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Tadjikistan : vers un regain des troubles dans la région autonome du Haut-Badakhchan ?

Le 25 mai, des manifestants se sont rassemblés à Rouchan, dans la région autonome du Haut-Badakhchan, pour protester contre l’arrestation de trois résidents locaux, dont l’un est accusé de trafic de drogue. Depuis la fin de la guerre civile en 1997, les « Autorités » du crime organisé continuent à détenir informellement le pouvoir dans cette région marginalisée, en dépit des tentatives du gouvernement tadjik pour reprendre le contrôle.

Que se passe-t-il dans la région autonome du Haut-Badakhchan (GBAO), au Tadjikistan ? Cette vaste région montagneuse, qui s’étend sur la moitié orientale du territoire tadjik, est depuis plusieurs années le théâtre de troubles opposant les autorités aux chefs du crime organisé, soutenus par une partie de la population. Le dernier incident en date s’est produit le 25 mai dernier, lorsque des manifestations ont éclaté dans la petite ville de Rouchan, située à proximité de la frontière afghane et sur l’axe stratégique qui relie la capitale Douchanbé, à l’ouest, et la capitale régionale Khorog, au sud-est.

Selon le média américain Eurasianet, les manifestants se sont rassemblés devant le siège local des forces de sécurité pour protester contre l’arrestation d’un des résidents de Rouchan, Charof Qobilov, accusé de trafic de drogue par les autorités. Les forces gouvernementales auraient ensuite tiré plusieurs fois en l’air pour disperser la foule, sans succès. La situation sur place semble confuse, plusieurs rumeurs non confirmées à l’heure actuelle faisant état d’un envoi de renforts pour réprimer le mouvement. « Tout Rouchan est mobilisé et des gens ont commencé à venir de différentes zones du Pamir [massif montagneux dans lequel se trouve le Haut-Badakhchan]. Le peuple veut résister et ne renoncera pas », a déclaré l’un des manifestants, cité par Eurasianet le 27 mai.

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Le 26 mai, au lendemain de la première manifestation, le gouvernement tadjik a pris la décision de restreindre la liberté de mouvement dans la région pendant 10 jours. Comme l’a rapporté le média tadjik Asia-Plus, les citoyens de la région ne peuvent désormais plus se rendre à Khorog, tandis qu’il est difficile d’entrer ou de sortir de la région du Haut-Badakhchan. D’après Golib Niyatbekov, porte-parole du président de la GBAO, cité par Asia-Plus, la mesure a été décrétée pour empêcher la propagation de l’épidémie de coronavirus, qui a déjà fait plus de quarante victimes dans le pays. Pourtant, plusieurs résidents locaux ont affirmé au média russe Fergana News que la mesure avait été prise pour empêcher de potentiels manifestants de rejoindre la ville de Rouchan, où la connexion à Internet aurait d’ailleurs été restreinte.

Une série d’arrestations à l’origine des troubles

Le 22 mai dernier, les forces du Comité d’État pour la sécurité nationale (GKNB) ont arrêté Charof Qobilov, 44 ans, qu’elles accusent d’être le chef d’un groupe criminel impliqué dans le trafic de drogue entre l’Afghanistan et le Tadjikistan, une activité particulièrement répandue dans la région. Au cours de l’opération, deux autres personnes ont été arrêtées. « Il convient de noter que Charof Qobilov est l’organisateur et le principal participant au trafic de drogue en provenance de la République islamique d’Afghanistan. Le 1er mai, il avait pu [s’échapper] au cours d’une [première] opération visant à l’arrêter. Un lot particulièrement important de stupéfiants a été saisi et deux complices de Charof Qobilov ont été arrêtés », affirme le communiqué du GKNB, relayé par l’agence de presse officielle tadjike Khovar.

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En outre, le chef du département local du GKNB aurait été blessé au cours de l’opération, puis hospitalisé. « Charof Qobilov a attaqué avec un couteau et blessé le chef [du GKNB local], Tchouïanov Samariddin. Malgré la blessure, le chef du département du district a réussi à diriger l’opération et à arrêter le dangereux contrebandier», déclare le communiqué. « Le GKNB déclare catégoriquement que ses employés renforceront encore la lutte contre les groupes criminels organisés, en particulier les trafiquants de drogue, d’armes de contrebande et de munitions, et prendront toutes les mesures nécessaires pour garantir la sécurité », conclut la déclaration.

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La version des résidents locaux interrogés par le média russe Fergana News est quelque peu différente. Selon eux, lorsque le 22 mai des officiers du GKNB en civil ont arrêté Charof Qobilov, trois personnes ont tenté de s’interposer. Sur ces trois hommes, deux ont ensuite été arrêtés, le troisième parvenant à s’échapper. Le 23 mai, au cours de leur transfert vers une caserne militaire, ces deux détenus ont été libérés par des résidents de Rouchan. « Ce sont de très jeunes gens, l’un d’eux est encore un écolier. Ils ont été torturés. Ils seront faussement accusés et recevront les peines les plus sévères. Nous ne pouvons pas laisser leur vie être brisée. [Les officiers du GKNB] eux-mêmes sont à blâmer. S’ils ne se comportaient pas comme des bandits, personne ne s’opposerait à eux », a déclaré un résident à Fergana News. Toutefois, d’un côté comme de l’autre, ces allégations sont difficiles à vérifier.

Des « Autorités » informelles plus influentes que le gouvernement central ?

De fait, en dépit de ce que prétendent les services de sécurité tadjiks, les chefs du crime organisé de la région du Haut-Badakhchan sont très influents et bénéficient d’un soutien populaire dont ne peut se targuer le gouvernement. Surnommés « Autorités », ils représentent une alternative au pouvoir central, dont la population se méfie. En effet, le Haut-Badakhchan est majoritairement peuplé de Pamiris, qui possèdent une culture, une langue et une religion (l’islam chiite ismaélien) distinctes de celles des Tadjiks. La région est l’une des plus pauvres d’Asie centrale, le chômage des jeunes étant chronique. Ainsi, selon Eurasianet, s’il ne fait aucun doute que les « Autorités » sont impliquées dans des activités criminelles, le gouvernement tadjik de Douchanbé a avant tout comme priorité d’imposer sa domination et son hégémonie à une population rétive.

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D’après un rapport de l’ONG International Crisis Group, publié en 2018, la plupart de ces chefs du crime organisé ont participé à la guerre civile tadjike (1992-1997) dans les rangs de l’Opposition tadjike unie, principal opposant au gouvernement d’alors, déjà dirigé par le président Emomalii Rahmon. À l’issue de la guerre, les commandants de l’opposition se sont vu attribuer des postes dans l’administration, le gouvernement espérant s’assurer de leur coopération par la cooptation. Cependant, certains ont continué à agir indépendamment comme véritables « autorités de l’ombre », s’impliquant dans des activités criminelles et construisant de petites forces paramilitaires. Comme l’a rapporté Eurasianet, le trafic de drogue pourrait représenter jusqu’à 30 % du Produit intérieur brut tadjik, certains fonctionnaires gouvernementaux y prenant également part.

Lorsque des tensions éclatent avec le gouvernement, qui n’a jamais réussi à supprimer l’influence de ces autorités informelles, ces dernières peuvent en outre compter sur le soutien de dizaines de jeunes au chômage, qui viennent grossir les rangs des manifestants. De plus, ces chefs fournissent parfois à la population les services que le gouvernement lui-même n’est pas en mesure d’assurer, ce qui renforce encore leur légitimité aux yeux de celle-ci. « Nous sommes conscients que ce sont des criminels violents, et nous n’aimons pas cela. Mais puisqu’ils protègent notre région [du gouvernement] de Douchanbé, ils rendent un service à notre peuple », a ainsi déclaré l’un des résidents locaux interrogés lors de l’étude menée par International Crisis Group.

Une longue succession de tensions et de conflits

Depuis la fin de la guerre civile tadjike en juin 1997, les conflits dans la région autonome du Haut-Badakhchan sont fréquents. En juin 2008, plusieurs centaines de personnes manifestent à Khorog, un évènement rare au Tadjikistan, dirigé par un régime autoritaire. Selon la fondation américaine Jamestown, les manifestants réclamaient le retrait des troupes gouvernementales, envoyées dans la région pour capturer d’anciens commandants de la guerre civile.

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En juillet 2012, suite à l’assassinat du général Abdullo Nazarov, chef du GKNB pour le Haut-Badakhchan, de graves affrontements éclatent dans la région, notamment à Khorog. Le gouvernement accuse alors Tolib Aïombekov, ancien chef de guerre durant la guerre civile, d’être impliqué dans diverses activités criminelles et d’être responsable du meurtre d’Abdullo Nazarov. Le 24 juillet, les forces de sécurité envoyées en renfort affrontent violemment les partisans du chef de guerre dans les rues de Khorog, faisant plusieurs morts, dont des civils. Six années plus tard, en octobre 2018, le gouvernement a indiqué que Tolib Aïombekov, qui n’a jamais pu être arrêté, faisait toujours partie des « Autorités » informelles du Haut-Badakhchan.

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Les dernières graves tensions se sont produites en septembre 2018, après que le président Emomalii Rahmon a critiqué les autorités locales pour leur incapacité à vaincre le crime organisé et déployé des renforts dans la région. « Il y a 2 000 employés du gouvernement à Khorog, et vous ne pouvez même pas gérer cinq ou six criminels? J’en assumerai moi-même la responsabilité – si vous en avez besoin, tirez », avait alors déclaré le président, cité par Eurasianet. À la suite de ses propos, une vaste et brutale campagne de répression a été engagée par les forces de sécurité et la police anti-émeute, qui ont sensiblement renforcé leur présence.

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En novembre dernier, le gouvernement a fièrement annoncé avoir restauré l’ordre dans la région autonome du Haut-Badakhchan. Selon les données officielles présentées par le GKNB au média tadjik Dialog.tj, seules 578 infractions ont été enregistrées sur les dix premiers mois de 2019, et 96,5 % des crimes ont été résolus. Pour autant, les évènements de ces derniers jours tendent à démontrer que la victoire des autorités gouvernementales sur les « Autorités » informelles locales est loin d’être acquise, ces dernières étant encore capables de mobiliser leurs soutiens au sein d’une population marginalisée par le pouvoir central.

Quentin Couvreur
Rédacteur pour Novastan

Relu par Anne Marvau

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Le 25 mai, des résidents de Rushan, dans la région autonome du Haut-Badakhchan, au Tadjikistan, se sont rassemblés pour protester contre une série d’arrestations (illustration).
Hans Birger Nilsen (via Eurasianet)
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