Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise (Recension)

Cette critique a été préalablement publiée sur Médiapart le 16 octobre dernier. Nous la reproduisons ici avec l'accord de l'auteur. 

C’est la plume d’une personne révoltée, ulcérée par les « bêtises » commises par l’Occident en Afghanistan qui s’exprime. Dans son dernier ouvrage intitulé Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise , le Colonel, aujourd’hui à la retraite, René Cagnat cherche à faire réfléchir son lecteur à travers son expérience de terrain en Asie centrale et sa riche carrière militaire sur les enseignements à tirer de plus de dix ans d’intervention occidentale en Afghanistan.

Le résultat est loin d’être brillant, même si au plan local des initiatives individuelles louables ont pu être menées, notamment par l’armée française depuis 2007 dans la Vallée de la Kapisa : la construction d’un puits, d’une ferme collective, d’une école, d’une route… Ces quelques mesures isolées ne peuvent hélas cacher la profonde incompréhension née de plus de dix ans de présence de troupes étrangères sur le sol afghan. Il est vrai qu’entre « ces pouilleux de talibans » et les « extraterrestres » otaniens, deux mondes clos s’opposent. Les talibans, de plus en plus relayés par des masses rurales afghanes traumatisées à la fois par les « erreurs » des bombardements intensifs des forces de l’OTAN et le retranchement des troupes alliées dans des camps fortifiés inaccessibles, s’appuient sur leur longue tradition pachtoune de guérilleros autant endurcis par les rigueurs du climat continental que par une longue tradition de luttes tribales intestines et d’opposition systématique à travers l’Histoire à tous les colonisateurs depuis l’époque d’Alexandre le Grand. De ce caractère bien trempé et moulé dans un islam de tradition et de combat permanent, ressortent des capacités de résistances exceptionnelles faisant que quelques milliers de talibans pachtouns arrivent aujourd’hui à faire plier les meilleures armées du monde, suréquipées et dotées des derniers équipements technologiques. En face, les forces de l’OTAN peuvent toujours faire de l’Afghanistan leur territoire d’expérimentation de leurs dernières trouvailles technologiques, la technicité des matériels et la méconnaissance du terrain hautement montagneux et enclavé qu’est l’Afghanistan ne suffisent pas à mettre hors d’état de nuire une résistance afghane chaque jour plus vigoureuse. D’autant plus que l’auteur enfonce le clou en évoquant la méconnaissance des réalités du terrain par les leviers politiques et militaires de la chaine du commandement en Europe et aux Etats-Unis. L’Occident ignore les réalités afghanes et, encore placé dans une logique de guerre froide, refuse de tendre l’oreille à une Russie prête à lui faire profiter des leçons de son échec passé, du temps de l’URSS, en Afghanistan. Qui plus est, si la plupart des Etats occidentaux ont découvert l’Afghanistan à partir de 2001, les Britanniques auraient pu cependant faire partager leur expérience passée, tirée du Grand Jeu qui les a opposés à l’Empire russe au XIXe siècle, de cette expérience durement payée en vies humaines dans des guerres qui les avaient déjà affrontés aux ancêtres des Pachtouns actuels. Or, les Britanniques d’aujourd’hui n’ont pas retenu les leçons d’un passé pourtant récent et, dans un suivisme aveugle, ont décidé de coller avec d’autres pays – dont la France – aux plans funestes du « djihad du Président Bush ».

Née d’une soif de vengeance au traumatisme du 11 Septembre 2001, la réponse américaine, bientôt otanienne, fut furtive et non préparée. Il fallait alors punir vite et massivement en rétablissant les comptes funèbres et civils des deux camps. De cette impréparation la plus totale, pour René Cagnat, sept grandes erreurs ou « bêtises » ont été commises par les Occidentaux :

1- Le recours à des bombardements massifs contre le peuple afghan, ayant immédiatement suscité l’hostilité de ces derniers
2- L’absence de connaissance du milieu de vie des Pachtouns et de la porosité de la Ligne Durand établie entre l’Afghanistan et le Pakistan
3- L’imposition impossible d’une tentative de démocratisation à l’occidentale dans un Etat oriental et aux structures patriarcales et traditionnelles
4- L’absence de connections entre les troupes occidentales et la population locale et la réticence à utiliser les techniques du renseignement pour mener ensuite des actions ciblées
5- La faiblesse de l’aide économique et humanitaire par rapport aux dépenses militaires engagées et la concentration de cette aide dans les villes au détriment des campagnes
6- La sous-estimation de la portée de l’islamisme, du fanatisme et du terrorisme par l’absence de relations suivies entre les sphères politiques et militaires et les experts de la région
7- L’absence de lutte contre le trafic de drogues pour ménager les alliés de l’Alliance du Nord très impliqués dans le trafic

J’en noterai pour ma part une huitième, évoquée par l’auteur à la fin de son ouvrage (mais non comptabilisée), l’absence d’inclusion de l’Afghanistan dans la sphère centrasiatique par nos dirigeants politiques et militaires. Pourtant, au nord du Massif de l’Hindou-Kouch, les zones turkménophones, ouzbékophones et tadjilophones se rattachent culturellement à l’Asie centrale postsoviétique voisine, étendue au Xinjiang en Chine. En ouvrant le couvercle de la cocotte minute afghane, les Occidentaux risquent désormais de s’enfermer dans un piège non contrôlé et pouvant désormais s’étendre au-delà de la limite frontalière du Piandj, séparant l’Afghanistan des républiques centrasiatiques. Les maux afghans ont désormais déjà franchi le fleuve. Les réseaux de la drogue et de la criminalité organisée noyautent de plus en plus les pouvoirs politiques autoritaires, vieillissants et corrompus des républiques centrasiatiques, tandis que l’expansion d’un terrorisme islamiste en provenance des medersas pakistanaises et relayé par le Mouvement Islamiste du Turkestan et de ses succursales nationales grignote chaque jour des sociétés restées jusque-là étrangères à l’intolérance et au fanatisme. Même les Etats de tradition nomade que sont la Kirghizie et le Kazakhstan ne sont plus aujourd’hui épargnés par ce fléau qui, sur un fond de paupérisation sociale, touche désormais les portes de l’Union européenne en s’étendant au Tatarstan et au Caucase. Aussi, René Cagnat, qui se plaint à juste titre de ne pas être entendu par nos dirigeants, souhaiterait qu’à défaut de « pouvoir guérir l’Afghanistan de ses plaies », que nous puissions encore préserver l’Asie centrale par l’installation de forces armées de part et d’autre du Piandj et par un étroit travail de collaboration avec l’armée russe (la 201e division de l’armée russe étant déjà stationnée au nord du fleuve).
Afin de renforcer la crédibilité de son propos, l’auteur n’hésite pas à republier dans un ordre chronologique à la suite de quelques pages de présentation actualisées des articles personnels parus entre 2002 et 2012 dans différents organes de presse en France. Outre l’expérience du terrain complétée d’une certaine érudition, René Cagnat tient par une relation intimiste avec ses lecteurs à faire partager l’évolution de sa pensée à propos de l’Afghanistan et de l’Asie centrale en plus de dix ans de conflit. Il n’hésite pas enfin à laisser s’exprimer ses sentiments, combattant au quotidien l’indicible et le politiquement correct et donnant à parité égale et sans jugement la parole à tous les acteurs du conflit. Sa seule mission est de témoigner et de faire partager son expérience, afin que nous, ses lecteurs, soyons de plus en plus nombreux à comprendre la partie qui se joue actuellement en Afghanistan et qui pourrait bien à très court terme avoir des conséquences sur notre vie de tous les jours en France.

David GAÜZERE

Docteur en Géographie Humaine et Sociale – Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 –
Spécialiste Asie centrale postsoviétique (questions de sécurité et de lutte contre le terrorisme)

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