Abdul Rahim Hajibeyov Tadjikistan URSS Politicien Héros national

La folle histoire d’Abdul Rahim Hajibeyov, héros national du Tadjikistan

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Personnage clé de la constitution d’une République socialiste soviétique indépendante du Tadjikistan en 1929, Abdul Rahim Hajibeyov n’a été que récemment mis à l’honneur. Récit d’une vie palpitante, bouleversée par la révolution d’octobre de 1917. 

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par BBC Persan.

En 1917, après la victoire des bolchéviques à Saint-Pétersbourg et la fin de la monarchie russe, la révolution déferla sur l’Asie centrale, y compris sur l’émirat de Boukhara, en Ouzbékistan. Trois ans après la révolution d’octobre, l’émir Alim Khan, le dernier émir de la dynastie des Mangit, fut renversé et s’enfuit en Afghanistan.  Deux ans plus tard, en 1922, la jeune Union des républiques socialistes soviétiques déclara qu’elle souhaitait établir une société communautaire idéale composée d’ouvriers et de paysans sur le territoire de l’ancien Empire russe.

En 1924, à l’initiative de dignitaires bolchéviques et communistes locaux implantés dans la partie méridionale d’Asie centrale, la République socialiste soviétique d’Ouzbékistan fut créée. Dans la foulée du partage des territoires de l’ancien émirat de Boukhara et de la colonie russe du Turkestan, de nouvelles Républiques furent établies dans la région selon des critères ethniques, comme le Kazakhstan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan. La République socialiste soviétique autonome du Tadjikistan faisait partie de l’Ouzbékistan en tant que région fédérée.

Comme le rappellent les historiens, les Tadjiks sont considérés comme le groupe ethnique le plus anciennement installés dans cette région et ce sont eux qui installèrent la dynastie des Samanides à Boukhara au IXème siècle après Jésus Christ. Il aurait été ainsi légitime que les Tadjiks établissent leur propre gouvernement sur la partie la plus importante de ce territoire. Toutefois, en raison d’un partage des frontières précipité et injuste, les Tadjiks se virent privés de Boukhara et Samarcande, leurs deux grandes villes historiques.

Abdul Rahim Hajibeyov, un homme clé de la nouvelle RSS tadjike

En cette période décisive de l’histoire du Tadjikistan, les autorités soviétiques avaient mis en place une Commission chargée de la démarcation des frontières d’Asie centrale. Celle-ci comprenait une sous-commission dans laquelle Abdul Rahim Hajibeyov et Chinar Imamov, tous deux Tadjiks et respectivement âgés de vingt-quatre et vingt-six ans, ainsi que l’ouzbek Marouf Saidjanov, étaient chargés de mettre en place une République du Tadjikistan.

Le docteur Motlobeh Mirza Younes, qui compte parmi les petits-enfants d’Abdul Rahim Hajibeyov, explique que son grand-père a joué un rôle majeur dans la fondation du Tadjikistan en tant que septième République de l’ex-URSS. Elle raconte qu’Abdul Rahim Hajibeyov est né le 25 avril 1900, dans la famille d’un jardinier de la ville de Khodjend, dans le nord du Tadjikistan actuel. A cette époque, Khodjend faisait partie de la colonie du Turkestan russe.

Le père d’Abdul Rahim étant un fin connaisseur du Coran, les gens avaient pour habitude de s’adresser à lui par « Mollah Haji Bey ». Abdul Rahim avait également deux sœurs, Manand Banou et Moghaferat Banou, qui excellaient par de nombreuses qualités. Elles aussi connaissaient sur le bout des doigts le Coran et l’histoire de l’islam. Quant à Abdul Rahim, à l’âge de sept ans il maîtrisait déjà parfaitement les langues arabes et persanes.

De Tachkent à Zakhaspisk pour revenir au Tadjikistan

Dès l’âge de douze ans, Abdul Rahim commença à fréquenter une école russe dont il sortit diplômé quatre années plus tard. Il partit ensuite pour Tachkent, la capitale du Turkestan russe, et commença à travailler dans l’agriculture. C’est à ce moment-là que la révolution d’octobre triompha à Moscou. Ses répercussions sur les colonies russes en Asie centrale furent non-négligeables et les Bolchéviques prirent le pouvoir à Tachkent, le cœur politique de la colonie russe du Turkestan.

À la fin du mois d’avril 1918, Abdul Rahim Hajibeyov, qui venait d’atteindre l’âge de dix-huit ans, fut envoyé par le gouvernement bolchévique à Zakhaspisk (oblast de Transcaspienne, dans l’actuel Turkménistan) où il prit la direction de l’organisation des conseils locaux et provinciaux.

Au mois d’août 1919, Abdul Rahim Hajibeyov retourne au Tadjikistan. Après avoir été nommé dans un premier temps au poste de superviseur, il est désigné comme chef du département agricole. La même année, il devient membre du Parti communiste.

Entre 1921 et 1922, Abdul Rahim Hajibeyov est chargé de la direction des commissions pour la collectivisation des terres dans les villes de Kokand et de Jalalabad dans la province de Fergana. En 1923, il épousa Behajar, une jeune femme originaire de Khodjend. Sa petite fille Mirza Younes raconte qu’ils vécurent ensemble pendant quatorze ans et qu’ils eurent deux filles – Rafat et Barat, sa mère.

Le tracé précipité des frontières

En 1924, un évènement crucial marqua l’histoire moderne des Tadjiks : c’est au cours de cette année que le Tadjikistan fut déclaré comme faisant partie de la République socialiste soviétique autonome de l’Ouzbékistan. Certains historiens estiment qu’au départ, la direction du Parti communiste à Moscou souhaitait établir une République socialiste du Tadjikistan indépendante de la République socialiste d’Ouzbékistan. Mais la Commission de démarcation des frontières  en décida autrement.

Le spécialiste de l’histoire moderne du Tadjikistan Nourali Dolat explique que la sous-commission tadjike fut formée trop tard au sein de la Commission de démarcation des frontières d’Asie centrale mandatée par le Comité central du parti communiste russe, seulement quelques jours avant la fin des négociations. Chinar Imamov, Abdul Rahim Hajibeyov et Marouf Saidjanov n’eurent pas l’opportunité de prendre connaissance des documents, des arguments et du matériel préparés.

Impossible d’avoir une République indépendante

« Le sort des Tadjiks était prédéterminé. Le leader bolchévique Lénine avait écrit que l’Asie centrale devait être divisée en fonction de trois groupes ethniques : les Ouzbeks, les Kirghiz et les Turkmènes. En outre, les représentants tadjiks ne firent pas preuve de beaucoup d’efforts pour défendre les intérêts de leur peuple. Les politiciens de l’époque comme Feyzullah Khojahov, Abdullah Rahimbayov, et d’autres qui jouissaient d’une certaine influence, étaient eux-mêmes très empreints par le panturquisme, désavouant ainsi leurs intérêts nationaux. Les membres de la sous-commission tadjike prirent part aux réunions et coordonnèrent leurs activités avec les Ouzbeks », explique Nourali Dolat.

Abdul Rahim Hajibeyov Tadjikistan URSS Politicien Héros national

Mais selon le spécialiste, au cours des négociations pour la démarcation des frontières, Abdul Rahim Hajibeyov tenta de défendre les intérêts de son peuple dans une certaine mesure, bien qu’il n’eût pas la carrure suffisante pour lutter sur ce terrain. Malgré tout, lors d’une de ces réunions, il estima qu’avoir une indépendance de l’Ouzbékistan n’était pas tenable en l’état. « Huit-cent mille personnes, c’est-à-dire plus de la moitié de la population tadjike, vivent en dehors de la province autonome du Tadjikistan. Nous faisons face à une situation sans issue. Peut-être que cette possibilité [d’une République du Tadjikistan indépendante] sera envisageable dans le futur à partir du moment où nous construirons des routes et établirons des écoles. Mais pour le moment, il n’y a aucun moyen de mettre en œuvre un tel projet », a-t-il affirmé.

La position de Chinar Imamov, un autre membre de la délégation tadjike, était à peu près similaire à celle d’Abdul Rahim Hajibeyov : il considérait qu’intégrer les Tadjiks dans une entité propre sur la base de critères géographiques et économiques était impossible, tant au Turkestan qu’à Boukhara.

Un jeune politicien éduqué mais naïf

Plus tard, aussi bien Abdul Rahim Hajibeyov que Chinar Imamov et Nusratullah Makhsom, qui devint plus tard leader tadjik, regrettèrent leurs choix et réclamèrent avec fermeté auprès de Moscou le réexamen du tracé des frontières de 1924.

Mirza Younes explique qu’à l’époque, son grand-père n’avait que vingt-quatre ans et manquait incontestablement d’expérience politique, sans compter qu’il était quelqu’un d’humble, d’éduqué et de naïf. Il croyait aux discours des dirigeants impliqués dans le tracé des frontières.

« Plus tard, mon grand-père comprit à quel point le destin de son pays et des générations futures reposaient sur ses épaules. Par conséquent, il tenta d’intégrer la province de Khodjend à la République autonome socialiste soviétique du Tadjikistan de manière conciliante. Puis il réclama fermement que cette république autonome soit séparée de l’Ouzbékistan et devienne une république indépendante », explique Mirza Younes. « Mon grand-père a également dépensé beaucoup d’énergie à dénoncer les politiques discriminatoires envers les Tadjiks appliquées à différents niveaux par les dirigeants ouzbeks. À force d’arguments, il réussit à prouver que le tracé de la frontière de 1924 avait entraîné une situation incohérente où deux Tadjiks sur trois vivaient sur le territoire ouzbek ».

Une voix discordante

Selon Mirza Younes, depuis 1926, Abdul Rahim Hajibeyov, suivi par certains de ses compagnons,  soulevait régulièrement la question du rattachement des villes historiques du Tadjikistan, Samarcande, Boukhara et Khodjend au Tadjikistan. Face à ces revendications, en 1926,  l’Ouzbékistan, craignant que le Tadjikistan ne reprenne le contrôle sur ses villes historiques, transféra temporairement sa capitale à Samarcande.

Dans le contexte de ces luttes intestines, Abdul Rahim Hajibeyov critiqua ouvertement les statistiques publiées en 1926 par la direction centrale des statistiques d’Ouzbékistan sur le recensement de la population, accusant les autorités ouzbèkes de falsification et de fraude. Selon lui, les statistiques publiées étaient trafiquées et étaient bien loin de refléter la réalité.

Lors des réunions de négociations sur le tracé des frontières, les discours d’Abdul Rahim Hajibeyov furent très mal accueillis par les membres de la délégation ouzbèke, tels que Rostam Islamov, Feyzullah Khojahov, Abdullah Rahimbayov et Othman Khojeh, qui appartenaient tous à l’ethnie tadjike, mais qui s’étaient faits enregistrer sous la nationalité ouzbèke en raison de leur adhésion au panturquisme.

De Tachkent à Moscou…

Alors même que les Tadjiks vivaient dans des régions différentes et parfois éloignées les unes des autres, deux des conditions à la fondation d’une République soviétique indépendante du Tadjikistan était qu’au moins un million de personnes vivent dans une même zone géographique et que les Tadjiks puissent financer leur économie de manière autosuffisante.

Au cours de ces années, sous les ordres du leader de la République autonome du Tadjikistan, Nusratullah Makhsom, Abdul Rahim Hajibeyov rédigea en une vingtaine de jours un livre intitulé « Tadjikistan : une brève note politique et économique ».

Le 5 décembre 1929, ce livre arriva entre les mains des participants du deuxième sommet du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, notamment entre les mains de son président, Mikhaïl Kalinine, et de son adjoint Aul Yenokidze.

… jusqu’à plaider sa cause devant Staline

À la fin du mois de mai de l’année 1929, plusieurs activistes tadjiks, dont Abdul Rahim Hajibeyov, se rendirent à Moscou et rencontrèrent Staline en personne. Ils lui firent part de leur volonté d’établir une République tadjike indépendante et de réviser le tracé des frontières.

Lors d’une de ces réunions, Abdul Rahim Hajibeyov s’adressa à Staline. « Camarade Staline, les Tadjiks comptent parmi les peuples les plus anciens d’Asie centrale. Depuis toujours, ils ont vécu à Boukhara, à Samarcande, à Fergana et dans d’autres villes. Aujourd’hui, le droit leur revient de vivre dans une République autonome. Toutefois, ils ont été privés de leurs villes principales et historiques. Je vous en prie, veuillez accepter notre projet de révision du tracé des frontières », affirma-t-il.

Aul Yenokidze entérina le projet de loi approuvé par le comité exécutif sur la création d’une République socialiste soviétique du Tadjikistan. À la suite de cette réunion, Staline ordonna que « la région de Khodjend soit rattachée au Tadjikistan ».  Le 4 septembre 1929, Khodjend se trouvait sur le territoire de la République autonome socialiste soviétique du Tadjikistan.

Après avoir proclamé le Tadjikistan comme République soviétique et l’avoir séparée de l’Ouzbékistan, Abdul Rahim Hajibeyov fut nommé Commissaire du peuple de la république socialiste soviétique du Tadjikistan, soit l’équivalent du Premier ministre. Il était alors âgé de vingt-neuf ans et resta quatre ans à ce poste. Mais selon un de ses descendants, à partir de ce moment, il fut confronté à des défis majeurs et à des jours difficiles.

Abdul Rahim Hajibeyov accusé  de « nationaliste bourgeois »

Par la suite, Abdul Rahim Hajibeyov et ses compagnons, comme Chinar Imamov et Abdulqader Mouhitdinov, poursuivirent leurs efforts afin de restaurer la justice d’antan, c’est-à-dire se réapproprier les territoires dont ils avaient été privés, comme Samarcande et Boukhara. Leur acharnement dans cette cause provoqua la colère de leurs ennemis.

À Moscou, Abdul Rahim Hajibeyov et ses compagnons furent discrédités par leurs opposants politiques tels que Salanitsin, Baraïda, Rahimbeyov, Bauman, Khajhaf et Islamov, au moyen de fausses accusations et de rapports falsifiés. Abdul Rahim Hajibeyov et Nusratullah Makhsom, les deux leaders du Tadjikistan, furent accusés d’être des « nationalistes bourgeois », « de mener des actions terroristes » et « d’être des espions au service de l’étranger ». À la fin de l’année 1933, les deux hommes furent renvoyés à Moscou afin que leur cas y soit étudié.

Condamné à mort pour « sabotage et terrorisme »

Mirza Younes raconte que son grand-pèreécrivait des articles pour la revue Izvestia, dont le rédacteur en chef était alors Nicolaï Boukharine, et rédigeait des essais sur des questions économiques. « Le 8 janvier 1937, alors qu’il étudiait à la faculté d’économie de Moscou, il fut arrêté par les services de sécurité », décrit-elle.

Après plusieurs mois de détention, Abdul Rahim Hajibeyov est condamné à mort par la Cour suprême de l’Union soviétique. Le tribunal l’accuse d’être à la tête d’une organisation nationaliste et bourgeoise au Tadjikistan depuis l’année 1929, de sabotage et de terrorisme. Il est également inculpé pour espionnage et pour avoir comploté une émeute contre le régime soviétique.

Abdul Rahim Hajibeyov Tadjikistan URSS Politicien Héros national« En février 1937, après l’exécution de mon grand-père, sa femme, Behajar Hajibeyov, fut envoyée en prison pendant neuf ans, sous le chef d’accusation de « nationaliste bourgeoise » et d’ « ennemie du peuple ». Ma mère et ma tante furent tout d’abord envoyées dans un pensionnat puis dans un orphelinat en Ukraine. Ce ne fut qu’en 1944 qu’elles furent autorisées à revenir au Tadjikistan », explique Mirza Younes.

Acquitté 20 ans après sa mort

Vingt ans après l’arrestation puis l’exécution d’Abdul Rahim Hajibeyov, le 27 décembre 1957, le Collège militaire de la Cour suprême de l’Union soviétique réexamina son dossier et finit par l’acquitter « en raison de l’absence de preuves » concernant les crimes pour lesquels il avait été condamné. En juin 1967, son statut de membre du Parti communiste fut rétabli.

Ses compagnons, notamment Abdulqader Mouhitdinov, Shirin Shah-e Shah Timur, Nusratullah Makhsom et Chinar Imamov, furent également acquittés des années après leur exécution. Néanmoins, la presse soviétique resta silencieuse à leur sujet pendant de nombreuses années. Ce n’est qu’à la fin des années 1980 que le voile sur les secrets de cette époque noire fut levé.

Depuis l’indépendance du Tadjikistan, une partie de ces activistes, notamment Nusratullah Makhsom et Shirin Shah-e Shah Timur, ont été décrétés héros nationaux du Tadjikistan. Mais il reste encore des zones d’ombre à lever sur le travail réalisé à l’époque par ces personnages qui ont fait l’histoire du Tadjikistan.

Telav Rasulzadeh
Journaliste à BBC Persan

Traduit du persan par Ondine de Gaulle

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Abdul Rahim Hajibeyov (1900-1937) a eu une influence importante sur la création d’une république soviétique indépendante pour le Tadjikistan.
MATLUBEH MIRZAYOUNES ARCHIVE / BBC Persan
Des livres étudiant l’histoire d’Abdul Rahim Hajibeyov
BBC Persan
Abdul Rahim Hajibeyov en 1926.
MATLUBEH MIRZAYOUNES ARCHIVE / BBC Persan
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