Sirodjin Aslov

Le Tadjikistan interpelle l’ONU à propos des travailleurs immigrés

Dans un discours prononcé le 19 septembre 2016 à l’Assemblée générale de l’ONU, le ministre des Affaires étrangères tadjik, Sirodjiddin Aslov, a insisté sur la nécessité d’agir pour « faciliter l’intégration et l’adaptation des travailleurs immigrés dans leurs pays d’accueil ». Particulièrement dépendant des revenus des travailleurs tadjiks installés à l’étranger (près de 50% du PIB tadjik en 2013), Douchanbé souhaite la mise en place de ces mesures afin de préserver ses propres intérêts nationaux. Décryptage

Le ministre des Affaires étrangères tadjik est intervenu lors d’une table ronde en marge de la 71ème session de l’Assemblée générale de l’ONU le lundi 19 septembre à New York. Il a insisté sur la nécessité de fournir aux travailleurs immigrés des conditions décentes dans les pays qui les accueillent, et surtout que les « régulations des migrations permettent l’adaptation et l’intégration des migrants du travail dans leurs pays d’accueil ».

Au delà de la déclaration non-contraignante adoptée par les États membres à l’issue de cette rencontre à l’ONU, la déclaration du ministre des affaires étrangères du Tadjikistan – pays de départ de réfugiés (dans les années 1990 lors de la guerre civile) puis de migrants de façon massive depuis – montre l’importance économique et politique qu’ont les migrants pour les gouvernements des pays desquelles ils partent. Que ces migrants soient bien intégrés et puissent continuer à envoyer de l’argent à leurs familles dans leur pays d’origine est d’une importance vitale pour un pays comme le Tadjikistan.

Le PIB tadjik sous perfusion

La question des travailleurs immigrés est particulièrement importante pour le Tadjikistan. En effet, en 2013, les transferts d’argent vers le Tadjikistan en provenance de ressortissants tadjiks travaillant à l’étranger représentaient 49,6% du PIB tadjik. Ces derniers sont essentiellement présents en Russie : leurs revenus dépendent directement de l’état de santé de l’économie russe.

C’est pourquoi la crise économique en Russie et la dépréciation du rouble ont fortement affecté l’économie du pays le plus pauvre d’Asie centrale. Ainsi, la part des rémittences dans le PIB tadjik est passée à 36,6% en 2014, puis est tombée à 28,8% en 2015. Le Tadjikistan reste néanmoins le deuxième pays le plus dépendant des transferts d’argent depuis l’étranger à l’heure actuelle.

Paradoxalement, le taux de chômage est assez élevé au Tadjikistan et des pays comme la Chine financent leurs propres projets sur place qui bénéficient essentiellement aux travailleurs immigrés chinois. Ces derniers sont de plus en plus nombreux sur le territoire tadjik : leur nombre a augmenté de 30% depuis 2015, selon le Ministère de l’Immigration tadjik.

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Les paradoxes des discours officiels tadjiks sur ses migrants

La crise économique qui frappe l’ensemble des pays d’Asie centrale n’a pas encore poussé les gouvernements, comme au Tadjikistan, à mettre en place des réformes structurelles qui permettrait de faire revenir ces migrants au pays. Les migrants en Russie, qui permettent à l’économie tadjik de survivre, sont un sujet sensible pour le gouvernement tadjik. La Banque nationale tadjik a arrêté en 2013 de publier les statistiques des transferts d’argent en provenance de la Russie – arguant qu’elles pourraient être « politisées ». Les migrants sont au mieux absents des discours officiels ainsi que des célébrations, au pire ils sont accusés d’être islamistes, opposants ou simplement de fuir leur patrie.

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Le fait que les transferts d’argent en provenance de Russie vers le Tadjikistan soient en baisse ne constitue pas le signe d’un regain de santé économique pour Douchanbé. Bien au contraire, si les perspectives d’emploi à l’étranger disparaissent, les autorités tadjikes auront à gérer le retour au pays d’un grand nombre de citoyens tadjiks désormais sans emploi. Et l’évolution de la législation russe vis-à-vis des travailleurs immigrés ne cherche guère à favoriser l’arrivée de nouveaux travailleurs immigrés en provenance d’Asie centrale.

Le discours du ministre des Affaires étrangères tadjik lors de l’Assemblée générale de l’ONU réunie à New York souligne donc les paradoxes d’un pays fortement dépendant de ses ressortissants travaillant à l’étranger. Appelant au respect des droits des travailleurs immigrés à l’échelle mondiale, les autorités du Tadjikistan admettent ainsi l’importance que les migrants ne reviennent pas et continue de subvenir aux besoins de l’économie tadjike en devises étrangères.

 

La rédaction

Jérémy Lonjon

Rédacteur en chef de Novastan

Sirodjin Aslov
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