Adresse annuelle du Président tadjik au Parlement : renforcer la lutte contre l'extrémisme religieux comme enjeu Tadjikistan Politique Frères Musulmans Justice Arrestations

Tadjikistan : 27 personnes soupçonnées d’appartenir aux Frères musulmans arrêtées

Depuis le début 2020, une vingtaine de personnes soupçonnées d’entretenir des liens avec les Frères musulmans ont été arrêtées au Tadjikistan, pays dans lequel l’organisation est interdite. Ces arrestations s’inscrivent dans la continuité de la politique tadjike de lutte contre l’extrémisme religieux.

Au cours des premiers jours de janvier, 27 personnes ont été arrêtées à Douchanbé, et dans les régions de Soughd et de Khatlon au Tadjikistan, a rapporté le 6 janvier dernier Ozodi, la branche tadjike du média américain Radio Free Europe. Ils sont soupçonnés d’entretenir des liens avec les Frères musulmans, interdits au Tadjikistan depuis 2006. Cependant, les chefs d’accusation sont parfois confus, voire inconnus. Selon Ozodi, on trouverait parmi les détenus un enseignant, et des membres connus du clergé : Ismoil Kakhkhorov du district de Vakhdat et Abdoullo Moukamilov de la ville de Roudaki. Un responsable local impliqué dans l’administration de la ville d’Isfara, Firdays Rakhimzoda, aurait également été arrêté.

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Les autorités n’ont pas communiqué sur le sujet. Les proches de certains détenus ont confié être toujours sans nouvelles. Une enquête préliminaire sera menée afin d’examiner leur potentielle implication dans l’organisation des Frères musulmans.

Les arrestations de ce type ne sont pas les premières dans le pays. Ainsi, en mai 2016, cinq imams soupçonnés d’appartenir aux Frères musulmans ont été arrêtés dans le district de Konibodom et condamnés à cinq ans de prison pour recrutement d’adolescents en vue de participer à des activités terroristes en Syrie.

Première cible du recrutement djihadiste en Asie centrale

Au-delà des Frères musulmans, parfois considérés comme une organisation terroriste, parfois politique, le Tadjikistan est le premier pays touché par le recrutement djihadiste en Asie centrale et constitue le premier contingent centrasiatique pour les départs en Irak et en Syrie. En novembre 2018, le Comité d’État tadjik pour la sécurité nationale déclarait qu’environ 1 900 citoyens tadjiks étaient partis combattre au côté de l’État islamique au cours de ces dernières années, rapporte le média russe Fergananews.

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Parmi ces recrutements, l’ancien colonel tadjik Gulmurod Khalimov, présumé mort aujourd’hui. Après avoir rejoint l’État islamique en 2015, il devient, fin 2016, le ministre de la Guerre, soit le numéro deux de l’organisation. Ce phénomène de radicalisation toucherait particulièrement les travailleurs tadjiks émigrés, notamment en Russie, qui se verraient promettre un salaire plus élevé et de meilleures conditions de vie.

Extrémisme religieux et sécurité intérieure

Outre le recrutement djihadiste à l’étranger, l’extrémisme religieux questionne la sécurité intérieure du pays. Si le phénomène de radicalisation est réel au Tadjikistan, le pays a connu quatre attentats revendiqués par l’État islamique en un peu plus d’un an. Dernière en date : une attaque près de la frontière ouzbèke ayant fait 17 mortsL’attaque du 29 juillet 2018 perpétrée contre un groupe de cyclotouristes étrangers dans la région de Khatlon a été le premier attentat revendiqué par l’État islamique dans le pays.

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En outre, le Tadjikistan, qui partage plus de 1 200 kilomètres de frontière avec l’Afghanistan, craint la contagion. Il s’agit d’un autre facteur de risque à prendre en compte.

Pour enrayer la radicalisation et l’enrôlement dans des groupes terroristes, les autorités tadjikes mènent une politique de lutte contre l’extrémisme religieux. Elle prend plusieurs formes.

Des campagnes d’intimidation contre le hijab et la barbe islamique

Le gouvernement traque les signes extérieurs de religiosité qu’il considère comme des signes de radicalité. Ainsi, la barbe et le voile islamique font l’objet de campagnes d’intimidation. Au cours de ces dernières années, plusieurs centaines d’hommes barbus ont été arrêtés et envoyés au poste de police pour être rasés de force, comme l’affirme Ozodi.

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Le hijab, particulièrement s’il est noir, est perçu comme une pratique conservatrice, étrangère aux traditions tadjikes. Le port du voile n’est pas interdit dans l’espace public, mais est fortement critiqué par le gouvernement, qui vante le vêtement traditionnel à la place. À plusieurs reprises, la police a ordonné à des commerçants de Douchanbé de ne plus vendre de vêtements dit islamiques, rapporte la branche tadjike du média russe Sputnik. Des arrestations mouvementées de femmes voilées ont également lieu.

Frères musulmans et salafisme : des organisations interdites dans le pays

Aujourd’hui, le Tadjikistan est le premier pays musulman d’Asie centrale avec 90 % de musulmans sunnites et environ 5 % de chiites, vivant essentiellement dans la région du Pamir. L’Islam sunnite de rite hanafite est religion d’État. Selon les autorités, la pratique d’un islam non hanafite est contraire à la tradition tadjike et représente une menace ainsi qu’une forme d’extrémisme. Les autorités luttent contre toute forme d’influence étrangère en matière de pratique religieuse.

C’est en ce sens que l’organisation des Frères musulmans a été interdite dans le pays. De la même manière, en janvier 2009, la Cour suprême interdit le mouvement salafiste. D’après Ozodi, deux individus auraient été arrêtés en 2016 et condamnés à cinq ans et demi de prison pour appartenance au mouvement. Une vingtaine d’arrestations du même ordre aurait eu lieu en 2015, au même endroit.

La liberté de religion en question

À cela s’ajoutent plusieurs lois venues restreindre la liberté de religion dans le pays. Les groupes religieux doivent être enregistrés et sont soumis à des obligations strictes, depuis la loi sur la religion de 2009. La taille et le nombre de mosquées sont réglementés. Les mineurs ne peuvent prendre part à des activités religieuses que dans un cadre officiel.

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La lutte contre l’extrémisme religieux  sert aussi de prétexte pour lutter contre l’opposition au pouvoir. Le Parti de la Renaissance Islamique du Tadjikistan (PRIT), principale force d’opposition, a été interdit en 2015, au motif qu’il s’agirait d’une organisation terroriste et extrémiste. De nombreuses arrestations ont visé les membres de ce parti. L’ensemble des partis politiques religieux est interdit en 2016. Depuis, les autorités continuent d’associer opposition et terrorisme. Lors de l’attaque du groupe de cyclotouristes en juillet 2018, le ministère de l’Intérieur accuse le PRIT d’en être le commanditaire, bien que l’État islamique ait revendiqué l’attaque.

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L’ensemble de ces mesures fait pression sur la société tadjike et suscite du mécontentement. Cela amène à s’interroger sur les effets potentiellement contre-productifs de telles mesures. En créant une forme d’exclusion dans la société, la politique du président Emomalii Rahmon pourrait au contraire favoriser la radicalisation, qui apparaîtrait comme une voie de contestation.

Clotilde Rabault
Rédactrice pour Novastan

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Le président tadjik Emomalii Rahmon orchestre depuis 2015 une campagne anti-radicalisation religieuse.
Ministère de l'Intérieur tadjik
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