La Chine prend le TAPI des Américains depuis le Turkménistan

Les promesses du gaz turkmène, qui jusque-là étaient plutôt des déboires, sont en train de se concrétiser. En effet, la Chine vient de mettre la main sur les principaux gisements de gaz onshore de ce pays, et s’engage à construire un nouveau pipeline Sino-Turkmène sans traverser l’actuel point de passage obligé : le Kazakhstan. Ce faisant, la Chine affirme sa domination sur le secteur énergétique en Asie Centrale, face à une Russie plutôt impuissante et sous le regard bienveillant des États-Unis. Ces profonds mouvements géopolitiques se cristallisent autour du projet de pipeline TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde). Explications.

L’enclavement géographique est le principal problème du Turkménistan, qui dispose des sixièmes réserves de gaz naturel au monde. Actuellement, le gaz turkmène est majoritairement exporté par le Kazakhstan pour rejoindre la Russie et surtout la Chine (pour 24 et 52% respectivement).

Le TAPI, 1800 km entre quatre pays

Le TAPI est un projet ambitieux. Il s’agit d’un pipeline de plus de 1800km permettant de relier les grands gisements gaziers turkmènes, comme le géant Galkynysh, aux marchés nécessiteux de l’Inde et du Pakistan à travers l’Afghanistan. Le projet promet de stabiliser la région en passant à travers l’Afghanistan post-2014, en distribuant gaz, électricité et dollars. TAPI est un produit de la diplomatie américaine, tout comme son design, réalisé par des ingénieurs américains. Pourtant, sa réalisation a été retardée par ces mêmes Américains alors que les quatre pays concernés, et notamment l’Inde et le Pakistan, s’accordent pour aller de l’avant. Le gouvernement afghan a en effet retardé l’appel d’offre pour le pipeline sans émettre d’explications officielles. Il semble que cela fasse suite à une demande des Américains souhaitant d’abord finaliser le retrait de leurs troupes pour éviter de déstabiliser le projet.

cérémonie d inauguration du pipeline de gaz naturel Chine-Asie Centrale
De gauche à droite : Les présidents Gurbanguly Berdymukhamedov (Turkmenistan), Hu Jintao (Chine), Islam Karimov (Ouzbékistan) et  Noursultan Nazarbayev (Kazakhstan) participent à la cérémonie d’inauguration du pipeline de gaz naturel Chine-Asie Centrale à l’usine du gisement de gaz de Samandepe, Turkménistan, 2009. Crédit : The Atlantic

Ces incertitudes et atermoiements américains ont conduit à faire flotter le projet qui devait être achevé en 2014, et à présent plutôt planifié pour 2017. Mais il a regagné en dynamisme depuis juillet 2013.

Effectivement, en juillet dernier les ministres en charge des énergies des quatre pays en question ont décidé de la création d’une compagnie responsable du pipeline TAPI, de sa construction et de son exploitation, le tout avec le conseil tutélaire de la Banque de Développement Asiatique en matière légale et technique. La compagnie véhiculaire a été mise en place par l’Inde, à Dubaï, sous le nom de «TAPI Ltd. Consortium». Le capital de départ, servant à démarrer le projet, est de 20 millions de dollars (5 millions par pays participants). Cependant le consortium sera dirigé par une multinationale ; cette décision a été prise d’un commun d’accord pour éviter des rivalités entre les quatre pays participants.

La Chine en position de force

Actuellement, la compagnie américaine Chevron est fortement pressentie pour être à la tête de ce consortium. Ses représentants ont déjà rencontré les émissaires des pays en Inde pour évoquer le rôle futur de l’entreprise. Cependant, Chevron soumet sa participation au projet TAPI à une condition problématique : une participation dans les champs onshore et non offshore, comme le propose le gouvernement turkmène (le offshore étant plus cher et surtout porteur d’un plus grand risque géopolitique, étant donnés les différends sur le partage de la mer Caspienne notamment avec l’Azerbaïdjan). A ce jour, le Turkménistan n’autorise pas de compagnies étrangères sur ses domaines onshore.

Mais une exception de taille a été concédée lors de la visite de Xi Jinping en août dernier. C’est en effet CNPC, la compagnie nationale chinoise, qui s’occupera du développement de la phase 2 de Galkynysh et qui a l’exclusivité du onshore turkmène. Cela vient en contrepartie du triplement des importations de gaz vers la Chine (jusqu’à 65 milliards de m3/an) et de la construction de la première usine de traitement du gaz turkmène à Galkynysh. La Chine est en position de force face au Turkménistan car elle contrôle l’ensemble de la chaîne de production, du gisement au transport en passant par la transformation.

En contrôlant le onshore et les principaux champs (Dovletabad et Galkynysh) de production turkmène, les Chinois sont maintenant en position d’influencer considérablement le sort du projet TAPI.

Les Américains bienveillants à l’égard de la Chine

Contrairement aux dires de Foxnews, cela ne constitue pas une «défaite» pour les Américains. Au contraire, depuis 2008 et l’arrivée d’Obama, les États Unis se désengagent peu à peu de l’Asie Centrale et voient d’un bon oeil l’engagement de la puissance chinoise comme nouveau stabilisateur de la région. Peut-être espèrent-ils même lui déléguer le cas complexe de l’Afghanistan.

Ainsi, le départ des troupes ISAF de l’Afghanistan ne laissera pas de vide. Les Chinois, comme le montre la visite de dix jours du président Xi Jinping dans toute l’Asie Centrale, ont fait de la région une priorité majeure de leur politique extérieure. Le principal moyen utilisé est l’implication économique, un pari de pacification qu’aucune des grandes puissances échouées dans cette région par le passé n’a tenté. La Chine, par sa proximité géographique mais aussi grâce ses réserves de liquidités semble être le seul acteur en mesure de relever ce défi aujourd’hui.

Le projet TAPI est le symbole de cette passation de pouvoir : un projet pensé, conçu et monté par les Américains, repris par les Chinois. La question est de savoir si la Chine va laisser ce projet aboutir, alors qu’il rend le Turkménistan plus indépendant de la Chine et va surtout nourrir  le voisin et concurrent indien en énergie. De même, on ignore si elle va laisser Chevron, une compagnie américaine, diriger le consortium de TAPI. La Chine est-elle intéressée par la stabilité, par sa sécurité énergétique, le développement économique de la région, ou veut-elle également l’hégémonie régionale, comme ses prédécesseurs?

N’oublions pas ce que dit le Général chinois Liu Yazhou : «L’Asie Centrale est la plus grosse part de gâteau donnée aux chinois par les dieux».

Aïperi Subankulova
Rédactrice pour Francekoul.com

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