaria Vostoka »

Tabochar était ainsi connue pour ses hauts salaires. Elle est aussi devenue connue grâce à l’ouverture de l’entreprise « Zaria Vostoka » (« L’Aube à l’Est », aujourd’hui entreprise d’État, appelée « Nouri Okhan »). En 1968, la nouvelle usine est présentée aux habitants comme une grande usine de chaussures (les galoches) et d’autres produits en caoutchouc. Cependant, elle est directement soumise au Politburo du Comité central du Parti communiste d’Union soviétique, ce qui peut sembler exceptionnel pour une usine de chaussures…

«Des galoches ont été produites, rapidement, et des tuyaux aussi, raconte le directeur général de l’entreprise d’Etat, Ziedoullo Nosirov. Des ateliers de couture ont été introduits dans l’entreprise, mais ce n’était bien sûr pas la principale affectation de l’usine… L’important, c’était que « Zaria Vostoka », soit une grande entreprise, travaille pour l’industrie de défense de l’URSS».
Tout Istiklol s’interroge encore sur les ateliers de cette usine. Une partie était, comme prévu, située dans la zone industrielle de la ville ; les produits étaient préparés dans des bunkers spéciaux et souterrains. À la surface, « Zaria Vostoka » produisait des biens de consommation, mais, dans les profondeurs de la terre, on concevait des charges pour les missiles balistiques soviétiques.

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Les habitants racontent que les ouvriers qui travaillaient dans l’usine de galoches n’étaient souvent même pas au courant de l’activité de leur entreprise. Ni les visites fréquentes de hauts fonctionnaires moscovites, ni les hauts salaires, ni l’immensité des souterrains, d’après les standards soviétiques, et du bâtiment de l’administration de l’usine n’ont soulevé de soupçons chez les habitants. Chaque année l’usine produisait six millions de paires de galoches ! Ce qui permettait d’approvisionner l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cette production à grande échelle a duré jusqu’à la chute de l’URSS.

Moins d’intérêt pour les chaussures que pour les missiles

Tabochar a durement ressenti la chute de l’URSS. Accoutumé à un régime fermé, à des normes rigoureuses et à l’approvisionnement moscovite, les citoyens de la ville étaient incapables de s’adapter rapidement au monde moderne et libéral. Beaucoup sont partis, loin, et les autres ont mal vécu le nouvel environnement. La production de missiles balistiques s’est brutalement arrêtée. Restaient seulement les galoches, dont il s’agit maintenant de la principale production dans l’usine de « Nouri Okhan ». Et l’éventualité de commandes de masses à l’usine relève aujourd’hui du domaine du rêve.

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Des premiers habitants d’Iskitlol, il ne reste quasiment personne. Néanmoins, ces dernières années s’est réveillé l’espoir d’une vie meilleure. A côté de la ville, des investisseurs chinois ont reconstruit la cimenterie et veulent s’orienter vers la production métallurgique. Les locaux ont jusqu’ici toujours cru dans le caractère unique de leur ville. Ils pensent que des investisseurs étrangers pourront la restaurer, au moins partiellement, lui redonner son caractère industriel, faire vivre une activité. Mais savoir si cela se réalisera, et quand, c’est une autre histoire…

Article paru sur Open Asia
Traduit du russe par Léa André

 

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