Tadjikistan Chine Rahmon

Les citoyens chinois au Tadjikistan, un problème ou une manne pour le pays ?

La semaine dernière, au sud du Tadjikistan, un nouvel affrontement a opposé un résident tadjik et un citoyen Chinois présent sur place. Ces derniers temps, au Tadjikistan – comme dans le reste de l’Asie Centrale – ce type de conflits se fait de plus en plus fréquent : ils font suite à l’implantation économique de la Chine dans le pays qui est systématiquement suivie de l’augmentation du nombre de citoyens chinois vivants au Tadjikistan.

L’occasion de se pencher sur les conséquences de cette tendance et sur les réactions de la population locale…

Le long de la rivière Piandj

Dans le très agraire oblast de Khatlon, au sud du Tadjikistan, la présence de Chinois ne surprend plus les Tadjiks. Ici, les Chinois travaillent dans les champs alloués par les autorités tadjikes. En 2012, le ministre de l’Agriculture a alloué 500 hectares de terres à des fermiers chinois pour une durée de 49 ans « dans le but de développer le secteur agricole ». Et, en 2015, 15 000 hectares supplémentaires ont été alloués à une compagnie sino-tadjike pour la culture du coton.

Tadjikistan Chine Khatlon

Cette décision a été critiquée à plusieurs reprises par les médias locaux. En effet, 93% du territoire tadjik est montagneux et la surface totale de terres cultivables n’excède pas les 865 000 hectares. Du coup, les fermiers locaux finissent par manquer de terrains arables disponibles.

Il y a 5 ans, le résultat des discussions entre le Tadjikistan et la Chine sur la délimitation de leur frontière commune a soulevé beaucoup d’indignations : 1 000 km² sont octroyés à la Chine dans les montagnes du Pamir, mettant fin aux conflit de délimitation de la frontière depuis l’époque tsariste.

Face à ces critiques, les responsables ont argué du fait que les terres données à la Chine ne représentent que 5% des prétentions initiales de Pékin et que ces terres sont montagneuses et non cultivables. Concernant les locations des terres, ces mêmes responsables ont expliqué que les seules terres allouées aux Chinois sont des terres endommagées que seule la Chine peut remettre en état par le biais d’investissements que Douchanbé ne peut se permettre. De plus, les officiels tadjiks insistent sur le fait que seules les plantations de riz et de coton sont autorisées sur les terres allouées aux fermiers chinois.

L’un des habitants de Yovon, capitale de l’oblast de Khatlon où les compagnies chinoises disposent de terres, ne voit pas les choses ainsi. « Ils font pousser du blé, du riz, mais aussi des aubergines, des tomates et des concombres dans leurs serres. Ils travaillent énormément et leurs cultures sont florissantes », explique Karimbek.

Tadjikistan Chine Khatlon

La culture est si florissante que le prix du blé vendu par les Chinois sur le marché de Yovon s’élève à 1,5 somoni (0,19$) le kilo. En comparaison, le blé produit par les fermiers locaux coûte deux fois plus cher. De plus, des Tadjiks finissent par travailler pour les fermiers chinois de la région.

Karimbek renchérit : « Oui, nous devons travailler pour les Chinois car il n’y a plus de travail. Mais travailler pour eux est très dur : 5 minutes de retard et on est viré, pas de repos, travail du matin au soir pour quelques piécettes… En plus, il fait très chaud dans notre région. Les Chinois ont des climatiseurs dans leurs tentes et nous, nous labourons comme des esclaves. »

La communication entre les patrons chinois et les travailleurs tadjiks se fait essentiellement en russe, les Chinois ne maîtrisant pas la langue tadjike.

Karimbek précise : « En russe ? Les Chinois parlent très mal le russe. Ils se contentent de nous insulter et de nous crier dessus. Ce n’est pas de la communication. »

Cependant, Karimbek souligne qu’il n’y a pas de conflit entre Chinois et Tadjiks à Yovon. Rien de sérieux, en tout cas. Lorsqu’on lui demande si la présence de Chinois dérange les locaux, il hésite puis répond à contrecœur que « cette question est politique et qu’[il] ne veut pas s’en mêler. »

Tadjikistan Chine Khatlon

Les travailleurs chinois se concentrent également sur la frontière tadjiko-afghane, le long de la rivière Piandj. À l’époque soviétique, les fermiers tadjiks y cultivaient la terre irriguée à l’aide de stations de pompage d’eau. Aujourd’hui, ils y récoltent les mauvaises herbes afin d’alimenter leur bétail en automne. Tandis que des camions entiers exportent le riz vers la Chine à l’initiative des Chinois présents sur place…

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Combien de Chinois au Tadjikistan ?

D’après les services de l’immigration du Ministère du Travail tadjik, le nombre de travailleurs chinois présents au Tadjikistan a augmenté de 30% depuis 2015. 6 500 Chinois travaillent aujourd’hui dans divers secteurs d’activité au Tadjikistan et 8 000 perçoivent des allocations. Mais ce ne sont que des données officielles : d’autres sources indiquent que 150 000 Chinois vivraient aujourd’hui au Tadjikistan.

Selon Andreï Zakhvatov, analyste politique russe et journaliste spécialiste de l’Asie centrale, « même la Russie est un petit pays en comparaison avec la Chine (il reprend les mots du sinologue russe, Vilya Guelbras). Même si les Chinois présents à l’étranger se comportent bien et travaillent dur, les citoyens du Tadjikistan s’effraient de leur nombre sans cesse croissant. C’est le même processus qui est à l’œuvre dans l’Extrême-Orient russe. »

Tadjikistan Chine Zakhvatov

L’inquiétude des Tadjiks face au nombre de migrants chinois est réelle. À titre d’exemple, les produits chinois concurrencent désormais les produits locaux sur les grands marchés de la capitale, Douchanbé.

Les produits tadjiks ne peuvent soutenir la concurrence au vu de l’importante cadence de production des ressortissants chinois. De plus, de nombreux produits tadjiks sont déjà importés depuis la Chine.

Commerçant à Korvon, l’un des grands marchés de Douchanbé, Azizdjon explique : « Il est très difficile d’être compétitif face aux Chinois. D’abord, ils ont davantage de capital et l’argent est accessible pour eux auprès des banques chinoises. Ensuite, ils s’orientent vers leurs propres marchés, ce qui leur procure des bénéfices que nous n’avons pas. »

Tadjikistan Chine Korvon

Le chinois devient une langue populaire

Si la population tadjike s’inquiète du nombre croissant de ressortissants chinois, la communauté des experts met en avant le fait que la moitié de la dette publique tadjike (2,18 milliards de dollars) est détenue par la Chine. De plus, les investissements directs chinois vers le Tadjikistan ont atteint 273 millions de dollars (58% du total des investissements directs vers le Tadjikistan). Lors du dernier sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) à Tachkent, il a été souligné que les échanges commerciaux entre Douchanbé et Pékin ont dépassé 200 millions de dollars lors du premier trimestre de l’année 2016. Et les deux pays souhaitent que ces échanges s’élèvent à 3 milliards de dollars annuels d’ici 2020.

Lire aussi sur Novastan : Sommet de Tachkent : nouvelle page d’histoire pour l’OCS ?

Au-delà des aspects économiques, le Tadjikistan et la Chine souhaitent renforcer leur coopération dans d’autres domaines. C’est notamment le cas dans le domaine linguistique : 3 000 étudiants tadjiks apprennent aujourd’hui le chinois. Par ailleurs, l’Institut Confucius de l’université de Douchanbé a ouvert en 2009 et maintenant ce sont quelques 700 personnes qui y étudient. Et un deuxième Institut Confucius a été créé auprès de l’Institut tadjik des Mines et de la Métallurgie.

De nombreux Tadjiks apprennent également le chinois en se rendant directement en Chine. D’après les observations des experts, l’objectif n’est pas de permettre aux Tadjiks de développer leurs compétences professionnelles, mais de mieux connaître la langue et la culture chinoises. Andreï Zakhvatov précise que la Chine ne cherche pas à former des Tadjiks pour le marché de l’emploi tadjik, mais veut se procurer des interprètes pour mener à bien ses projets au Tadjikistan.

Tadjikistan Chine KhatlonIl est possible de comparer ce phénomène avec l’expansion russe au début du XXème siècle. Moscou avait financé la construction de nombreuses entreprises au Tadjikistan et de nombreux russophones s’étaient rendus sur place. L’objectif était d’apprendre le russe aux locaux afin de mener à bien différents projets et de développer le pays.

Andreï Zakhvatov nuance toutefois cette comparaison : selon lui, depuis les années 1920, il n’y a pas que des Russes qui se sont installés au Tadjikistan, mais des personnes de nombreuses nationalités. Cela a permis de faire du Tadjikistan un pays industriel et agricole florissant. Pour lui, l’influence des différentes nationalités des travailleurs émigré au Tadjikistan durant l’URSS a été bénéfique pour le développement intellectuel et économique du pays.

Les citoyens Tadjiks ont aujourd’hui du mal à cerner les objectifs des ressortissants chinois présents sur leur territoire. Mais les autorités sont conscientes du fait qu’il n’y a pas d’alternative à la puissance économique chinoise pour le Tadjikistan à ce jour.

Article paru sur The Open Asia 

Traduit du russe par Jérémy Lonjon

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