Tadjikistan : un botaniste kirghiz héros d’un documentaire primé à l’étranger

Dans les montagnes reculées du Pamir, au Tadjikistan, un Kirghiz ayant fait des études de botanique sous l’URSS continue de ramasser les espèces rares. Son histoire a été mise à l’écran avec un documentaire, « The Botanist », plusieurs fois primé. Interview de sa réalisatrice Maude Plante-Husaruk pour Novastan.

Raïmberdi Mamatumarov est un Kirghiz vivant dans la chaîne montagneuse du Pamir, un joyau touristique tadjik mais également une région très reculée. Ce botaniste d’une cinquantaine d’années continue de recueillir des espèces végétales rares dans la région. Une histoire qui a inspiré Maude Plante-Husaruk, photographe et réalisatrice de film documentaire, et Maxime Lacoste-Lebuis, compositeur.

Ce duo de créateurs canadiens de 30 ans voyage depuis 2010 de l’Asie au Moyen Orient, en s’intéressant à documenter des sujets d’ordre sociaux et culturels. Passionnés par l’expérience de la rencontre avec l’autre et ayant une fascination pour les peuples de régions reculés et la conservation de traditions ancestrales, plusieurs projets (en musique, photographie ou film) sont nés de leurs expériences. Leur dernier projet, le court documentaire intitulé « The Botanist », jouit d’une reconnaissance internationale et s’est fait remarqué dans un parcours de festivals de documentaires. Ils travaillent actuellement au développement de plus longs projets en Inde et au Népal, entre autres.

Le film « The Botanist » est désormais disponible gratuitement sur la plateforme Viméo :

Novastan : Comment en êtes-vous arrivés à tourner un film en Asie centrale et plus particulièrement au Pamir tadjik ? Comment avez-vous rencontré le héros de votre film « The Botanist », Raïmberdi Mamatumarov ?
Maude Plante-Husaruk : Nous étions fascinés depuis longtemps par cette région et avons donc entrepris en 2014 de traverser l’Asie centrale,  l’Iran et la Turquie pendant 5 mois. Nous avions fait un peu de recherches pour identifier des sujets intéressants à couvrir avant notre départ et avions brièvement entendu parler d’un homme kirghiz ayant construit son propre système hydro-électrique dans un village du Pamir, sans toutefois avoir en main son nom ou le nom de son village.

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Quelques mois plus tard nous sommes entrés au Tajikistan à partir du Kirghizstan par la route de Och-Murgab et le col de Kyzyl-Art. Une fois arrivés dans le pays, nous avons commencé à interroger les gens à son sujet, sans succès. Nous avons donc poursuivi notre voyage dans le Pamir, région dont nous nous sommes immédiatement épris. C’est seulement alors qu’il ne nous restait que quelques jours de visa que nous sommes tombés sur un chercheur allemand qui connaissait bien la région, Kim André Vanselow. Il s’est aussitôt exclamé : « Ça doit être Raïmberdi, le vieux botaniste vivant à Chaymak. »  Nous étions alors à Khorog, au sud, et son village se trouvait à l’autre extrémité de la région montagneuse, près de la frontière chinoise et afghane. Nous avons malgré tout décidé de nous aventurer une fois de plus sur cette fameuse route M41 qui traverse le Pamir d’Est en Ouest pour aller à la rencontre de Raïmberdi.

Comment s’est passé le tournage dans le Pamir tadjik ? Y a-t-il eu des difficultés particulières liées au pays et à la région ?
Nous avons passé 1 mois au Tajikistan, mais seulement quelques jours avec Raïmberdi. Notre visa expirait et nous ne pouvions pas nous permettre de rester dans la région plus longtemps. Nous avons réussi à trouver quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un… et l’avons appelé de Mourgab avant de se rendre à son village. Il nous a aussitôt invité à rester chez lui avec sa famille durant toute la durée de notre séjour.

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Le tournage s’est très bien passé, sa famille et lui ont été d’une hospitalité incroyable, très représentative des gens de la région. Certes, le transport, la langue (nous avions un jeune traducteur) et le climat sont tous des obstacles auxquels nous avons fait face mais que nous avons réussi à surmonter grâce à l’aide inestimable de certaines personnes que nous avons rencontré durant notre voyage, qui sont toutes mentionnées dans le générique du film. Ces obstacles (que j’appellerais plutôt parcelles d’aventure) sont inévitables mais jamais suffisamment importantes pour nous empêcher d’avancer. Les choses finissent toujours par fonctionner d’une façon ou une autre… il faut juste avoir un peu de confiance et beaucoup de patience!

Vous avez passé deux ans à présenter le film dans différents festivals du monde entier. Quelles ont été les réactions vis-à-vis de l’histoire de Raïmberdi Mamatumarov et du Pamir tadjik ?
Faute de temps et de budget, nous n’avons évidemment pas pu assister à toutes les projections en festival. Toutefois, plusieurs éléments revenaient régulièrement lorsque nous avions la chance de discuter du film avec l’auditoire. Raïmberdi est une personne bien spéciale dotée une sagesse qui transcende les barrières de son propre environnement, de sa propre culture et de son éducation. Aussi, les choix que nous avons fait au montage ont permis à un public occidental de s’identifier plus facilement à lui, sa famille et son histoire malgré l’écart de langue et de culture. Le quotidien, les besoins de base, les valeurs familiales, l’envie de s’actualiser dans un monde en changement, le besoin de s’accomplir dans une quête personnelle, de faire une différente, d’apporter du bien autour de soi, ce sont des dénominateurs communs que nous partageons tous, peu importe où nous sommes nés.

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Nous avons aussi constaté à quel point son histoire a alimenté la curiosité envers l’Asie centrale, une région encore méconnue du grand public. Drôlement, une question qui revenait souvent était « Les jeunes écoliers ont-ils mis leur habits du dimanche spécialement pour le tournage du film? ». La réponse est non, c’est simplement comme ça qu’ils s’habillent pour aller à l’école.

Vous avez mis en ligne et en libre accès votre film « The Botanist » sur la plateforme Vimeo. Avec ce film, quel est le principal message que vous souhaitez faire passer au grand public ?
Nous voulions que le film soit accessible à tous, mais surtout aux gens de l’Asie centrale, du Pamir, à qui nous n’avions pas pu présenter le film. De fait, il a été difficile pour nous de trouver ou de soumettre le film à des festivals de films de la région, qui sont pratiquement inexistants.

Toutefois, alors que le film commençait son parcours en festivals nous sommes retournés au Pamir, à Mourgab, pour le montrer à Raïmberdi.  Nous avons organisé une petite projection privée avec quelques jeunes élèves kirghiz de la ville. C’était profondément émouvant de revoir cet homme qui nous avait marqué par son ingéniosité, son sens de l’humour, sa curiosité innée et sa sensibilité 2 ans plus tôt. Il a eu les larmes aux yeux en voyant le récit de sa vie défiler devant lui, alors pour nous, c’était mission accomplie, nous avions bouclé la boucle !

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En voyant des étrangers venir de l’autre bout de la planète pour s’intéresser à son histoire, son environnement, ses simples gestes quotidiens ancrés dans une de vie rurale de subsistance, il s’est senti inspiré d’engager une conversation avec les élèves présents, représentant la jeune génération kirghize, minoritaire au Tadjikistan. Il a insisté sur l’importance des pratiques ancestrales de cultiver la terre, de subsistances de base, de connaissances de la faune et la flore qui les entoure et de laquelle ils sont encore complètement dépendants. Nous avons été inspirés par son histoire et nous sommes heureux de savoir qu’il continuera d’inspirer une génération de jeunes kirghiz qui devront faire face à un monde constamment en transformation.

Après le succès de ce court-métrage, quelle est la suite pour vous ? Avez-vous d’autres projets en Asie centrale ?
Pour le moment, les projets qui nous habitent sont à l’extérieur de la région mais, étant tombés en amour avec le Pamir en 2014, nous comptons certainement y retourner dans les prochaines années. Les projets de long terme peuvent prendre des années à développer mais quelques idées cogitent déjà dans nos têtes !

Propos recueillis par la rédaction

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Le Botaniste du film
Maude Plante-Husaruk (vimeo)
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