Ak Welsapar Turkménistan Auteur Littérature

Ak Welsapar, écrivain turkmène en exil

L’écrivain turkmène Ak Welsapar raconte comment il est passé d’un auteur respecté au Turkménistan à celui de paria. Aujourd’hui exilé en Suède, il continue d’être lié à son pays natal à travers ses ouvrages en turkmène, en russe et en suédois.

Novastan reprend un article initialement publié le 30 juillet 2019 par les éditions Jentayu, éditrices d’une revue semestrielle sur l’Asie.

Ak Welsapar est un cas particulier dans la littérature turkmène. Auteur de plus de vingt livres en turkmène, en russe et en suédois, il représente une vision indépendante du pays le plus fermé d’Asie centrale. Son livre le plus notable, Le Cobra, a été publié en 2002 en turkmène.

Des extraits traduits du russe sont à découvrir dans les pages du numéro 10 de Jentayu, une revue semestrielle dédiée à l’Asie. Pour en savoir plus sur sa vision du monde, Jentayu a interviewé Ak Welsapar.

Editions Jentayu : Pour notre numéro 10, vous avez choisi un extrait de votre roman Le Cobra. Il a été publié pour la première fois en 2002 en turkmène, puis en russe en 2005. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce roman ? Comment est-il « né » ?

Ak Welsapar : Le projet du Cobra m’est venu au début des années 1990, ou plus exactement il correspond à quelque chose que j’ai pu observer. Quand les gouvernements se sont trouvés soudain libérés de l’esclavage où ils se trouvaient, les représentants locaux de l’intelligentsia se sont presque partout empressés de servir les ambitions des nouveaux leaders nationalistes, qui n’étaient rien d’autre que des satrapes locaux du Kremlin. L’élite intellectuelle et artistique du pays – écrivains, journalistes, peintres, compositeurs anciennement membres de la nomenklatura et grands prophètes de l’indépendance à venir – s’est montrée particulièrement zélée.

Cette évolution n’annonçait, bien sûr, rien de bon. J’étais alors un jeune écrivain, je m’étais engagé dès les années de la perestroïka (1985-1991, ndlr) pour un Turkménistan libre et démocratique et j’ai observé avec beaucoup de tristesse ce qui se passait dans les premiers temps de l’indépendance. L’URSS s’est effondrée et les anciens intellectuels de la nomenklatura se sont retrouvés en deux temps-trois mouvements proches du pouvoir et tout occupés à entourer les nouveaux présidents post-soviétiques.

Ces nomenklaturas artistique et intellectuelle ont véritablement tout fait pour permettre l’avènement d’un pouvoir autocratique dans les anciens pays soviétiques et leur évolution vers un régime dictatorial. Les anciens premiers secrétaires du Parti communiste local ont pris la tête des gouvernements et se sont baptisés présidents. On a très vite compris comment ces gens, résolument opposés à tout changement démocratique et au respect des droits de l’Homme, entendaient gouverner. Ils étaient moyennement éduqués mais suffisamment rusés pour tromper sur les véritables intentions leurs interlocuteurs, y compris occidentaux, et les mener par le bout du nez pendant des années. J’ai donc vu naître sous mes propres yeux un nouveau type de dictateurs, plus sophistiqué, auquel j’ai donné le titre de Monsieur le Camarade Président. C’est encore eux qui mènent la danse dans l’espace post-soviétique et s’incarnent à chaque fois dans une nouvelle hypostase.

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Tout était littéralement absurde, surréaliste. Au Turkménistan, par exemple, les anciens membres du Parti communiste ont rebaptisé leur parti, le 16 décembre 1991 exactement, Parti démocratique et sont tous devenus, comme un seul homme, des démocrates. Pendant toute une année encore, jusqu’à l’automne 1992, ils n’en ont pas moins continué de payer leur ancienne carte du parti. Même avec l’imagination la plus débridée, on ne peut pas inventer ce qu’a été la réalité post-soviétique. J’ai tout simplement décrit ce que j’ai vu.

J’ai commencé à rédiger Le Cobra à l’été 1992 dans la Maison des écrivains, à trois cents mètres de la Résidence d’été de l’un des plus odieux dictateurs au monde, Saparmurat Niyazov. J’ai su dès le départ que je voulais l’intituler Le Cobra. C’est le dernier été, d’ailleurs, que j’ai pu passer dans cet endroit, dans la vallée de Firiouz. Après cela, j’ai été déclaré ennemi du peuple et exclu de l’Union des écrivains et de l’Union des journalistes. Mes livres ont été très rapidement retirés de toutes les bibliothèques et de toutes les librairies du pays, et brûlés. Quant à moi, j’ai dû m’exiler.

Votre succès au Turkménistan a commencé en 1988 avec la parution de votre roman Tête de melon. De quoi parle ce roman ? Comparé à vos œuvres plus tardives, comment qualifieriez-vous vos premiers textes, avant l’émigration en Suède ? Y a-t-il des thèmes récurrents dans les uns et les autres ?

Dans ma vie pourtant riche en événements dramatiques, il y a eu des jours heureux. J’ai eu d’abord la chance de pouvoir terminer le secondaire et suivre deux formations supérieures. Je me suis marié par amour et j’exerce un métier que j’aime : le journalisme. Lorsque dans le cadre d’un concours très fermé, mon roman Tête de melon a obtenu le très prestigieux Prix national, je me suis littéralement réveillé célèbre du jour au lendemain.

Malheureusement, ces jours heureux n’ont pas duré. Ensuite, cela a été le marécage de l’URSS agonisante : une réalité faite de mensonges, une société à deux visages, perverse. Tout s’achetait, tout se vendait. Pour vivre en URSS sans mentir, sans voler, sans se plier à ce système et en restant, en plus, fidèle à ses idéaux, il fallait être un héros. Mon roman Tête de melon raconte l’histoire d’un jeune homme têtu qui, tout en vivant dans cette société à deux visages, fait tout pour conserver en lui les meilleures qualités humaines. Malgré ce Prix national, il m’a fallu deux ans pour obtenir que le roman paraisse dans une revue littéraire, puis deux ans encore pour une publication en livre. Encore a-t-il été mutilé par la censure.

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Malheureusement, l’indépendance n’a quasiment rien apporté au Turkménistan en matière de liberté de la parole et de liberté de la presse. Au contraire, la situation est devenue encore plus réactionnaire. Sans l’aval des autorités, on ne peut même pas importer les livres des Prix Nobel, sans parler des autres auteurs auxquels le pouvoir est chroniquement allergique. Un dernier exemple criant : le 3 juin 2019, un conteneur contenant 1 200 exemplaires du Cobra en provenance de Turquie a été arrêté non loin de Kaakhka, à 141 kilomètres de la capitale Achgabad. Selon une source proche de la Direction des douanes, tout le tirage de ce livre, pourtant populaire, a été brûlé non loin de là le 7 juin 2019.

En matière de droits et de liberté, le Turkménistan est hors la loi. Dans le dernier rapport sur la liberté de la presse, publié en 2019 par Reporters sans frontières, il occupe la dernière place, après l’Érythrée et la Corée du nord.

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Mes premiers textes annoncent, dans le fond, ceux que j’ai écrits plus tard, alors que j’étais déjà interdit de publication et vivais en émigration. Mes récits, La mort du marguirCouché dans sa tombe ou La rive d’émeraude, par exemple, sont comme des préludes au Cobra ou à La Légende d’Aïpi. S’il y a quelque chose de récurrent dans mes œuvres, c’est la manière dont mes héros se protègent de tout ce qui, à l’extérieur, peut porter atteinte à leur dignité humaine. Ils gardent leur âme, même lorsque tout semble perdu. La dignité de l’homme ne consiste-t-elle pas à rester humain jusqu’au bout ? Ne dit-on pas que la culture est ce qui reste à l’homme lorsqu’il n’a plus rien d’autre ?

Vous écrivez en turkmène, puis vous vous traduisez vous-même en russe. Quelles différences éprouvez-vous à écrire dans l’une ou dans l’autre langue ? Parvenez-vous à rendre dans l’autre langue ce que vous dites dans la première ou y a-t-il des moments où la traduction vous paraît problématique, pour les jeux de mots, par exemple ?

Bien sûr, il y a des différences entre le turkmène et le russe, mais cela ne tient pas uniquement au degré de maîtrise que je peux avoir de l’une ou l’autre de ces deux langues. Cela tient aussi à leur degré propre d’élaboration. Le turkmène est pour moi irremplaçable, car c’est ma langue maternelle, mais le russe est beaucoup plus élaboré. C’est pourquoi j’écris dans les deux. Puis une troisième langue de travail s’est ajoutée à ces deux premières, le suédois. Je traduis ensuite moi-même ce que j’ai écrit dans l’une ou l’autre langue. Mais le temps que je « perds » à traduire me revient en vérité au centuple. Chacune de ces langues a ses richesses. La beauté de l’une m’apprend à comprendre et à aimer l’autre, elle attire, par exemple, mon attention sur la profondeur et le potentiel de ma langue maternelle.

Vous avez quitté le Turkménistan pour la Russie en 1993, puis vous êtes parti en Suède fin 1994. Si je ne me trompe, vous écrivez maintenant en suédois. Pouvez-vous nous parler de ce processus d’apprentissage d’une langue étrangère et de la manière dont vous avez acquis suffisamment d’assurance pour écrire en suédois ? Quels livres avez-vous écrit directement en suédois et de quoi parlent-ils ?

Jusqu’à présent, j’ai écrit trois textes en suédois : deux récits pour enfants et un roman pour adultes. Il m’a été difficile de me lancer dans l’écriture d’un roman en suédois, bien que les deux récits pour enfants datent déjà de vingt ans. Nous autres, adultes, mettons plus de temps que les enfants à apprendre une langue étrangère, mais cela ne signifie pas que nous l’apprenions moins bien : nous en acquérons une connaissance plus profonde. Mais les enfants ont l’avantage de se sentir plus à l’aise dans une langue étrangère, ils n’ont pas peur de faire des fautes, ils n’ont pas nos complexes d’adultes.

Quels auteurs ont pu vous inspirer ? Y a-t-il au Turkménistan, en Asie centrale, en Russie ou ailleurs des auteurs qui ont pu vous influencer ?

J’ai grandi à la jonction de plusieurs cultures : celle du folklore turkmène pour l’essentiel, et de la culture classique russe et occidentale. Mes plus grands maîtres en littérature sont Nicolas Gogol et François Rabelais. Peut-être sont-ils, pour d’autres, stylistiquement très éloignés l’un de l’autre, mais pas pour moi. Je pourrais sinon vous citer deux douzaines d’auteurs que je vénère et relis régulièrement.

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La vie en Occident m’a beaucoup apportée et elle m’a notamment permis de m’affirmer dans mon style que les critiques littéraires qualifient de « réalisme magique ». Pour cette raison, je ne regrette pas d’avoir émigré, même si la séparation avec le Turkménistan m’est très difficile. Si – et malgré tout ce que j’y ai vécu – il y a un rayon de lumière dans mes œuvres, c’est celle du Turkménistan, du désert de Karakoum.

Dans les numéros précédents de Jentayu, nous avons publié des textes de Hamid IsmaïlovYevguéni AbdoullaïevVika Osadtchenko (tous trois d’Ouzbékistan) et Gouzel Iakhina (Russie). Peut-être connaissez-vous ces auteurs ? Y a-t-il, en Asie centrale, des auteurs talentueux dont vous recommanderiez la traduction ?

Parmi les auteurs que vous avez cités, je connais bien l’œuvre de Hamid Ismaïlov et de Gouzel Iakhina. Ils représentent avec beaucoup de talent la littérature de leur pays sur la scène internationale. En ce qui concerne le Turkménistan, je pourrais citer Kakamurad Ataïev, qui a vécu à l’époque post-soviétique dans une solitude complète. Il dépeint avec des mots simples et tristes, comme aucun autre auteur turkmène n’a su le faire, la vie du Turkménistan rural, ses régions les plus reculées, à diverses époques.

On trouve dans d’autres pays d’Asie centrale des écrivains tout aussi talentueux. Certains ont été traduits dans des langues européennes, y compris en français. Mais dans l’ensemble, l’Asie centrale, qui possède une civilisation très riche et qui a déjà donné au monde des penseurs comme Al-Fârâbî, Ibn Sīnā (Avicenne), Mahmoud de Kachgar, Khoja Ahmed Yasavi, Alisher Navoï, Nezami Gandjavi ou Makhtumkuli Faraghi, est pour l’instant très peu représentée en Europe.

Propos recueillis et traduits par Irène Imart

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Ak Welsapar (ici en 2007) est l’auteur de plus de 20 livres, notamment « Le Cobra ».
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