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Au Turkménistan, sur les traces des premiers chrétiens d’Orient

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Dans une campagne reculée du Turkménistan se niche une basilique chrétienne qui aurait été construite entre le IIIème et le VIème siècle après notre ère. Les fouilles archéologiques de ce site unique en Asie centrale ne font que débuter.

Novastan reprend et traduit ici un article publié initialement par Orient.tm.

Parmi les monuments et trésors archéologiques du Turkménistan, il existe un lieu unique et pourtant méconnu des touristes et de la majorité des Turkmènes. C’est à première vue une ruine de glaise plutôt banale, qui se trouve sur la route partant du nord de la ville de Baýramaly, dans l’est du pays, en direction Karakum-reki. Les habitants du coin l’appelle « Kharaba-Kochk », ce qui veut dire en turkmène « le palais effondré ».

Mais de quel palais s’agit-il ? La mémoire populaire est muette à ce sujet. Et aucune légende n’est liée à ces lieux, alors qu’elles s’y préteraient aisément.

Le mystérieux « Duetchioken »

Non loin du palais de Kharaba-Kochk, à 300 mètres, se dresse  une grosse colline dans la plaine sans relief, de forme rectangulaire, connue sous le nom de « Duetchioken », le refuge à chameau. Ce genre de collines assez massives, autour desquelles on trouve de nombreux débris de céramique, sont appelées par les Turkmènes « Dépé ». Ce sont des ruines d’anciennes villes-forteresses ou de châteaux situées au milieu d’habitations datant de l’époque antique ou du haut Moyen Âge. Leurs noms d’origine ont souvent été oubliés.

Sans étude archéologique, il est très difficile de déterminer leurs âges. Peu de ces monuments ont été étudiés de près au XXème siècle. Aujourd’hui, Orient.tm a toutefois assez d’informations pour évaluer l’époque à laquelle ils sont apparus, connaître leur utilité et savoir combien de temps ils ont été utilisés.

Turkménistan Refuge à chameaux Duetchioken Ruines

Que fait une basilique au milieu du désert turkmène ?

En 1951, le site de Kharaba-Kochk est découvert par une équipe de l’expédition archéologique du Sud-Turkménistan dirigée par l’archéologue russe Galina Pougatchenkova. A l’époque, c’est une jeune chercheuse. Elle devient plus tard académicienne, docteure en architecture et professeur à l’université de Strasbourg. Son nom est connu de tous ceux qui s’intéresse à l’archéologie, à l’architecture et aux arts appliqués de la période antique et du Moyen Âge en Asie centrale. En découvrant cette structure tout à fait inhabituelle, la chercheuse arrive à la conclusion qu’il s’agit d’une basilique, la plus ancienne forme d’église chrétienne.

Selon toute vraisemblance, les premières basiliques (du grec ancien « salle royale ») sont apparues en Grèce. Ce terme recouvre un type de construction rectangulaire avec une seule salle en longueur. Elles ont fait leur apparition à Rome à partir du deuxième siècle avant notre ère. Selon l’archéologue russe Nikolaï Pokrovsky, « le but de ces bâtiments était de servir de tribunal, notamment de tribunal de commerce ». En 1910, ce professeur renommé s’était intéressé à l’origine de ce type d’église chrétienne.

Très répandues à l’époque de l’apparition et de la propagation du christianisme en Occident, les basiliques étaient très adaptées pour les réunions des premiers chrétiens. Quand la nouvelle foi l’a emporté sur le polythéisme, devenant la religion d’Etat à l’époque de l’empereur romain Constantin, les premières églises chrétiennes ont pris comme modèle ces bâtiments païens.

Quand les premiers chrétiens se réfugiaient dans l’empire Parthe

Beaucoup aujourd’hui sont surpris et même choqués par le fait que le christianisme en Orient et en Asie centrale ait pris racine beaucoup plus tôt qu’en Europe et en Russie. Pourtant, les historiens ont bien conscience que l’émergence des chrétiens sur le territoire du Turkménistan moderne date de l’empire Parthe, probablement à partir de l’an 64 après Jésus Christ, lorsque une répression systématique a commencé dans l’Empire romain contre les adeptes de la nouvelle foi.

Les légendes bibliques indiquent que quelques décennies après l’exécution de Jésus, Saint-André le premier-appelé prêchait déjà parmi les Scythes, alors que chez les Parthes et en Inde, la parole du Christ était transmise par le Saint Apôtre Thomas. Une histoire veut aussi que lors de la descente du Saint-Esprit sur les apôtres, devant les peuples de Jérusalem, les Parthes furent parmi les premiers à apporter des cadeaux pour le culte de l’enfant Jésus. De fait, dans l’Evangile, les « mages » sont des « Zoroastriens », soit originaires d’un territoire entre le Turkménistan et l’Iran.

Au IIème siècle, le flot des missionnaires chrétiens vers la terre des Parthes s’intensifie et les sermons ont un certain succès parmi les nomades. Un document de l’an 196, en langue syriaque, témoigne de l’acceptation du christianisme par une partie de la population de l’Oxus, le nom antique de la rivière Amou-Darya.

La croix nestorienne de Merv

Au IIIème siècle, une première communauté chrétienne est recensée dans la ville de Merv, dans l’est du Turkménistan. Selon la légende, les chrétiens construisent 365 églises dans la région. Les archéologues confirment qu’ils ont vécu ici du IIIème au VIème siècle, bien qu’ils aient été persécutés à plusieurs reprises par des prêtres zoroastriens – alors religion dominante en Asie centrale. Dans la petite ville de Guyar-Kala, faisant partie anciennement de la ville de Merv, un bâtiment appelé « oval » a été mis à jours et fait l’objet de fouilles archéologique. Cela aurait été, au IVème siècle de notre ère, un important monastère chrétien.

Au cinquième siècle, le Nestorianisme – tiré de l’enseignement de l’évêque Nestorius – et, en réaction, le Monophysisme, émergent dans la capitale de Byzance, Constantinople. Les persécutions commencent contre les uns et les autres. Nestoriens et monophysites sont expulsés de l’empire et déplacés loin à l’Est, atteignant Merv, qui faisait partie de l’Etat sassanide, acquis au zoroastrisme. Après plusieurs années de lutte d’influence, les Nestoriens prennent le dessus et forment un évêché, transformé en archevêché en 420.

Croix Nestorius Nestorienne Turkménistan Kharaba-Kochk Archéologie

Galina Pougatchenkova suggère avec justesse que parmi les nombreuses communautés nestoriennes de la riche oasis de Merv, l’une d’entre elles était vraisemblablement installée sur le site de Duetchioken et s’est développée autour du château d’un grand propriétaire foncier. Le palais de Kharaba-Kochk, érigé aux Vème et VIème siècles sous la forme d’une basilique traditionnelle, était, à n’en pas douter, étroitement associée à cette petite communauté.

En 2011, soixante ans après le passage de Pougatchenkova, une fouille a permis d’obtenir une confirmation plutôt convaincante de cette hypothèse : lors des ces recherches, une massive croix nestorienne en bronze a été mise à jour. Cette pièce fait désormais partie des collection du musée d’histoire locale de la ville de Mary (anciennement Merv).

Une bâtiment utilisé pendant cinq siècles

A l’origine, l’église de Kharaba-Kochk ne se trouvait pas sur un terrain aride et ouvert aux quatre vents, comme c’est le cas aujourd’hui. Le paysage local a fortement changé : les jardins ombragés ont disparu sans laisser de trace. A en juger par les chroniques de cette époque, Merv et les villages environnants étaient célèbres pour ces espaces végétaux. Rien n’est resté des simples habitations de ce lointain passé, mais les monuments architecturaux les plus impressionnants, bien qu’entièrement réalisés à partir d’argile, ont survécu aux siècles.

Ce bâtiment brut de près de cinquante mètres de long et de dix de long se compose d’une seule salle spacieuse avec un retable (abside) dans le mur du fond. Autrefois le bâtiment était couvert par de grandes arches, mais seules les parties inférieures des murs ont été préservées.

Kharaba-Kochk Palais Turkménistan Fouilles 1951

Cette architecture était utilisée par les chrétiens de Merv dans leur construction d’église, parce qu’elle est liée à la pratique de leur culte. La construction de Kharaba-Kochk a été exécutée suivant la tradition architecturale locale. Galina Pougachenkova affirme que ce bâtiment compact et solide a été utilisé pendant au moins cinq siècles.

Ce fait est attesté par les traces de nombreuses réparations ainsi que les ustensiles en céramique et en bronze des époques postérieures, jusqu’au XIIème siècle, trouvés sur le site. Cependant, à cette époque, il n’y avait plus de communautés chrétiennes à Merv et leur église, maintenue en état, avait apparemment d’autres fonctions.

Un projet de restauration avec des archélogues italiens

Aujourd’hui, il y a très peu de temples datant de la période du christianisme primitif dans le monde. Ils ont été préservés principalement au Moyen-Orient et en Asie mineure. L’intérêt des spécialistes pour Kharaba-Kochk est donc tout à fait compréhensible. En 2011, ce monument, le seul de son genre dans toute l’Asie centrale, est devenu le sujet d’un projet spécial du département turkmène de la protection nationale, de l’étude et de la restauration des monuments historiques et culturels en coopération avec le centre de recherche de Ligabue (Italie), grâce au soutien financier du gouvernement de la région de Venise.

Archéologues Turkménistan 2011 Kharaba-Kochk

L’initiateur de ce projet a été le professeur Gabriele Rossi-Osmida, qui pendant dix ans a travaillé au Turkménistan sur les fouilles de Gonur-depe. Il a attiré sur cette fouille non seulement ses collègues turkmènes, mais aussi italiens. Selon l’architecte italien restaurateur Stefano Tracanelli, qui a passé trois semaines à diriger le travail de terrain sur Kharaba-kochk, le temps n’a pas épargné ce monument. Ce qui en reste peut toutefois en dire long sur la culture de la grande ville de Merv à l’ère pré-islamique. La tâche des restaurateurs en est donc des plus importants. Il s’agit de préserver cette véritable relique pour les générations futures. Enfin, le sujet est d’actualité depuis l’inscription, en 1999, du complexe de Merv au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Ruslan Muradov

Traduit du russe par la rédaction

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Kharaba-Kochk, dans l’est du Turkménistan, est l’un des seuls signes de l’ère pré-islamique en Asie centrale.
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Les Duetchioken ou « refuges à chameaux » sont probablement des ruines d’anciennes villes forteresses.
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La croix nestorienne découverte sur le site de Kharaba-Kochk.
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Le Kharaba-Kochk lors des toutes premières fouilles en 1951.
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Une équipe d’archéologues turkménes et italiens en 2011, au début des fouilles.
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