Vallée Rankul Nord Ouest Mourghab Tadjikistan

Les arbustes, une énergie d’avenir pour le Pamir tadjik ?

À Mourghab, à l’est du Tadjikistan, les moyens énergétiques à disposition sont parfois rudimentaires. Daler Kaziev, expert local en écologie, présente les enjeux de cette situation.

Dans le Pamir oriental, les besoins énergétiques de la population locale dépendent largement de la collecte de certains arbustes pour chauffer leur foyer et faire la cuisine : deux activités principales autour desquelles la vie s’organise.

Cette pratique historique a des conséquences écologiques sur un environnement déjà fragile. Daler Kaziev, chercheur et spécialiste en gestion environnementale, a présenté à Novastan les enjeux de cette pratique particulière dans le district de Mourghab au Tadjikistan.

Un contexte particulier

Le Pamir, à l’instar de l’Himalaya, de l’Hindou Kouch et du Tian Shan, est un haut plateau de l’Asie centrale : le district de Mourghab, au Tadjikistan, en constitue la partie la plus orientale, bordé par le Kirghizstan au nord, la Chine à l’ouest et l’Afghanistan au sud.

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D’une altitude moyenne de 3 500 mètres, les hivers y sont longs et rigoureux, les étés courts. Les caractéristiques propres à cette région sont celles d’une zone montagneuse au climat sec, au paysage aride, aux températures moyennes basses (de 1 à 3°C) et des précipitations annuelles faibles (inférieures à 100 millimètres par an).

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Dans le district de Mourghab vivent environ 15 200 personnes (selon des données datant de mai 2016), en majorité d’ethnie kirghize, et d’une minorité d’Ismaéliens. Les besoins énergétiques de cette population reposent notamment sur la collecte des arbustes à usage de combustible. Dans ce contexte, cette pratique est aisément considérée comme nuisible pour l’environnement.

Des arbustes à la base de la vie au Pamir

Les principaux arbustes de la région sont le tersken (Krascheninnikovia ceratoides) et le shybak (Artemisia) et sont largement répandus sur le continent eurasiatique. Ils sont très résistants au froid (jusqu’à -19°C), aux températures estivales et ont un réseau de racines très développé. Ils peuvent parfois atteindre l’âge de 100 ans.

Ballot Tersken Maison Mourghab

Cette flore est appréciée pour ses propriétés combustibles par les hommes, mais aussi comme nourriture et fourrage pour les cheptels de yaks, moutons et chèvres, et pour la faune sauvage qui paissent dans la région.

Une pratique traditionnelle

Selon Daler Kaziev, la collecte de tersken et de shybak est une pratique traditionnelle, longtemps pratiquée par les Kirghiz nomades. « Les premiers explorateurs russes de la région, au XIXème siècle, avaient déjà remarqué cette pratique chez les Kirghiz du Pamir, ramassant les arbustes, ainsi que le crottin, à titre de combustible. Dans chaque yourte et dans chaque maison, hier comme aujourd’hui, le feu est entretenu, continuellement, l’année durant. »

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Il ajoute également que « la sédentarisation des Kirghiz nomades, au XXème siècle, ne s’est achevée que dans les années 1950. Auparavant, il n’y avait pas de problème énergétique dans la région. »

Combustibles Famille Mourghab Année

Cette sédentarisation des populations pamiriennes « s’est effectuée de pair avec l’urbanisation de Mourghab, l’interdiction par l’État soviétique de collecter les arbustes et, enfin, l’introduction de nouvelles énergies, à partir des années 1960 », explique le chercheur.

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« Avant 1960, le charbon était encore inconnu ici. La demande énergétique de la population était largement couverte par la production électrique de la centrale hydroélectrique d’Ak Suu et par les générateurs diesel de la ville. Les prodigues subventions de l’URSS étaient justifiées en outre par la situation géostratégique de Mourghab, près de frontières sensibles (Chine, Afghanistan…) », détaille Daler Kaziev.

Le syndrome du tersken

En 1991, à la chute de l’URSS, les aides de l’État se sont brutalement arrêtées, plongeant les populations dans un présent difficile et un avenir bien incertain. Et cette situation a favorisé un retour à une collecte intensive du tersken.

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C’est ce qu’on appelle le « syndrome du tersken » : une combinaison entre crises sociopolitique, économique et environnementale. Comme l’explique Daler Kaziev, « après l’indépendance, le Tadjikistan est entré en guerre civile, en parallèle à une crise économique. Pour les habitants de Mourghab, il fallait se nourrir et se chauffer, les gens sont revenus au tersken. C’est seulement à partir de 2004 que la situation locale a évolué : les relations commerciales ont alors repris avec le Kirghizstan et la Chine. »

Générateurs Diesel Rebut Mourghab

L’offre énergétique de Mourghab a en effet été largement développée à partir de 2004 : « Au bazar, on trouve désormais des panneaux solaires, du charbon. La pression écologique sur les arbustes a baissé, mais reste pourtant rémanente. La collecte des tersken constitue une source alternative d’énergie, et il faut bien voir son rôle historique à la fois en tant qu’énergie locale, mais surtout comme une source d’énergie sûre, sur laquelle on peut se replier en cas de coup dur, comme une sécurité », décrit Daler Kaziev.

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Si, selon la plupart des chercheurs, le syndrome du tersken n’existe plus dans la ville de Mourghab, le village d’Alichor (100 kilomètres au sud-ouest de Mourghab), par exemple, connaît aujourd’hui une situation de danger énergétique. « Il faut relativiser ces propos : certes la pression sur les tersken a connu des pics de consommation au regard de la situation socio-économique. Toutefois, sa récolte, hier comme aujourd’hui, a toujours été soumise à une gestion (informelle ou non suivant les époques) qui n’a jamais débouché sur une crise écologique », précise Daler Kaziev.

Terskentchi, un métier

Daler Kaziev observe, aujourd’hui, « une réorganisation d’une pratique traditionnelle, auparavant fondée sur la réciprocité, en une corporation de terskentchis (collecteurs de tersken) qui n’a pas de statut officiel, qui n’est pas organisée par l’État. Elle est apparue en tant que telle après la chute de l’Union soviétique. La plupart des terskentchis ont commencé leur carrière à ce moment-là, mais seulement une poignée s’est spécialisé dans le métier avec le temps. »

Terskentchi Collecteur de Tersken District Mourghab

Être terskentchi « n’est pas une tâche anarchique et suppose une connaissance du terrain, de la flore, des conditions préalables et requises pour la récolte, ce qui va souvent de pair avec une gestion rationnelle de la ressource. Et le prix ou le manque d’essence rendent inaccessibles certaines vallées lointaines, et n’influent donc pas sur les ressources en tersken qui s’y trouvent. »

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Il existe en effet un éventail de pratiques, régulant offre et demande : accords de solidarité, autoconsommation, ou buts commerciaux, par exemple.

Un avenir énergétique fragile

Les principaux conflits concernent les terskentchis et les éleveurs. On observe ces conflits principalement en hiver lorsque les éleveurs font paître leurs troupeaux dans les pâturages d’hiver, dans les vallées aux alentours de Mourghab, où la neige est moins abondante.

Troupeau Yaks Vallée Mourghab Tadjikistan

Le tersken constitue une énergie traditionnelle de base pour les populations du district de Mourghab, de même que pour les Kirghiz d’Afghanistan et de Chine. Aujourd’hui, elle est contigüe à celle d’autres énergies (renouvelables ou non). « Les habitants de Mourghab vivent dans une situation complexe où la question énergétique n’est plus aussi prégnante qu’il y a deux décennies, mais où ils restent toutefois tributaires de l’économie et de l’environnement : des processus maintenant globalisés qui ont des répercussions au niveau local », conclue Daler Kaziev.

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Il insiste sur le fait que, dans la globalisation, le capitalisme détermine l’avenir, non seulement des tersken mais aussi des autres ressources naturelles (selon la loi de l’offre et de la demande).

Les terskentchis, à leur échelle, perpétuent une pratique énergétique sur le long-terme. Ils se trouvent à la base d’une offre énergétique locale et sont souvent sous-estimés par les acteurs du développement présents sur place.

Julien Bruley
Doctorant en anthropologie, Université de Lille

Édité par Jérémy Lonjon
Rédacteur en chef de Novastan

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