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Pourquoi les Tadjiks viennent-ils se marier au Kirghizstan ?

Alors même que de nombreux conflits, parfois meurtriers, ont éclaté régulièrement ces dernières années à plusieurs endroits de la délimitation — peu claire — entre le Tadjikistan et le Kirghizstan, les habitants kirghiz de Lialiak et les Tadjiks de Gafurov ont noué des rapports d’amitiés, parfois familiaux, ainsi que des liens économiques qui permettent à la région de se développer.

L’origine de cette bonne entente ? Les limitations imposées par l’Etat tadjik depuis 2007 quant au nombre d’invités et aux dépenses résultant des fêtes — les « Toï » — qui marquent les grandes étapes de la vie familiale et communautaire : les mariages, mais aussi les naissances et les anniversaires.

Une frontière peu visible

Pour passer de la ville tadjike de Histervaza au Kirghizstan limitrophe, il suffit de traverser une route. Celle-ci sert de délimitation visible entre les deux Etats. Ici, pas de poste de frontière, encore moins de barbelés, un vestige rare datant de l’URSS entre deux Etats aujourd’hui indépendants qui n’en formaient qu’un seul il y a une vingtaine d’années.

Sur le coté droit de la route, les panneaux routiers et annonces sont en langue kirghize, du côté gauche : en tadjik. Sur la route circulent des voitures immatriculées au Tadjikistan comme au Kirghizstan, et les hommes parés de tioubeteika (chapeau traditionnel tadjik), discutent paisiblement avec les hommes coiffés de kalpaks (chapeau traditionnel kirghiz).

Les habitants des deux côtés de la frontière sont principalement des paysans, s’occupant de leur jardin ou de leur troupeau dans une région peu développé économiquement. La plupart des familles de Histervaza ont des parents d’un côté ou de l’autre de la route. Aussi, les mariages inter-ethniques ne sont pas rares.

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Il faut ajouter au cadre géographique une composante culturelle : ici, les gens adorent se marier, et pas seulement les habitants du coin. De grandes fêtes sont organisées dans les restaurants du coté kirghiz, par des habitants qui vivent dans des villages et des villes lointaines du Tadjikistan.

Depuis 2007, le Tadjikistan a passé une loi « sur la régulation des traditions » qui réglemente le nombre de personne que l’on peut inviter lors d’une fête. Ainsi, lors d’un banquet de mariage, on ne peut inviter plus de 150 personnes et, pour le rite de la circoncision d’un enfant, rite musulman qui donne lieu à une toï, pas plus de 60 invités.

Le Tadjikistan a instauré ces mesures pour faire face aux déviances de ces « toï » qui ont parfois atteint plusieurs milliers de personnes et donné lieu à des désastres économiques pour certaines familles qui dépensent alors tout leur capital afin de préserver leur réputation. En effet, ne pas inviter des membres de la famille même lointaine, ou des voisins et des amis qui vous ont invité à leurs toï, serait une honte pour la famille. Une honte conduisant à une surenchère d’invitations et de dépenses en festivités ! Les familles qui décident d’inviter plus de convives que ne le prévoit la législation s’exposent donc à de lourdes amendes.

La solution kirghize

Les Tadjiks, pour lesquels il est traditionnellement important de garder de bonnes relations avec l’ensemble de leur connaissance, trouvent cependant des moyens de passer outre la loi de leur pays. La démarche est simple : ils vont là où cette loi n’existe pas, et où ils pourront inviter autant de personnes qu’ils le souhaitent.

À Rano, une salle des fêtes dans le canton kirghiz, cela fait déjà un mois qu’on effectue des réfections. En cette fin d’hiver, la propriétaire se prépare à l’ouverture de la saison des mariages — qui se tient chaque année au printemps — et la salle peut accueillir 350 personnes environ. D’après les dires de la propriétaire, la salle est le plus souvent occupée par des familles tadjikes.

« Ici viennent même des gens de Khudjand pour fêter les mariages ! Mais c’est bien normal, pourquoi inviter tel frère au mariage de son fils, et pas celui-là ? Il se fâcherait. C’est interdit de faire de la sorte ! Alors oui, il faut que la fête soit modeste et non dépensière, d’accord, mais il faut aussi que tous les parents, même éloignés puissent y participer ! » témoigne Yunus, un habitant qui réside à proximité de la salle des fête.

La salle des fêtes voisine peut contenir 220 personnes environ. Et la location lors d’un évènement coûte… 2000 dollars ! Mais pour les citoyens tadjiks c’est un prix qui les fait rire à côté de ce qu’ils devraient payer au Tadjikistan.

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Avant 2012, ce même bâtiment abritait un casino où se rendaient de nombreux Tadjiks, puisque dans leur pays les casinos avaient été interdits en 2000. Le business fleurissait, des stars tadjikes venaient même y chanter, et de grandes soirées thématiques y étaient organisées conjointement à de grandes fêtes. Puis, il y a 4 ans, les amusements ont pris fin, car au Kirghizstan aussi, une loi interdisant les casinos à été votée à Bichkek. Mais le bâtiment a vite été transformé en salle des fêtes, prête à accueillir les plus beaux mariages tadjiks. Après tout, le business ne s’arrête jamais à la frontière…

Un chauffeur de taxi de la ville voisine de Khujand, au Tadjikistan, partage son incompréhension à l’égard de ses concitoyens qui font tout pour contourner la loi et dépenser tout leur argent : « Le président du Tadjikistan (qui a est à l’origine de cette loi, ndlr) a fait ce qu’il faut pour qu’on vive mieux, pour qu’on économise, mais certains n’en font qu’à leur tête décidément. Que leurs parents non invités se fâchent ou ne se fâchent pas, ce n’est pas important. On doit pouvoir tout expliquer et tout comprendre dans une famille… »

Selon le Comité des affaires religieuses de l’État tadjik, qui s’efforce de faire appliquer la loi « sur la régulation des traditions », la population a économisé, depuis la limitation des invités lors des fêtes, plus d’un milliard et demi de dollars.

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Des échanges croissants

Cependant, il n’y a pas que les salles de fêtes qui attirent les Tadjiks de l’autre côté de la frontière, les prix de la plupart des produits y sont aussi plus bas. Dilnoza, une habitante qui, du côté kirghiz, tient un magasin au bord de la route, écrit sur ses étiquettes les prix dans les deux monnaies, kirghize (soms) et tadjike (somoni). Pourtant elle avoue n’avoir pratiquement que des clients tadjiks car même si elle se trouve officiellement du côté kirghiz de la frontière.

Dilnoza nous confie que ses clients viennent même de Khujand ou de Kanibadam afin de profiter des prix plus bas sur l’ensemble des produits. Son magasin attire les clients grâce à des prix plus bas que dans leur pays – mais ses prix sont plus élevés qu’un peu plus loin au Kirghizstan : en résumé, un bon business…

Les Tadjiks viennent également pour le commerce de bétail. Chaque mardi du côté kirghiz il y a un marché présentant des ovins, des bovins, pour tous les goûts. Et surtout, ils sont bien moins chers qu’au Tadjikistan. Par exemple, un mouton s’y achète 100 dollars, alors qu’au Tadjikistan il faudra mettre 150 dollars.

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Voilà comment vivent paisiblement, pacifiquement, et surtout dans l’intérêt mutuel et partagé, les habitants d’une frontière éloigné — et oubliée ? — entre Tadjikistan et Kirghizstan, tandis qu’à d’autres endroits, on y entend l’écho des coups de feu et le bruit des barbelés…

Article paru sur Open Asia et traduit du russe par Grégoire Domenach

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