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Castagné, quelle historiographie de l’Asie Centrale?

Joseph-Antoine Castagné est sans doute l’une des figures les plus controversées de la première vague de savants occidentaux parvenus au Turkestan. Archéologue, collectionneur, ethnologue et politiste, il a parcouru l’Asie centrale dans tous les sens et laissé un nombre important de travaux, dont la teneur scientifique doit être réexaminée.

traduction de l'article scientifique "un portrait de Castagné est il possible sans une apologie? " par Svetlana GORSHENINA

Joseph-Antoine Castagné est sans doute l’une des figures les plus controversées de la première vague de savants occidentaux parvenus au Turkestan. Archéologue, collectionneur, ethnologue et politiste, il a parcouru l’Asie centrale dans tous les sens et laissé un nombre important de travaux, dont la teneur scientifique doit être réexaminée. Au-delà du mythe qui en fait un mystérieux conservateur des antiquités et un agent du Renseignement, il s’agit aujourd’hui de comprendre la valeur de ses écrits et leur apport réel à la compréhension de l'histoire de l'Asie centrale.

Joseph-Antoine Castagné (1875-1958, dont le prénom est également connu en Russie sous la forme Iosif Antonovič) est en train de ressortir sans doute durablement des oubliettes de l’histoire de l’Asie centrale. Les travaux soviétiques des années 1950-1980 voient en lui pour l’essentiel un archéologue dilettante (par ex. M. E. Masson, B. V. Lunin, V. A. Šiškin) ou une personnalité douteuse liée aux agents britanniques qui œuvraient dans l’Asie centrale post-révolutionnaire (A. Č. Abutalipov, A. X. Baboxodžaev, A. I. Zevelev, Û. A. Polâkov, L. V. Šiškina et d’autres) ; les publications occidentales, quant à elles, le font de plus en plus souvent apparaître depuis les années 1960 dans des textes consacrés à l’histoire ou à l’ethnologie (par ex., A. Bennigsen, C. Quelquejay, H. Carrère d’EncausseV. Fourniau, M. Buttino, A. Ruffie).

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Mikhail Evgenievich Masson – fondateur de l'école d'archéologie d'Asie Centrale. Crédit natcom

Ce n’est cependant que dans les années 1990 que des chercheurs commencent à se pencher sur la reconstruction des étapes de sa vie et sur l’analyse de son héritage scientifique . Alors que dans Le Conservateur des Antiquités, biographie romancée de Castagné publiée en 1991, Ûrij Dombrovskij laisse de nombreuses questions sans réponses, la vie personnelle et professionnelle du savant, ses intérêts scientifiques, ainsi que la liste des travaux publiés par lui ne présentent pratiquement plus de lacunes aujourd’hui et commencent même à être connus du grand public.

En même temps et de manière surprenante, Castagné ne semble pas avoir complètement perdu son caractère de fantôme. Quand elle publie en 2000 une partie des documents de l’archive personnelle de Castagné qui lui a été confiée dans les années 1960 par O. I. Tixonovič , une des filles de Castagné, L. I. Mirošnikov [Miroshnikov] préfère ressusciter l’image du « Conservateur mystérieux des Antiquités » que Dombrovskij venait de créer .

D’un autre côté, l’activité de Castagné dans le domaine de l’archéologie suscite encore des analyses extrêmement critiques, comme le montre, par exemple, un compte-rendu de B. A. Litvinskij . Tout en remerciant ma critique de ses observations  pour la plupart très pertinentes, surtout dans un contexte comparatif par rapport à l’état avancement des connaissances archéologiques actuelles, j’aimerais cependant m’arrêter sur quelques aspects qui, semble-t-il, pourraient être utile dans une future construction de l’histoire de l’archéologie en Asie centrale.
Considérant que la reconstruction de la biographie de Castagné ne peut avoir eu pour but que la création d’un mythe, un panégyrique du personnage, Litvinskij formule sa critique en quelques points-clés à partir desquels j’aimerais présenter mes réflexions.

1. Litvinskij considère que l’on ne peut analyser les activités de Castagné comme celles d’« un vrai chercheur » et que ce dernier ne peut être vu comme un représentant de la science française en Asie centrale. À part le fait que son rôle aurait été plutôt insignifiant dans la vie intellectuelle du Turkestan russe au tournant des XIXe-XXe siècles, Castagné aurait tout ignoré tant de la méthodologie, que de la littérature scientifique. Pourtant, outre le fait que dans ses publications il a de nombreuses fois fait référence à W. Tomaschek, V. Grigor’ev et V. Barthold, véritables maîtres à penser des études centrasiatiques de l’époque, Castagné a souvent présenté au Turkestan les publications scientifiques parues en France, notamment les nouveautés concernant les recherches archéologiques et linguistiques de P. Pelliot et R. Gauthier.

Les imperfections des approches scientifiques de Castagné n’empêchent à mon avis pas d’analyser son cas, intéressant à plusieurs égards. De nationalité française, il a vécu plus de vingt ans en Russie où il a consacré plus de soixante-dix articles aux possessions asiatiques de l’empire du tsar et a sans aucun doute occupé des places importantes dans la vie des sociétés savantes d’Orenbourg et de Tachkent. En effet, en 1909-1912 Castagné était vice-président de la Commission savante des archives d’Orenbourg et conservateur de son Musée, puis, après 1912, était membre de diverses institutions comme la Société d’amateurs d’archéologie du Turkestan, le Bureau turkestanais de la Société russe de géographie, ainsi que le Comité d’observation auprès de la Bibliothèque publique du Turkestan et du Musée du Turkestan ; en 1919, enfin, il était adjoint du président de la Commission pour la conservation des monuments historiques.

Castagné ne peut à cet égard être comparé à aucun autre des chercheurs occidentaux qui à l’époque ont eu la chance de passer ou de travailler au Turkestan russe, région relativement fermée en raison des tensions générées par la complexité des rapports géopolitiques entre les puissances. De manière générale, la présence de savants étrangers au Turkestan a été très brève et les fouilles archéologiques menées par eux ont davantage ressemblé à des prospections préliminaires ou à des sondages (cela a été le cas de Charles-Eugène Ujfalvy de Mezö Kövesd en 1876-1877, 1879, 1881 à Yarkand, Turkestan (la ville), Ak-Tepe près de Margilan, Pendjikent et Samarcande ; Gabriel Bonvalot dans la région de Termez et à Derbent en 1886-1887 ; Édouard Blanc en 1890-1892 et 1894-1895 à Merv et Samarcande ; Jean Chaffanjon en 1894-1895 à Paykend et Samarcande ; Alex Heikel en 1898-1899 à Talas et Tachkent ; Otto Donner en 1890-1900 à Aulie-Ata ; les travaux de Raphael Pumpelly à Anau en 1903-1904 constituent une exception malgré leur brièveté).

En voulant prouver le non-professionnalisme de Castagné, Litvinskij propose une construction dans laquelle il oppose ce dernier en tant que « dilettante de la science » à des chercheurs français « sérieux » comme J.-L. Dutreuil de Rhins et F. Grenard. Dans cette comparaison à mon avis mal fondée, ces figures présentent entre elles davantage de ressemblances que de contrastes. On peut notamment remarquer que, parmi ces rares derniers, J.-L. Dutreuil de Rhins n’a fait que transiter par le Turkestan russe, car il s’était fixé comme but de mission de rejoindre le Turkestan oriental et le Tibet, cibles traditionnelles des savants occidentaux de l’époque. De plus, comme Castagné, ce n’était pas un chercheur académique, mais un officier de marine, et, comme Castagné, il ne faisait de la recherche que pendant son temps libre. Édité par Grenard après la mort tragique de Dutreuil de Rhins au Tibet, le rapport de cette mission constitue un exemple typique de l’approche universaliste d’une époque où l’on ne connaissait encore ni la « spécialisation pointue » entre disciplines, ni la « compartimentation du savoir » que l’on a construite plus tard : le premier volume contient une description fortement personnalisée du voyage, tandis que le deuxième présente les observations ethnologiques, sociologiques, économiques et politiques faites durant le voyage, et le troisième des notes sur la géographie, la botanique, l’astronomie, la météorologie, l’histoire, la linguistique, l’archéologie et la géologie .
En même temps, Castagné ne peut évidemment être comparé ni à Barthold, ni à Pelliot auxquels on doit respectivement les premiers fondements solides de l’histoire du Turkestan russe et du Turkestan oriental. Sa place doit sans aucun doute être fixée à un niveau moyen des connaissances de l’époque, mais on doit cependant lui reconnaître quelques mérites, notamment dans le témoignage direct.

2. La définition qui fait des études orientales de la fin du ХIХe-début du ХХe siècles une recherche de caractère universaliste, sans distinction nette entre les disciplines, a été sévèrement critiquée par Litvinskij  pour qui la notion d’« universalisme » présente une connotation négative. La discussion ne devrait à mon avis pas se figer sous cet angle de vision, car l’époque analysée a connu autant de « dilettantes-universalistes » surfant sur un grand nombre de questions que de « génies-universalistes » en mesure de publier avec succès des études de pointe dans des domaines connexes. Il serait préférable, semble-t-il, de constater qu’au tournant des siècles les branches de sciences humaines n’ont pas encore été strictement distinguées. Cela rendait certaines situations possibles, comme celle où une personne pouvait assumer en parallèle des études en linguistique, en archéologie, en histoire, en ethnologie ou en économie. Cet ample diapason de domaines approchés qui, de nos jours, provoque d’inévitables accusations de dilettantisme constitue une norme de l’époque : à titre d’exemple qui peut être largement extrapolé à bien d’autres chercheurs de l’époque, personne ne s’étonnait alors que, du côté occidental, R. Pumpelly se manifestait à Anau comme tout à la fois géographe, géologue et archéologue, tandis que, du côté russe, M. S. Andreev, futur membre-correspondant de l’Académie des sciences d’Ouzbékistan, se soit fait connaître simultanément en tant qu’archéologue, philologue, linguiste et ethnologue.
D’un autre côté, dans la science orientalisante on a déjà établi une division de l’espace en zones géo-historico-culturelles ; de ce point de vue je suis entièrement d’accord avec mon critique dans son affirmation qu’il existe des traditions distinctes pour les iranisants, les turcologues et les sinologues.
J’ajouterais également que les liens entre les diverses écoles nationales et les territoires nationaux où ces écoles pouvaient exercer un travail de terrain ont également été fixés vers cette époque. Conformément aux conditions dictées par le contexte géopolitique, les études du Turkestan russe ont ainsi été essentiellement réservées aux chercheurs de l’empire du tsar . De ce point de vue, l’expérience de Castagné a été unique.
Lorsqu’il affirme que l’archéologie centrasiatique s’est cristallisée vers le tournant des siècles en une discipline indépendante, Litvinskij contredit l’opinion traditionnelle selon laquelle ce ne serait que vers les années 1930 que l’archéologie centrasiatique aurait revêtu un véritable caractère scientifique . Il faut pourtant rappeler à ce propos l’expérience assez négative vécue par N. I. Veselovskij en 1884 et 1895 lors de son envoi à Samarkand par la Commission impériale russe d’archéologie puisque son activité de fouilles à Afrasiab en qualité de « spécialiste unique » a été ultérieurement sévèrement critiquée par les archéologues soviétiques . L’archéologie centrasiatique était à l’époque encore à un niveau plutôt balbutiant, comme l’illustre également l’expérience archéologique du « Grand » Barthold ; lui-même s’est présenté à diverses reprises comme un « amateur de l’archéologie » et il suffirait de rappeler qu’il a écrit en 1922 que les vestiges les plus anciens des villes au Turkestan ne remontent pas plus haut que le VIIe siècle après J.-C. .

3. Litvinskij estime que c’est une « erreur absolue » de considérer le Cercle d’amateurs d’archéologie du Turkestan (TKLA – Turkestanskij kružok lûbitelej arxeologii) comme un des centres de l’orientalisme russe au Turkestan en raison du fait que tous ses membres « n’ont pu consacrer aux études orientales et à l’archéologie que leur temps libre en dehors de leurs occupations principales de travail » ; ils étaient ainsi « plutôt des collecteurs d’informations sur le passé de l’Asie centrale, mais pas des scientifiques ». À partir de ce postulat, il considère que « malgré leur présence répétée dans les articles des collègues de Tachkent, les manifestations d’admiration exagérées pour les acquis des ‘scientifiques turkestanais’ et les considérations sur le rôle et l’importance du ‘centre d’études orientales de Tachkent’ ne sont pas pertinentes »  ; cependant, on peut noter que cette critique omet de relever que ce même type d’« admiration » est également présent chez des collègues de Saint-Pétersbourg et de Moscou .
L’argument consistant à juger un niveau de professionnalisme par rapport au type de poste qu’occupe un chercheur ou par rapport à la façon dont il gagne sa vie n’est, semble-t-il, pas convaincant. Si, en effet, on part du principe qu’on ne peut considérer comme chercheur que celui qui détient une position officielle dans un établissement reconnu de recherche spécialisée (ce type d’institution n’existait tout simplement pas dans le Turkestan tsariste), on ne devrait pas reconnaître l’apport de très nombreux chercheurs, y compris aujourd’hui des chercheurs souvent considérés comme indépendants. Cette évaluation négative du rôle du TKLA reflète aussi plutôt les difficultés issues des rapports « centre-périphérie », dans un contexte où les institutions provinciales sont évaluées d’emblée comme sans importance et où, par définition, leur apport ne peut être limité qu’à la récolte des données brutes. Cette argumentation est d’autant plus disputable que quelques lignes plus bas mon critique cite Barthold, un auteur qu’on a littéralement sacralisé dans la mesure où personne n’omet de le citer et qui a notamment justement bien souligné l’importance du TKLA.
Cette approche est tout aussi incohérente dans l’opposition artificielle entre la Commission savante d’archives d’Orenbourg (OUAK – Orenburgskaâ učenaâ arxivnaâ komissiâ), « institution respectable », et le « dilettante » TKLA. L’analyse se construit selon le principe de comparaison d’une bouteille à moitié pleine et une à moitié vide : la première possède indéniablement des caractéristiques positives, tandis que la seconde présente par définition un aspect négatif. Respectivement, si la présence d’un Musée historico-ethnographique auprès de l’OUAK est vue comme un élément positif, la création d’un Musée semblable auprès du TKLA passe inaperçue. Si le fait que l’OUAK ait eu la capacité de réunir « beaucoup de représentants des intellectuels orenbourgeois » dans son entourage est important, cette même fonction paraît négligeable pour le TKLA. Si, parmi les membres d’honneurs de l’OUAK, la présence d’importants orientalistes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, notamment Barthold, est décrite comme une garantie de son haut niveau, on passe sous silence la participation des même personnalités avec la même qualité de membres d’honneur – prenons comme exemple toujours le même Barthold – dans l’activité du TKLA . On suit une même logique dans le dénigrement, car, évitant de souligner que les deux institutions ont été créées avec un décalage de huit ans (respectivement, 1887 et 1895), on affirme que la différence du nombre de publications est une preuve de la défaillance du TKLA. On ne remarque pas que les programmes des deux institutions présentent des lignes conductrices similaires, comme la réalisation d’études historiques, archéologiques et ethnographiques, le recueil d’informations sur les monuments architecturaux, ou la publication de documents d’archives. Dans ce contexte, mon critique semble considérer qu’il n’est pas possible d’accepter la conclusion énoncée par B. V. Lunin, le premier historien du TKLA, qui, en 1958, définit ce dernier comme une « organisation publique savante ciblée sur la cueillette d’informations d’importance locale (kraevedenie) et typique de l’époque précédant la révolution », qui n’a pas réussi à atteindre le niveau nécessaire à « l’organisation de la recherche au sens strict du terme » . Il est intéressant de constater qu’à la suite d’une étude – très positive – de l’OUAK faite par E. I. Ageeva, une scientifique d’Almaty, ma critique a partiellement changé de bord par rapport à la personnalité de Castagné durant la période de son séjour à Orenbourg. Reprenant un certain nombre de faits discutés dans mon article et allant jusqu’à partager mon désaccord à propos du reproche formulé par M. E. Masson  selon lequel Castagné n’aurait fait que de la compilation, B. A. Litvinskij cite l’opinion très flatteuse d’Ageeva, sans y voir ni partialité, ni subjectivité.

Pour conclure cette discussion trop tardive avec B. A. Litvinskij, je tiens à exprimer mon accord, bien que partiel, avec sa conclusion selon laquelle les activités et les œuvres de Castagné méritent d’être évaluées non pas comme un tournant important, mais comme l’un des épisodes du développement de la science historique au Turkestan russe. En même temps, j’aimerais souligner qu’il s’agit ici de science et non de kraevedenie. Castagné n’a été ni un héros (même si son parcours a été très particulier pour un citoyen d’origine française installé en Asie centrale), ni un grand érudit, mais son rôle n’est pas réductible au rôle banal du voyageur occidental ou du kraeved provincial turkestanais. Sans revenir sur mon article publié dans la revue Vostok, j’aimerais souligner encore une fois que les œuvres de Castagné sont largement en corrélation avec le niveau moyen des sciences humaines de l’époque et qu’en tant que représentant de son temps, il a pleinement partagé un grand nombre d’idées reçues ; il n’est pas monté au sommet de la science académique, mais il n’a pas non plus été un dilettant. D’autre part, la reconstruction détaillée de sa vie et de ses activités scientifique à travers laquelle je me suis efforcée de présenter des aspects tant positifs que négatifs ne doit pas être considérée comme a priori apologétique sur la base du fait que j’ai choisi ici le genre biographique. Cette reconstitution de sa vie et la liste complète de ses publications  (dans lesquelles sont en particulier enregistrés un grand nombre de monuments qui ont aujourd’hui disparu) pourront être utiles pour de futures analyses des nombreux aspects de l’histoire de l’Asie centrale.

Post-scriptum
Croyant, en 1999, avoir définitivement refermé mes dossiers concernant J.-A. Castagné, j’ai été conduite à reprendre le sujet en 2006 pour le colloque « Aralo-Kaspijskij region v istorii i kul’ture Evrazii » [La région de l’Aral et de la Caspienne dans l’histoire et la culture de l’Eurasie] qui s’est déroulé à Aktûba (Kazakhstan) à l’époque où un grand programme de mise en valeur de la région était lancé par l’Université d’Aktûba avec, en amont, le soutien de l’Académie des Sciences du Kazakhstan. Du côté kazakh, la figure de Castagné a été présentée comme celle d’un précurseur important des investigations archéologiques dans la région, d’autant plus qu’en tant que Français il a conféré un caractère international à l’histoire de la région. De mon côté, cette participation au colloque m’a fourni un prétexte pour éclairer ma position à l’égard de mon domaine de recherche sur les chercheurs étrangers en Asie centrale, un sujet considéré souvent comme provocateur dans l’optique des traditions historiographiques des études soviétiques et post-soviétiques, fortement ethnocentristes et figées sur l’apport des chercheurs russo-soviétiques. En reprenant – très tardivement (sept ans se sont déjà écoulés !) une critique de B. A. Litvinskij, retransmise brièvement par S. A. Dudoignon  – j’ai voulu souligner qu’il est possible de travailler sur le sujet sans entrer nécessairement dans le jeu des panégyriques à la gloire des « étrangers ».

Cependant, en analysant la situation actuelle, je dois constater que mon critique a eu partiellement raison en affirmant que le genre biographique induit sûrement un travail de mémoire et peut réintroduire un chercheur du passé dans la vie scientifique de nos jours. J’ai commencé à travailler sur la biographie de Castagné à partir de 1995 dans le cadre des activités de l’Institut Français d’Études sur l’Asie centrale (IFÉAC) qui, dès son installation à Tachkent, a cherché à renforcer sa position en Ouzbékistan grâce, entre autres, à la référence aux précédents historiques de la présence française en Asie centrale. Sans que cela puisse être prévu ni voulu de mon côté, cette reconstitution modeste s’est rapidement transformée en un mythe de la vie de Castagné, « grand savant français œuvrant sur l’Asie centrale ». Cette vision s’est rapidement propagée non seulement sur l’internet russophone dont plusieurs sites répètent dans des proportions variables mes articles publiés en russe en 1996-1999 , mais également parmi les chercheurs centrasiatiques et les hommes politiques. Devenu un « héros » dans l’historiographie nationale du Kazakhstan, Castagné a été définitivement propulsé en France d’un oubli quasi total jusqu’au statut de fondateur de l’école française d’archéologie en Asie centrale grâce à l’exposition Kazakhstan : hommes, bêtes et dieux de la steppe présentée au Musée Guimet du 29 octobre 2010 au 31 janvier 2011 . Sans être contesté, son nom figure désormais dans le Dictionnaire des orientalistes de langue française édité sous la direction de François Pouillon  et l’administration de l’École française à Tachkent a sérieusement discuté la possibilité de donner son nom à cet établissement. Pour conclure, ce personnage au statut controversé a finalement « retrouvé » son visage grâce à Annick Fenet qui a pu retrouver aux archives de la Société Asiatique une photographie présentant Castagné en compagnie du jeune fils du chah d’Afghanistan à Saint-Cyr dans les années 1930. Ressuscité dans des circonstances particulières au début des premiers échanges directs entre chercheurs français et post-soviétiques, Castagné répond aux préoccupations politiques des élites intellectuelles et politiques de plusieurs pays et constitue actuellement une figure par excellence de transfert culturel entre la France et l’Asie centrale.

Ecrit par Svetlana GORSHENINA
Chercheure associée à l'Université de Lausanne et à University of Manchester

Bibliographie

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