frontière tadjiko-afghane

Souvenir de la bataille clef de la guerre civile tadjike en 1993 à la frontière afghane

Il y a 23 ans, l’incident le plus sanglant de toute l’histoire du Tadjikistan s’est déroulé à la frontière tadjiko-afghane. Deux cent moudjahidines afghans et des partisans de l’opposition islamiste tadjike avaient mené une attaque sur le petit poste-frontière. L’attaque a duré 11 heures. Les forces étaient inégales, et 25 jeunes garde-frontières défendant le pays ont été tués par les assaillants. Aujourd’hui encore, les habitants des villages environnants racontent cet incident les larmes aux yeux.

Reportage à la frontière tadjiko-afghane à la recherche de détails sur ce sinistre épisode de la guerre civile tadjike impliquant le voisin afghan.

« Aucun garde-frontière ne s’est rendu » : il s’agit du titre de l’article publié le 15 juillet 1993 par le journal russe 'Kommersant' à propos de l’attaque contre le poste-frontière n°12 du régiment frontalier moscovite au Tadjikistan (les frontières tadjiks avec l'Afghanistan ont été gardé par l'armée russe jusqu'en 2004), perpétrée deux jours avant.

Tard dans la nuit du 13 juillet, un groupe de 200 moudjahidines afghans et de militants de l’opposition islamique tadjike, arrivant depuis l’Afghanistan voisin, a attaqué ce poste-frontière où travaillaient, en tout, 48 garde-frontières. La communication avec les garde-frontières a cessé cette nuit-là. L’agent de service est seulement parvenu à recevoir l’information concernant le déplacement de plusieurs groupes de combattants le long du Piandj (rivière séparant Tadjikistan et Afghanistan). 

Le poste-frontière a donné le signal d’alerte, mais dès le début de la bataille, il était évident que les forces ennemies excédaient de beaucoup celles des garde-frontières. La situation géographique a joué en faveur des hommes venus d'Afghanistan : en effet, le poste est coincé entre les montagnes, et on ne peut l’atteindre que par une route qui serpente sur les flancs de montagnes. D’ailleurs, les assaillants avaient préventivement miné le terrain et semé de nombreuses embûches. Le groupe était armé de mitrailleuses, d’armes sans recul, de lance-roquettes et de mortiers. Les apprentis garde-frontières étaient envoyés là-bas pour leur service militaire, et avaient au maximum 25 ans.

Frontière Afghane du Tadjikistan

Un épisode sanglant de la guerre civile

Voici le compte-rendu d'époque du chef du 117ème régiment frontalier sur les affrontements survenus sur le territoire du poste-frontière n°12 du régiment frontalier moscovite :

« Au cours de la fusillade, (…) le chef du poste-frontière, le lieutenant M. Maïborod, a été lourdement blessé, et plusieurs garde-frontières ont été tués ou blessés. En raison des affrontements, la caserne et d’autres locaux du poste-frontière ont pris feu.

A 7h40 du matin, la réserve du régiment frontalier moscovite du lieutenant-colonel V. Massiouk, composée de 105 hommes, est partie leur prêter main forte, accompagnée de 12 hommes du Comité national de sécurité de la République du Tadjikistan, avec le soutien d’un tank T-72, un véhicule de combat d’infanterie de série BMP du Comité national de sécurité, (…).  

La colonne est arrivée à 9h25 au poste-frontière, où elle a été assaillie. Malgré l’apport des frappes aériennes de missiles (entre 8h00 et 11h30), l’ennemi a mené un feu nourri sur la réserve du régiment frontalier, ce qui n’a pas donné la possibilité de déminer la route et d’avancer vers le poste-frontière n°12.

A 18:30, la réserve du régiment frontalier et le groupe armé de la 201ème Division motorisée (la plus grande base militaire russe à l'étranger – qui existe toujours) étaient regroupés dans le village de Sari Gor. En avançant progressivement sous le feu de l’ennemi, ils ont atteint le poste-frontière à 20h10. Une lutte ininterrompue s’est poursuivie sans relâche sur le poste-frontière pendant plus de 11 heures. 25 garde-frontières sont morts. 18 ont pu en sortir vivants. »

Colonnel Alamkhon Rakhmanov

« Lorsque nous avons atteint le poste-frontière n°12, il était déjà en flammes, on ne pouvait pratiquement rien voir », se souvient le colonel Alamkhon Rakhmanov qui, pendant ces années-là, était capitaine au sein des troupes frontalières tadjikes. Les bâtiments ont été détruits. Les corps des jeunes conscrits étaient un peu partout autour du poste-frontière. La seule âme vivante qui restait était un chiot, un berger allemand qui errait solitairement autour du poste-frontière détruit.

« Nous ne les oublierons jamais »

Les garde-frontières russes ont quitté le Tadjikistan en 2004, lorsque le gouvernement de l'ancienne République soviétique en est arrivé à la conclusion qu’elle était en condition de défendre seule sa (poreuse) frontière avec l'Afghanistan. Aujourd’hui dans le pays seul un groupe de coopération frontalière du Service de sécurité de la Fédération de Russie est resté, pour apporter une aide consultative et pratique à leurs collègues tadjikes. Pour honorer la mémoire des combattants tombés, les officiers de ce groupe se rendent chaque année le 13 juillet à ce qu'il reste du poste-frontière n°12.

Prière des habitants de Sari Gor et des militaires russes et tadjiks

Au village de Sari Gor, qui est l’un des lieux habités les plus proches du lieu de la tragédie, jusqu’à aujourd’hui on peut encore distinguer des inscriptions visibles en russe avec le drapeau russe. Beaucoup d’habitants de ce village ont d’ailleurs servi dans les rangs des troupes frontalières dans les années 1990 ; beaucoup d’officiers russes des groupes de coopération frontalière servaient pendant ces années dans d’autres postes-frontières.

Davliat Younoussov

« Cette nuit-là, je n’étais pas au village », se rappelle le vétéran du service tadjik des frontières, habitant à Sari Gor et âgé de 80 ans, Davliat Younoussov. « Jusqu’à aujourd’hui, je regrette de ne pas y avoir été. Parce que plusieurs habitants de notre village, dès qu’ils ont compris qu’un affrontement commençait, ont pris les armes et sont partis à l’aide des Russes. Et j’y serais allé. » La majorité des garde-frontières qui ont pris part à cette bataille étaient de jeunes gars. Ils étaient conscrits, certains d’entre eux attendaient leur démobilisation dans les jours à venir. 

Militaire tadjik durant la cérémonie

Le chef du 117ème régiment frontalier a décrit les affrontements dans ces termes dans son rapport d'alors : « Pendant la tenue des combats, sur le territoire du poste-frontière n°12, jusqu’à 10 correspondants radio travaillaient en direct. La tactique d’action de l’ennemi et l’analyse des données entrantes ont permis de conclure que l’objectif principal de l’attaque était la destruction du poste-frontière n°12 et la capture de la tête de pont sur le territoire des postes-frontières n°11 et 12 pour la tenue d’opérations futures d’envergure en direction de Kouliab (troisième ville du pays, située au sud) ainsi que la mise en pratique des plans du « gouvernement tadjik en exil ». L’objectif de cette opération incluait l’accélération du retrait des forces russes du territoire du Tadjikistan, ce qui, dans une perspective de court-moyen terme, aurait permis de mettre en place un coup d’Etat renversant le gouvernement légal de la République ».

ruines du poste frontière

Un tournant dans la guerre civile

Aujourd’hui, il ne reste que peu de traces de cette bataille cruciale pour l'avenir du Tadjikistan indépendant qui s’est passé dans ces montagnes, quand existait encore le poste-frontière n°12. Quelques vestiges de pans de murs détruits et criblé de balles de la caserne, un réchaud sur le sol, le plancher de l’ancienne cuisine ou de la salle de bains, et un mirador rouillé par le temps. La reconstruction du poste après la bataille ne s'est jamais faite, le nouveau poste se situe désormais plus près du village de Sari Gor. Le mercredi 13 juillet dernier, les autorités y ont inauguré une plaque commémorative en honneur aux morts de l’année 1993. L’événement a réuni des habitants locaux, en plus de militaires russes et tadjikes.

« Nous ne les oublierons jamais dit D. Younoussov, – parce que s’ils n’avaient pas résisté, les combattants auraient atteint nos villages. Mais peu importent nos villages, ils auraient certainement renforcé leurs positions et seraient allés plus loin. Des jeunes recrues tadjikes de 18-20 ans auraient alors dû affronter des combattants aguerris et professionnels.»

Presque immédiatement après l’événement tragique qui s’est déroulé au poste-frontière n°12, le président Russe d'alors Boris Eltsine avait signé un accord examinant « l’utilisation des possibilités des Etats de la CEI à l’organisation d’une décision commune en vue d’une régularisation des questions transfrontalières à la frontière tadjiko-afghane ». Des mesures complexes de renforcement de la protection de la frontière ont été mise en place. Quelques mois plus tard, en 1994, les forces tadjikes rivales se sont assises à la table des négociations à Moscou, amorçant le processus de fin de la guerre civile au Tadjikistan.

 

Cet article a été publié en russe par The Open Asia et a été traduit en français pour Novastan par Mathieu Lemoine. 

 




frontière tadjiko-afghane
The Open Asia
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *